Marguerite Delemer, femme d’André Saint-Léger, est restée à Lille occupée. Deux de ses fils sont passés en France non envahie : Claude, dix-neuf ans, engagé au 32e régiment de dragons et parti au front le 21 mai 1916, et Philippe, douze ans, recueilli dans le Midi puis en Ardèche. Toute correspondance directe entre Lille et l’intérieur est prohibée et sévèrement punie. Ces sept pièces de mai à août 1916 sont ce qui subsiste de ses tentatives pour écrire malgré tout. Cinq sont de sa main, adressées non à ses enfants mais à sa sœur Hélène Charé de Lavalette, née Delemer, et à la gouvernante appelée Tine. Les deux autres viennent des intermédiaires, et montrent par quels chemins les premières ont voyagé. Elle ne signe jamais de son nom.
Le contexte
Lille est aux mains allemandes depuis le 13 octobre 1914. La ville est coupée de l’intérieur : les lettres pour la France non envahie sont interdites, et l’intermédiaire de Bruxelles rappelle en juillet 1916 que la peine tombe sur le destinataire autant que sur celui qui écrit. C’est pourquoi aucune de ces lettres ne porte de nom propre en clair, pourquoi Claude s’appelle Nicolas et Philippe s’appelle Lélé, et pourquoi Marguerite parle d’elle-même à la troisième personne.
Le ravitaillement explique la phrase rassurante du 9 mai. Une convention signée à Bruxelles en avril 1915 a étendu au Nord occupé l’action de la Commission for Relief in Belgium, sous le nom de Comité d’alimentation du Nord de la France, dirigé par l’industriel lillois Louis Guérin. C’est le Comité américain de la lettre. Il fournit un appoint considérable sans supprimer la pénurie, et André Saint-Léger s’occupe pour sa part du ravitaillement de La Madeleine, où il sera élu un mois plus tard président de l’assemblée qui doit désigner les otages de la commune.
Deux secousses encadrent ces lettres. Le dépôt de munitions des Dix-Huit Ponts a sauté le 11 janvier 1916, détruisant un quartier entier de Lille-Moulins : c’est l’explosion dont on reparle en juin depuis Zurich. Au printemps, l’occupant a enlevé des habitants de la région lilloise, dont un grand nombre de jeunes filles, pour les disperser vers Saint-Quentin et Cambrai. L’hiver de 1916-1917 s’annonce ensuite, et revient dans chaque lettre comme un spectre.
Les circuits changent en cours d’année. Jusqu’en juin tout passe par la Suisse, Baden et Zurich, avec un relais à Bruxelles. En juillet une voie hollandaise s’ouvre par Rotterdam, plus rapide, et Marguerite y bascule.
Dates repères, 1916
11 janvier : explosion du dépôt des Dix-Huit Ponts à Lille, une centaine de civils tués. Pièce d’archives publiques.
Printemps : enlèvement d’habitants de la région lilloise, dont de nombreuses jeunes filles. Attesté par les lettres de Claude.
7 mai : mort du père de son beau-frère Lucien. Date déduite de la lettre du 9 mai.
9 mai : Philippe est attendu à Rosières chez sa tante Hélène. Ce que la lettre ajoute.
21 mai : Claude quitte le dépôt de Versailles pour le front. Carnet de route militaire.
9 juin : André Saint-Léger préside à La Madeleine l’assemblée qui désigne les otages. Pièce du fonds.
22 juin : depuis Bruxelles, De Smeth répond à Zurich sur la rumeur d’une nouvelle explosion à Lille. Ce que la lettre ajoute.
20 juillet : ouverture attestée de la voie hollandaise, trois départs par mois de Hollande en Belgique. Ce que la lettre ajoute.
26 juillet : troisième lettre partie par cette voie. Marguerite est alors sans nouvelles de ses enfants depuis plus de six semaines.
À sa sœur Hélène Charé de Lavalette, née Delemer, à Rosières par Saint-Félicien, en Ardèche. Depuis Lille occupée.
Mme J. de Lavalette
Rosières par St Félicien
Ardèche
Ma chère Hélène,
Quel terrible période, et quand tout cela finira-t-il? Je pense que Philip est peut-être près de toi maintenant. Auguste et lui doivent avoir bien besoin de ta bonne affection et je sais que tu les soigneras comme une mère. Je te les confie et je compte que tu veilles aussi sur Nicolas. Combien de temps restera-t-il encore à Vers. (NDLR : Versailles), et quelles angoisses terribles nous restent à traverser. Enfin, je préfère ne pas parler de nous, nous nous occupons le plus possible pour penser le moins possible, nous allons bien, nous avons ce qu'il nous faut grâce au Comité américain et à André qui s'occupe des organisations de ravitaillement de la commune ! Mais l'hiver prochain se dresse comme un spectre ! Comment va ton mari. Tout ce qui vous intéresse nous intéresse infiniment ; notre amie Spona vient passer quelques minutes avec nous tous les huit ou dix jours, et nous parlons des nôtres ; elle est bien complaisante ; nous recevons de temps en temps de longues visites qui nous donnent un peu de consolation ; c'est la seule que nous ayons ! J'espère que tes garçons sont bien guéris de leur coqueluche et qu'il n'y a aucun danger pour Philip. Soigne-le moi bien, car que nous restera-t-il, rien ne peut te donner une idée de la ruine morale, physique et mobilière de ce pays-ci ! Dis à Nicolas qu'il donne toujours à Tine des nouvelles de son cousin Max et de ses 5 frères et sœurs, ainsi que des enfants de son oncle Edouard le père de Robert ! Dis lui aussi que toute la famille de Simone et Geno va très bien et que mon oncle Jean embrasse Tante Mimi et les enfants ! Madame Tauchille embrasse sa sœur Marie et se réjouit de la savoir bien portante ! Je remercie Madeleine et Léon de la bonne hospitalité donnée à Philip cet hiver et nous voudrions tant qu'il n'en ait plus besoin l'hiver prochain ! Rien de Rouez, ils doivent être bien malheureux là-bas. Mais on souffre moins dans les campagnes que dans les grands centres, qui se ravitaillent plus difficilement. Je suis contente de penser que notre Lélé va travailler avec Bernard, fais pour le mieux pour lui et qu'il continue surtout sa gymnastique. Nous vous embrassons tous de tout cœur, pensons beaucoup à vous. Mon beau-frère Lucien a eu le chagrin de perdre son père il y a 2 jours. Embrasse bien Nicolas, Philippe, Tine et tous les nôtres. Je pense souvent à Léon, je pense que si son petit Louis retourne en pension, c'est qu'il va tout à fait bien. Bons baisers de père et mère.
M. Saint Léger
À la gouvernante appelée Tine, alors auprès de Philippe et d’Hélène Charé de Lavalette. Depuis Lille occupée.
Ma chère Tine,
Merci pour vos bonnes nouvelles, je compte que Tante Hélène et vous veillez sur Nicolas et le soignerez bien. Nous pensons que vous verrez avec plaisir notre maison et quelques personnes de la famille.
Ici, rien de nouveau, nous allons trés bien et avons tout ce qu'il faut. Pas de nouvelles de Rouez. Mille bonnes amitiés pour Tante Hélène. Donnez-moi des nouvelles de Joseph. Bons baisers à Lélé et Nicolas.
Gui (NDLR : lecture incertaine, vraisemblablement la signature M. Guitte abrégée)
De Bruxelles à Zurich, de De Smeth à Augustine Sponagel. Pièce du circuit, non de la main de Marguerite.
Melle Augustine Sponagel.
141 Sihlquai 141.
ZURICH (Suisse)
Envoi de DE SMETH. 126 Rue Defacqz. Bruxelles.
Mademoiselle,
En réponse à votre demande concernant l'explosion de Lille, je n'ai rien lu dans les journaux, et crois ainsi comme vous qu'il s'agit plutôt de l'explosion de Janvier dernier. Avec mes salutations distinguées. M. Sponagel
À sa sœur Hélène, à Rosières. Première lettre du fonds passée par la voie hollandaise. (NDLR : la date portée se lit 13 ou 19 juillet. Le 13 est retenu, la lettre de couverture du 20 juillet donnant sa pièce jointe pour écrite le 13.)
Madame Joseph de Lavalette
Rosières par Saint Félicien
Ardèche France
Répondez par l'expéditeur Arnold Ameye, Box 449, Rotteerdeam, Holland.
Ma chère Hélène,
J'ai reçu deux photographies de mon petit Philip, inutile de te dire le plaisir qu'elles m'ont fait, il me semble s'être fortifié et l'air gai et heureux qu'il a chez toi me fait un grand plaisir; quand aurons nous le bonheur de les revoir, je n'ose y penser, et je m'ennuie beaucoup, les nouvelles de plus en plus rares me manquent affreusement, et c'est certainement ce qui nous semble le plus dur, je voudrais savoir ce que devient Nicolas, j'ai su qu'il avait quitté Versailles; et je n'arrive à me distraire de toutes ces préoccupations qu'en m'occupant jusqu'à ce que je tombe de fatigue, réponds-moi par l'adresse jointe à ma lettre une fois par semaine, et demande à la marraine d'Annie ce qu'elle fait car elle réussit bien, Tine doit donner son adresse à Miss Evans, car je lui adresse nos nouvelles qu'elle la remercie ! Nous gardons une bonne confiance dans l'avenir ! Mais nous craignons l'hiver, donne moi des nouvelles de tous les tiens. S'il arrivait quelque chose à Nicolas, entends-toi avec Adeline qui pourra peut-être obtenir que Tine le soigne. Enfin je te les confie, nous allons tous très bien, je voudrais des nouvelles de Michel De. et de son beau-frère Pierre le neveu de Tante Adeline, nos amitiés à tous et mille tendresses à nos enfants., M. Guitte
Lettre de couverture de l’intermédiaire de Bruxelles à Hélène Charé de Lavalette, accompagnant la lettre écrite à Lille le 13. Non signée.
Madame,
Cette écrite le 13 m'est parvenue de Lille et partira de Bruxelles le 20. J'espère qu'elle vous parviendra bien. Je serais très heureux que vous y répondiez assez vite afin de tranquiliser cette pauvre dame Guitte. Je serai heureux aussi si vous pouviez faire en sorte que ses enfants lui écrivent vite aussi et par cette voie. Pour m'envoyer votre réponse et les lettres de ses enfants que je ferai parvenir à Lil. (NDLR : Lille) ensuite, car j'ai la grande chance d'être encore en contact avec cette ville au moins une fois par semaine, jusque maintenant du moins veuillez s.v.p. Madame adresser vos lettres en Hollande à l'adresse que vous trouverez au dos de mon enveloppe, mais veuillez ne pas omettre -et dites le aux enfants- décrire sur le premier folio de votre lettre, dans un coin en haut ces mots "Pour Monsieur Jules Voisin-Guitte". Ces mots sont nécessaires pour que quand les lettres me parviennent de Hollande, je sache à qui elles sont destinées, et que je puisse les faire suivre. Je serai très heureux de vous lire, Madame, pour Madame Guitte, car je la crois assez déprimée en ce moment, malgré toute sa grande force de caractère. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, Madame, pas plus que Madame Guitte, mais j'ai beaucoup d'amis dans la ville que cette dernière habite, et c'est par leur intermédiaire, que je puis essayer de vous mettre en relation, car mon courrier est assez rapide, sérieux, et marche très régulièrement trois fois par mois, de Hollande en Belgique. Si la liaison se fait assez vite avec vous, Madame Guitte aura sans doute très tôt de vos bonnes nouvelles ainsi que de ses enfants. Je sui heureux de pouvoir vous rendre service, Madame, et vous prie de croire à mes sentiments distingués et dévoués.
Excusez moi de ne pas signer ma lettre, mais cela est trop dangereux. Je me permets de vous recommander encore de ne pas mettre de noms propres sur vos lettres, vu le danger que présente cette correspondance prohibée, et très punie, quand on attrappe les destinataires.
À sa sœur Hélène, à Rosières. Une annotation portée en tête la donne pour la troisième lettre partie par la voie hollandaise.
De Jules Voisin-Guitte
3e lettre partie par cette voie. Elle part en même temps que celle du 20/7
Répondez par l'expéditeur Arnold Ameye, Box 449, Rotteerdeam, Holland.
Madame de Lavalette
Rosières par St Félicien
Ardèche
Ma chère Hélène
Je suis depuis plus de six semaines sans nouvelles des enfants et je m'ennuie beaucoup ; c'est cette privation qui me semble la plus dure, et j'ai beau faire, je ne puis secouer cette idée et plus je vais, plus je m'inquiète quand je n'ai rien. Cuttive, la marraine d'Annie pour suivre le même régime qu'elle, c'est le seul qui réussisse directement ; demande aussi à Lucien qu'il continue à penser, à nous, le matin parvient souvent, et c'est ce qu'il y a de plus rapide pour que Tine aille le soigner et garde Philip avec toi. Surtout dis moi la vérité ! Tu sais que je suis assez d'aplomb pour la supporter ! Nous avons lu dans les journaux le courage et le bon moral Français et Parisien, cela nous donne de l'espoir, et nous espérons ne pas passer l'hiver prochain ici ! Nous n'envisageons cette idée qu'avec crainte car ce sera terrible pour tous !
Je suis toujours sans nouvelles de Rouez, que peuvent-ils devenir ?
Donne de nos bonnes nouvelles à Nicolas, aux Delesalle, Gaston doit être marié, je pense !
Dis leur que tout va bien chez eux, et que toute leur famille se porte bien ! Dis à Germaine que sa belle-mère et Jeannette vont bien et que tous se réjouissent de la savoir en France, que Tine me donne des nouvelles de Michel De. et réponds moi par l'adresse qu'on te donnera, mais garde la pour toi seule ou pour Tine. Espérons qu'elle me donnera bientôt de vos nouvelles, amitiés à Madeleine et à Léon, je pense souvent à Joseph; que la vie est terrible pour tous ! Remercie bien Madeleine pour Philip, si tu jugeais avec Tine et Cuisset qu'il ait besoin d'un an en Suisse, examine cette question.
Je vous embrasse tous très tendrement. Merci à Tine. Baisers
M. Guitte
Fragment sans date
Fin de lettre détachée, adressée à Hélène. Elle reprend la consigne du 13 juillet sur Adeline, mais les deux lettres de juillet sont complètes : elle vient d’une troisième, perdue.
Enfin, il ne faut pas se laisser mais le pourcentage de ce qui arrive est bien minime. Nous allons tous bien mais nous vieillissons. Sous ce terrible joug, nous avons tout ce qu'il nous faut et attendons chaque jour bien patiemment les communiqués. Je n'ai pas besoin de te dire que nous attendons ardemment la fin de ces horreurs! et comment tout cela finira-t-il? que sera la vie après cela! Enfin que la Providence nous rapporte nos enfants et nous oublierons le reste! Je t'assure que nous voyons la misère de près et que nous ne tenons plus à grand chose. Je voudrais savoir où est Nicolas. Merci de ce que tu feras pour eux et s'il était blessé arrange-toi avec Adeline
Sources
Fonds familial Saint-Léger, originaux des sept pièces. Transcriptions d’Arnaud Saint-Léger.
Sur le ravitaillement : Comité d’alimentation du Nord de la France, antenne de la Commission for Relief in Belgium, autorisée dans le Nord occupé en avril 1915 et dirigée par Louis Guérin. Voir Fraudes, frontières et territoires, chapitre sur Lille et le marché noir alimentaire sous occupation allemande, Institut de la gestion publique et du développement économique, en ligne.
Sur l’explosion des Dix-Huit Ponts : Archives départementales du Nord, dossier en ligne sur la catastrophe du 11 janvier 1916, cotes 9 R 522, 9 R 533 et 30 Fi guerre 14-18.
Sur le départ de Claude au front le 21 mai 1916 : carnet de route militaire, 1916-1917, fonds familial.
Sur le rôle d’André Saint-Léger : contributions de guerre et désignation des otages, La Madeleine, 9 juin 1916, fonds familial.
Sur le ravitaillement de Lille au printemps 1916 et sur les enlèvements de la région lilloise : lettres de Claude, 1916, fonds familial.