En flânant dans l'histoire de Roubaix

En flânant dans l'histoire de Roubaix

Le premier d'une grande lignée — Nord-Éclair, 29 février 1984
Louis Motte-Bossut fit prospérer son empire au point que ses filatures étaient aussi importantes que toutes les autres de Roubaix-Tourcoing réunies

Nord-Éclair, 29 février 1984. Article signé Jean Piat.

L'empire textile dont Louis Motte-Bossut avait jeté les bases, lui a survécu un siècle. En effet, alors qu'on projette de transformer en musée la célèbre usine du boulevard Leclerc, tombe le centième anniversaire de la mort de celui qui a laissé un nom qu'on prétend synonyme de « Roubaix, capitale du textile ».

C'est injuste pour ceux qui lui avaient ouvert la voie, sur le plan familial, son père, le Tourquennois Jean-Baptiste Motte et sa mère la Roubaisienne Pauline Brédart ; sur le plan économique, l'Amiénois Auguste Mimerel, le véritable pionnier de l'industrialisation à Roubaix. C'est aussi injuste pour ses fils qui ont plus que décuplé l'héritage qu'il leur avait laissé, Roubaix, après sa mort, montant encore vers son apogée qui se situe entre 1900 et 1911.

Si l'historien retient de préférence le nom de Motte, c'est que par les associations et surtout les mariages, tous les rameaux du gratin roubaisien se sont greffés sur le tronc des Motte ou sur des branches qui y ramènent. Dans ce cercle fermé, formé en véritable labyrinthe, on recense 1.869 consanguins sur 8.344 personnes, soit plus de 20%, ce qui correspond à la description de Balzac :

« Ces maisons se marient entre elles, se forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir, ni entrer personne. »

Louis Motte y était entré lui, en aîné de cinq enfants, le 25 avril 1817, dans une maison portant les numéros 1 à 7 de la rue Saint-Georges (Général-Sarrail). Il s'adjoignit le nom de Bossut, lorsque le 30 août 1841, il épousa Adèle, la fille du plus riche négociant de Roubaix, Jean-Baptiste Bossut, maire de Roubaix depuis octobre 1840. Le jeune marié a terminé ses études à Saint-Omer, au petit séminaire de Saint-Bertin. Son père, fortune faite à 50 ans (25.000 livres de rente annuelle), se retire pour s'occuper de ses fleurs et du conseil municipal. Sa mère Pauline, l'encourage à prendre la succession.

Les yeux gris-bleu, le tempérament enjoué, le visage habituellement souriant, l'air ouvert et franc, de caractère affable, disent ses contemporains, il est aussi énergique et audacieux.

Il faut qu'il le soit pour surmonter l'échec de son premier démarrage, au bout de la première année, il a tout englouti et la filature de la rue de l'Union et le capital de 25.000 F or.

Un second don paternel (une dot de 30.000 F), et la dot de sa femme (50.000 F), permettent un second essai.

Le bon Louis Motte-Bossut a passé le « channel », visité les concurrents de Roubaix, Bradford et Manchester, s'est enthousiasmé pour leur technique et a ramené le self-acting mule (renvideur mécanique inventé par Roberts en 1825), métier « qui remplace l'aiguille fixée sur la broche avec autant de précision que le faisait le fileur ».

La filature de coton qui tournera à partir du 1er février 1843, va faire un bon en avant. Les bénéfices aussi : 33% du chiffre d'affaires !

Les incendies successifs n'auront pas raison de son énergie, ni celui du 16 juillet 1845 (un million de francs de dégâts), ni celui du 8 décembre 1866 qui entraînera dans le sinistre la filature voisine de son beau-père. Entre-temps, Louis Motte-Bossut avait traversé le canal en installant ses entreprises rue des Filatures et rue de la Tuilerie. C'est là qu'apparaîtra, à partir de 1863, l'architecture médiévale (tours à créneaux et cheminée donjon) apportée par le fils de Louis Motte-Bossut, Léon, qui vient de faire un long stage à Manchester, où il a vu ce style à la Walter Scott.

Cette recherche architecturale extérieure cachait un décor intérieur peu réjouissant, du moins selon le général qui commandait les troupes appelées à Roubaix lors de l'émeute de mars 1867. Un contingent de soldats y était logé au second étage de la filature. Le général évoque les :

« émanations fétides des lieux d'aisance ; la chaleur insupportable que dégagent les ateliers, l'étroitesse des escaliers, véritables souricières en cas d'incendie… »

Mort à Lannoy

Et Motte-Bossut prospéra contre vents et marées passant de 2.800 broches en 1842 à 120.000 en 1863, bien plus que toutes les filatures réunies de Roubaix et Tourcoing, un bloc auquel peu d'entreprises françaises pouvaient se comparer.

L'affaire a les reins solides. Il fait le banquier : 823.000 F pour son frère Étienne qui a englouti sa fortune ; une aide importante pour son beau-frère Aimé Delfosse, en difficulté ; 900.000 F pour son neveu Étienne qui s'associe à Blanchot ; 800.000 F pour le Lillois Alfred Delesalle qui monte une usine ; 130.000 F pour son fils Léon qui achète l'immense maison de la rue du Château et 110.000 F pour Louis qui s'installe dans la rue Neuve (Maréchal-Foch), et combien pour monter la Société anonyme de Croix (produits chimiques) ?

Avec l'âge sont venus le poivre et le sel sur la barbe et les épais favoris jadis couleur moutarde et carotte ; sont venus aussi l'embonpoint, lourd à porter, 93 kg sur une taille moyenne.

En 1878, Louis Motte-Bossut se retire définitivement à Lannoy dans la propriété qu'il avait achetée plusieurs années auparavant à sa tante Dazin-Motte.

Il va tripler la superficie de cet ancien domaine des Croisiers et bâtir pour accueillir, le dimanche et pendant les vacances, toute la famille et les amis. En jaquette et gilet blanc, on joue aux boules, les dames en robe à traîne, prennent le frais sous les tonnelles. On y fait aussi du cheval ou du bateau sur la pièce d'eau. On y donne aussi des fêtes, comme celle d'août 1883, pour l'anniversaire d'Adèle Motte-Bossut. Le feu d'artifice une « splendeur » émerveilla la presse et les Lannoyens. L'apothéose fut l'apparition d'un portrait géant de Louis Motte-Bossut.

Six mois plus tard, dans la résidence de Lannoy à la joie succéda le chagrin ; le 29 décembre le patriarche s'était éteint. Il fut inhumé à Roubaix au début de janvier 1884.

Pour compléter, voir notre journal des 20 janvier 1980 et 11 octobre 1981.