Claude Saint-Léger — Zoom 1943–1944 : D'Alger à la Libération

Claude Saint-Léger — Zoom 1943–1944 : D'Alger à la Libération

Rédigé par Arnaud Saint-Léger en 2026 sur la base des sources indiquées en bas de page.

Août 1943 : quitter le civil pour l'armée

Depuis novembre 1942, Claude est à Alger, du côté des Alliés. Il a d'abord accepté un poste civil : secrétaire général du Comité d'organisation du textile, un rôle administratif qui organise la production et la répartition des matières premières pour l'industrie textile de la France libre. Il y travaille avec ardeur — « avec la passion que vous pouvez deviner », écrit-il. Mais ce n'est pas suffisant.

En août 1943, il quitte volontairement cette affectation et s'engage dans l'armée. Le 13 novembre 1943, il est officiellement incorporé à la caserne d'Orléans d'Alger, auprès des Zouaves. Il a 46 ans.

Ce choix mérite qu'on s'y arrête. Claude est père de cinq enfants, administrateur-délégué d'une grande entreprise, ancien prisonnier de guerre libéré moins de deux ans plus tôt. Un poste civil confortable à Alger lui était acquis. Rien ne l'obligeait à s'engager. Mais c'est le même homme qui avait traversé une frontière à la nage à 18 ans, et qui s'était engagé volontairement en 1939 alors qu'il était affecté spécial. Il l'expliquera lui-même dans un brouillon de lettre à l'automne 1944 :

Je suis entré dans l'armée volontairement deux fois pendant cette guerre, tellement je trouvais que pour un industriel il n'y avait que dans l'armée qu'on avait une situation nette. (Claude Saint-Léger, novembre 1944)

Fin janvier 1944 : l'Angleterre et la préparation du Débarquement

Fin janvier 1944, Claude est envoyé en Angleterre. Il est cantonné à Southlands, Parkside, Wimbledon, dans le sud-ouest de Londres — une grande maison réquisitionnée qui sert de cantonnement aux officiers français de la Mission militaire de liaison. C'est là que lui parvient tout son courrier pendant cinq mois.

Pour comprendre ce qu'il y fait, il faut expliquer le dispositif dans lequel il s'inscrit.

Le Civil Affairs. Dès 1942, les Alliés ont compris qu'un débarquement en Europe ne serait pas seulement une opération militaire : il faudrait aussi gérer l'après — rétablir l'ordre public, rouvrir les services essentiels, éviter la famine et le chaos dans les territoires libérés. Le Civil Affairs est la branche spécialisée des armées alliées chargée de cette mission : en liaison avec les préfectures et les municipalités, elle rétablit les autorités civiles, les services de santé, les transports, l'alimentation. C'est une doctrine, un ensemble de procédures, et des unités spécialement formées pour les appliquer.

La MMLA. Du côté français, le général de Gaulle ne peut accepter que des officiers britanniques ou américains administrent directement le territoire français libéré. Il crée donc la Mission militaire de liaison administrative — la MMLA — un corps d'officiers français dont le rôle est de faire l'interface entre les commandements alliés d'un côté, et les autorités civiles françaises reconstituées de l'autre. Ces officiers parlent les deux langues, connaissent les deux cultures institutionnelles, et servent de courroie de transmission indispensable. Claude est l'un d'eux.

La formation à Wimbledon. À Southlands, Claude suit un cours structuré de plusieurs mois pour se former aux procédures alliées : protocoles de liaison avec les états-majors britanniques et américains, gestion administrative des zones libérées, coordination avec les autorités civiles. Un document du 10 février 1944 lui liste l'équipement type de l'officier de liaison de campagne qu'il devra réunir avant d'entrer en campagne : revolver, jumelles, boussole, camp-kit. Une lettre de Belfast du 4 mars confirme qu'il doit « finir son cours fin avril ».

La chaîne de commandement. Au-dessus de lui se trouvent deux figures importantes. Le commandant Henri de Boislambert est l'un des tout premiers compagnons de De Gaulle — il l'a rejoint à Londres dès juin 1940, a participé à plusieurs opérations clandestines, et dirige la Mission militaire française auprès des Alliés en Angleterre. C'est lui qui approuve les permissions. Son adjoint, le commandant Clémenceau — fils du Tigre —, gère l'administration courante de la mission.

Autour de Claude gravitent aussi d'autres Nordistes exilés en Angleterre : Alphonse Motte et son oncle Paul Motte, installés à Rochdale dans le Lancashire — les grandes familles du textile du Nord, dispersées aux quatre coins de l'empire britannique. Ses contacts de Belfast — des industriels du lin irlandais qu'il connaissait d'avant-guerre lorsqu'il s'y rendait pour Agache — lui écrivent régulièrement. L'un d'eux lui signale avoir croisé un officier alsacien dont un ami travaillait chez Dollfus-Mieg, la grande maison textile alsacienne liée à Agache et Kuhlmann avant la guerre. Même à quelques semaines du Débarquement, Claude baigne dans ce réseau industriel nordiste en exil.

Le cours terminé, Claude est nommé officiellement chef de mission L of C le 27 avril 1944. Les Lines of Communications désignent la coordination des voies d'approvisionnement entre les zones de combat et les bases arrière : routes, voies ferrées, dépôts, carburant, munitions, évacuations sanitaires. Cette nomination administrative, faite à Londres avant même le débarquement, définit la mission qu'il exercera dans le Nord libéré — mais il faudra attendre l'automne pour qu'elle prenne tout son sens opérationnel.

Les Motte lui écrivent le 10 mai pour convenir d'un déjeuner à la Maison de France, 3 Cavendish Square, le dimanche 4 juin. Ce rendez-vous n'aura pas lieu.

Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. Claude quitte Wimbledon le lendemain, 7 juin. Il embarque et débarque à Ouistreham le 17 juin 1944, onze jours après le Jour J.

Été 1944 : le bocage normand

Ouistreham est la plage de débarquement la plus orientale du Jour J — celle où avait débarqué le commando Kieffer, les 177 Français de la première heure. Onze jours plus tard, Claude y pose le pied à son tour, rattaché au 8e Corps Blindé Britannique comme chef de la MMLA.

Les combats dans le bocage normand sont d'une violence extrême. Ce paysage de haies épaisses, de chemins creux et de vergers transforme chaque champ en forteresse. Les Alliés avancent mètre par mètre. La mission de Claude dans ce contexte est double : maintenir la liaison entre le commandement britannique et les autorités françaises qui se reconstituent au fil de la libération des villages, et organiser concrètement l'évacuation des populations civiles prises entre les lignes.

La citation signée par le général de Gaulle après sa mort le résume ainsi :

A mené à bien l'évacuation des populations civiles dans les conditions les plus difficiles en se portant constamment à l'avant sous le feu de l'ennemi, notamment au cours des combats de Bény-Bocage. Donnant sans cesse aux jeunes officiers placés sous ses ordres l'exemple du sentiment du devoir et du mépris du danger. (Général de Gaulle, 13 mars 1945)

Ses hommes rapporteront que lorsque les obus tombaient autour d'eux, Claude n'avait pas peur. Il disait : « Je sais bien que ce n'est pas pour moi. »

Fin août, Paris est libéré. Claude passe deux jours avec Anny, retrouvée dans la capitale. La ville est en effervescence — des bandes de FFI autoproclamés sillonnent les rues, dressent des listes de collaborateurs, perquisitionnent les appartements. Anny raconte qu'une de ces bandes s'est présentée à l'appartement du sénateur Édouard Roussel, gaulliste convaincu mais dont le nom figurait par erreur sur des listes de Vichy. Ils venaient tout saisir et jeter par les fenêtres. Le casque et la mitraillette de Claude étaient dans le vestibule — il était en train de se raser. Anny leur dit : « C'est le Commandant Saint-Léger des Forces Françaises Libres qui est ici. » Ils se sont excusés et sont repartis, épargnant du même coup les biens du sénateur — dont un tableau de Corot qui aurait pu disparaître ce jour-là, comme tant d'œuvres pillées dans Paris libéré.

Puis Claude repart. Il faut libérer le Nord, la Belgique, la Hollande.

Septembre 1944 : Amiens et le dilemme intérieur

Lille est libérée le 3 septembre 1944. Claude est promu chef de bataillon le 1er septembre et prend effectivement la tête de la Mission de Liaison Franco-Britannique des Lines of Communication pour le secteur Amiens–Lille–Pas-de-Calais — le poste le plus élevé de la mission franco-britannique dans le nord de la France libérée, pour lequel il avait été nommé administrativement dès avril à Londres. Il coordonne les flux logistiques militaires — les 560 wagons bloqués dans la région, le transport du minerai de fer entre Briey et Valenciennes, les transmissions entre les officiers de liaison dispersés dans le Nord et la Somme — tout en maintenant la liaison administrative avec les préfectures.

Il choisit de s'installer à Amiens plutôt qu'à Lille. Ce choix n'est pas anodin. La Libération s'accompagne d'une épuration : des industriels, des journalistes, des patrons qui avaient travaillé avec l'occupant — ou étaient soupçonnés de l'avoir fait — sont arrêtés et traduits devant les Comités de Libération. Claude connaît tous ces gens. Certains sont ses amis, d'autres ses relations d'affaires, d'autres encore des collaborateurs d'Agache. Sa position de chef de mission lui donne une autorité réelle sur la zone. Il refuse d'en user — dans un sens comme dans l'autre.

Il prend une décision radicale : à partir du 1er octobre 1944, il renonce à tout salaire chez Agache. Et il rembourse scrupuleusement, centime par centime, toutes les sommes perçues en double pendant la période algérienne : les allocations familiales versées à Anny à Lille pendant qu'il les percevait également comme chargé de mission du gouvernement algérien, ses appointements fixes chez Agache pour la période où il touchait également une solde d'officier. Les lettres échangées avec Daniel Lienart, comptable chez Agache, en novembre 1944, détaillent ces remboursements avec une précision méticuleuse : 150 000 francs de prélèvements à la Société Générale d'Alger, 35 527 francs d'allocations familiales, 41 400 francs d'appointements — tout est calculé et remboursé.

Novembre 1944 : demander sa mutation

La situation lui pèse de plus en plus. En novembre 1944, il rédige plusieurs brouillons de lettres à son supérieur, qu'il appelle « Rheims », pour demander sa mutation. Ses raisons sont précises et révèlent beaucoup de son caractère.

D'abord, le conflit d'intérêts lui semble insoluble. Même en ayant renoncé à toute rémunération, même installé à Amiens pour s'éloigner de Lille, les questions industrielles et familiales remontent inévitablement jusqu'à lui dans le cadre de ses fonctions. Il gère des dossiers — transport de minerai, déblocage de wagons, relations avec les préfectures — qui touchent directement au tissu économique du Nord, dans lequel sa famille et Agache sont profondément impliqués. Pour un homme aussi scrupuleux que Claude, cette ambiguïté est insupportable.

Ensuite, il veut se battre. La guerre n'est pas finie : les Allemands se sont regroupés en Alsace, dans les Ardennes et en Hollande. Il propose trois pistes à son supérieur : rejoindre une organisation s'occupant des prisonniers de guerre en Allemagne —

Comme ancien prisonnier, je puis avoir une fraternité. (Claude Saint-Léger, novembre 1944)

— ou permuter avec un officier du colonel Rattival, ou encore rejoindre un bataillon de FFI dans l'Est. Ces demandes n'aboutissent pas.

Décembre 1944 : les dernières semaines

Son associé René Descamps lui a proposé la présidence d'Agache à son retour. Claude a refusé tous les avantages financiers. Selon Anny, il avait l'intention de démissionner de l'armée et de rentrer auprès de sa famille avant la fin de l'année. René avait même commandé un camion de déménagement pour quitter Lille le 15 décembre.

Le soir du 14 décembre 1944, Claude quitte Amiens vers 22 heures, en service commandé, pour se rendre à Lille. Il est assis à l'avant. Deux lieutenants sont à l'arrière. Le chauffeur conduit.

Il y a du brouillard. Un peu avant Arras, la voiture percute de face un gros camion anglais qui roule au milieu de la route. La voiture s'encastre sous le camion. Claude est le seul tué. Il avait une grosse blessure à la tête, mais son visage était intact.

Le Préfet du Nord est venu nous prévenir vers minuit, et avec la voiture de la Préfecture, je suis partie avec mes trois filles à l'Hôpital d'Arras. (Anny Wattinne)

Les obsèques ont lieu le lundi 16 décembre, en l'église du Sacré-Cœur de Lille. Le deuil est conduit par Denis, son fils de 9 ans, accompagné de Mgr Régent, aumônier du 1er Corps d'armée. Un détachement du 43e R.I. rend les honneurs. Les préfets de la Somme et de l'Oise sont présents, ainsi que le lieutenant-colonel Léon de la mission de liaison. Les fanions des Anciens Combattants de Pérenchies, du 16e BCP et de la Mutuelle des Chasseurs ont pris place dans le chœur. Le corps est inhumé au cimetière de La Madeleine.

René Descamps défit ses bagages et resta à Lille.

Mars 1945 : la citation posthume

Le 13 mars 1945, le général de Gaulle signe la décision n°504 : Claude Saint-Léger est cité à titre posthume et reçoit la Croix de Guerre 1939–1945 avec palme, publiée au Journal officiel du 19 avril 1945. La guerre en Europe se termine le 8 mai.

Il laissait derrière lui cinq enfants : Thérèse, 20 ans ; Nicole, 18 ans ; Francine, 17 ans ; Denis, 9 ans ; et Chantal, qui n'avait pas encore 5 ans.

Anny conclut son témoignage, écrit quarante ans plus tard :

Claude est mort heureux. Il a fait ce qu'il a cru être son devoir. (Anny Wattinne)

Sources :