Un bel anniversaire dans l'industrie textile française
Un bel anniversaire dans l'industrie textile française
Les établissements Agache fils célèbrent à Pérenchies le centenaire de leur fondation
La Journée industrielle, 11 septembre 1928, p. 1 (De notre agence du Nord)Les établissements Agache fils, qui constituent une des plus importantes entreprises de l'industrie textile française et même mondiale, ont fêté dimanche, à Pérenchies, le centenaire de leur fondation.
L'activité des établissements Agache fils s'étend actuellement à toutes les opérations qui se rattachent à l'industrie de la filature, du tissage et du blanchiment du lin, du chanvre et du coton. Leur succès n'a eu d'autre cause qu'un effort continu mis au service d'une tradition qui présida aux origines et dont les héritiers du fondateur, M. Donat Agache, se sont faits les gardiens vigilants.
La création d'une grosse entreprise
En 1824, au moment où la transformation économique suscitait partout des entreprises nouvelles, l'initiative d'un Lillois, M. Donat Agache, installait dans la rue du Croquet, à Lille, un commerce de lins et de fils, qui se transforma, quatre ans plus tard, en une petite filature de lin.
Cette modeste fabrique, au fond du quartier Saint-Sauveur, est le berceau de l'une des plus célèbres de ces grosses firmes industrielles qui font la richesse du Nord.
Après vingt ans de prospérité, M. Agache et son associé M. Droulers achetaient à Pérenchies, en 1849, une petite usine où allait se transplanter l'essentiel des activités des Agache. Bientôt après, la société acquit une usine sise à la Madeleine-Berkem, rue du Pré-Catelan.
Avec les douze mille broches de son usine de Pérenchies et les quatre mille de son nouvel établissement de Berkem, elle participait brillamment à la reprise des affaires aussitôt après la guerre de 1870 et était en pleine prospérité en 1878.
Le 7 juillet 1887, la société Agache fils se transformait en société anonyme au capital de 4 millions de francs et, deux ans après, à l'Exposition de 1889, se voyait adjuger les grands prix de sa classe. Ses institutions de prévoyance lui valurent une médaille d'or.
Au moment où la guerre de 1914 éclatait, les deux filatures de la société comptaient cinquante-cinq mille broches ; trois cent vingt métiers battant au tissage de Pérenchies ; vingt mille tonnes de matières premières étaient au près par trois mille cinq cents ouvriers ; sans faire mention des deux-derniers raffinements et actionnés par une force motrice de 1.500 CV, les usines traitaient annuellement trente mille paquets de fils et vingt-quatre milles pièces de toile.
Pendant la guerre, les administrateurs durent assister impuissants aux réquisitions ordonnées par l'autorité allemande, aux réquisitions de matériel, à l'enlèvement de toutes les produits manufacturés.
À l'armistice, tout était à refaire. Les établissements Agache Fils se sont relevés suivant un plan de reconstruction méthodiquement étudié : reconstitution totale des établissements détruits, puis, en 1920, acquisition de la filature de coton André Saint-Léger et Cie, sise à la Madeleine de deux filatures à Seclin. Les établissements capitalisent, avant guerre, à Lille et à Seclin, et manufacturent près de 13.000 broches. En 1921, reprise à bail à Armentières, de 550 métiers, d'une entreprise; blanchiment et crémage à Houplines.
La fin de l'année 1924 marque le terme des travaux de réparation et de restauration. La puissance industrielle de la société pouvait se résumer en quatre chiffres.
Les établissements disposent de 63.500 broches à filer le lin, 28.600 broches à filer le coton et 450 métiers à tisser, et d'un effectif de 4.500 ouvriers et employés. La firme reconquise sur tous les terrains, même sur les marchés étrangers, sensiblement aussi forts que ceux d'avant guerre.
En 1926, ces progrès de taille ont été facilités et, grâce à une unification de la production amorcée, il a été 300.000 paquets de fils de lin et de chanvre, et 1.800.000 kilos de coton.
C'est au voisinage de ces chiffres qu'en l'état actuel des installations il est approximativement fixée la production annuelle des établissements Agache.
Enfin, au cours de ces trois dernières années, ces établissements ont étendu leur champ d'action. En 1926, ils constituaient, avec le concours d'une firme italienne, la société « Lentex » et la Société Chanpa ?, qui construisit une filature de chanvre. Ils sont également devenus actionnaires, en 1927, avec les Établissements Kuhlmann et la société Dollfus Mieg, la Société des Textiles Chimiques du Nord et de l'Est, pour fabriquer la soie artificielle.
Ainsi les établissements Agache fils sont en mesure de traiter presque tous les genres de fibres (lin, chanvre, coton, soie artificielle) ; qu'ils traitent depuis la matière brute jusqu'aux tissus entièrement finis, teinture comprise dans leurs filatures et leur usine de blanchiment et apprêts. En fin de dire qu'ils représentent le type même de la grande affaire textile moderne.
Les œuvres sociales
Il est bon d'ajouter facilement que les Établissements Agache Fils se sont toujours préoccupé de l'amélioration du sort de leur personnel.
Les œuvres sociales s'animent autour des filatures et des tissages dont les unités exploitées à Pérenchies, Seclin, la Madeleine, Pont-de-Nieppe et Armentières, tendent à assurer à un personnel de près de 5.000 ouvriers l'hygiène et la santé morale et les avantages matériels qui font défaut, bien souvent, aux ouvriers des autres usines : facilités pécuniaires accordées à ceux d'entre eux qui désirent construire leur maison, 3.000 jardins ouvriers; institut ménager avec enseignement complet, cuisine, repassage, broderie; garderie; réfectoire; crèche; colonnes de jeunes filles; société de gymnastique, football, de musique; sociétés de secours mutuels; œuvre des vacances à la mer; maison de retraite.
Notons aussi que des souscriptions prélevées ont été réservées au personnel, environ 18 millions depuis lors pour la dernière augmentation de capital.
Une journée de fête
La journée s'est ouverte, à 9 heures, par une messe dite à la mémoire des fondateurs et des membres de la famille de M. Donat Agache. Après avoir déposé une gerbe de fleurs au monument aux morts, les membres du conseil d'administration furent reçus à la mairie par la municipalité qui exprima à M. Donat Agache la reconnaissance de la cité.
À 10 h. 15 eut lieu, sur la place, l'inauguration d'un buste à la mémoire de M. Édouard Agache, érigé grâce à la collaboration de toute la population.
La foule des ouvriers et des curieux entourait le monument derrière M. Donat Agache, président du conseil d'administration de la firme Agache ; MM. Auguste Agache, Edmond Agache, Charles Bernhard, Jean Delemer, Emmanuel Descamps, Frédéric Descamps, Maxime Descamps, Robert Galoppe, André Saint-Léger, Claude Saint-Léger, administrateurs ; M. Blasze, statuaire, auteur du buste ; M. L. Manceau, M. Robert Descamps, M. Etienne Droulers, M. H. Bouchery, M. Arnoïd, directeur de l'usine de Pérenchies, et les directeurs des autres usines : MM. Fauquemberge, Lefèbvre, Genet, J. Leroy, Joly, Dhaine, Ranson, Grunenberger, ingénieur, etc.
Le voile tomba, découvrant la fine bonhomie du sourire perdu dans la barbe de bronze, au-dessus de l'inscription : « Edmond Agache, 1841-1923 ». À l'hommage du bronze s'ajouta celui de M. Lamblain, président du comité d'érection, et de M. Bouchery, qui prit possession de la statue au nom de la municipalité.
En lui répondant, M. Donat Agache exprima la gratitude de la famille du grand industriel.
Immédiatement après eut lieu à l'usine la pose d'une plaque commémorative étendant en larges capitales l'inscription suivante :
Le 9 septembre 1928, le conseil d'administration des Établissements Agache Fils et son personnel ont célébré, dans cette usine et à Pérenchies, le centenaire de la fondation de la société Agache par M. Donat Agache, père du fondateur, de M. Henry Bouchery, maire de Pérenchies et directeur général de la Société, ont offert aux descendants de M. Donat Agache-Taulant.
MM. Donat Agache et André Saint-Léger commémorèrent en termes heureux l'œuvre accomplie depuis cent années.
Ils montrèrent qu'il si le centenaire de la Fondation est aujourd'hui célébré, si on a fêté aujourd'hui à Pérenchies, la plaque qui rappellera demain à la génération ouvrière et technologique, l'on fait les lieux même de la première usine créée par le grand industriel, c'est que grâce au double effort du fondateur et de ses successeurs, ces deux noms, Agache et Pérenchies, il semblent désormais indissolublement liés, et que si un siècle d'efforts industriels provoqués par une civilisation nouvelle n'a rien changé, tant c'est à Lille, dans une petite usine du quartier Saint-Sauveur, que les premiers essais de mécanique firent dans la vie industrielle, puis s'ancrèrent à l'usine rue Blanchemain.
Et les orateurs, dans un vivant exposé, ont rappelé que si la grande industrie a dominé et même mêlé à tous les grands débats économiques, le prodigieux développement interrompu par la guerre, le calvaire des bombardements et des destructions de la grande usine, la miraculeuse ascension de la renaissance économique d'après-guerre, c'est à leurs collaborateurs à la fois dans les destinées de la firme.
M. Arnoïd, directeur de l'usine de Pérenchies, a dit, en termes émouvants, ce que représentait aujourd'hui pour rappeler, au nom du personnel, non point tant les souvenirs que nous fait à leurs ouvriers et à la commune, et leur témoigner leur reconnaissance de l'attachement de leurs collaborateurs.
Le banquet
Un banquet de 750 couverts fut servi dans la salle des fêtes des établissements, réunissant dans une fraternelle communion les patrons et maîtres, les ouvriers comptant plus de trente ans de présence.
M. Auguste Agache présidait, assis en face de M. Henry Bouchery. À sa gauche, il avait M. Donat Agache, et à droite, le général Bricard de Liège et d'autres personnalités.
Sources :La Journée industrielle, 11 septembre 1928, p. 1 — RetroNews (BnF) Le Sémaphore de Marseille, 19 septembre 1928, p. 1 — RetroNews (BnF)