Correspondance de Claude en 1914

Correspondance de Claude en 1914

1914 Lettres

Pour situer ces lettres

Cette page réunit les plus anciennes lettres connues adressées à Claude Saint-Léger (1897-1944), qui a dix-sept ans en 1914. Aucune lettre de sa main n’est conservée pour cette année : on ne l’entend qu’à travers ce que lui répondent ses correspondants. Les deux premières, du printemps, sont de son cousin germain Jacques Crépy (1894-1914), sous-officier à Conflans, qui le tutoie et lui écrit à l’École des Roches, à Verneuil, où Claude a la charge de Luco, le jeune frère de Jacques. Elles ne portent pas de date : celle-ci se déduit du compte à rebours que Jacques tient jusqu’à la fin de son service. La troisième, du 19 août, est de C. Monod, mobilisé comme vaguemestre dans une ambulance en Lorraine, qui le vouvoie et que la correspondance des années suivantes rattache aussi aux Roches. Elle est adressée au domicile familial, 107 rue Royale à Lille, avec la mention Faire suivre.

Le contexte

Au printemps 1914, la vie de Claude a pour cadre l’École des Roches, internat fondé en 1899 par Edmond Demolins à Verneuil-sur-Avre, dans l’Eure, et dirigé depuis 1903 par Georges Bertier. Ses cahiers d’écolier, conservés dans le fonds, l’y attestent en 1912 et 1913 ; les lettres de Jacques Crépy l’y montrent encore en 1914, chargé d’être l’ancien de Luco, onze ans, selon l’usage de la maison qui confie les plus jeunes aux aînés. Jacques salue Hélène Demolins, Georges Bertier et sa femme, que l’on retrouve dans les lettres des années de guerre, et Mlle Le Maire, qui veille sur Luco.

Jacques, lui, accomplit son service militaire. Après six mois passés à Bar-le-Duc, il est sous-officier à Conflans et compte les jours jusqu’au 24 septembre, date de sa libération : cent quarante-six dans la première lettre, cent vingt-quatre dans la seconde. Recalé à un examen qu’il ne nomme pas, il s’ennuie et espère une permission pour la Pentecôte. La guerre déjoue ce calendrier. Jacques meurt en 1914 ; en octobre 1918, Claude conserve le plan du cimetière de Puisieux, près de Reims, où se trouve sa tombe.

La mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914 et l’Allemagne déclare la guerre à la France le 3. Le 18e Corps d’Armée, basé à Bordeaux, gagne par le train la région de Toul : Monod y arrive le 12 août, après quarante-quatre heures de voyage, et sert comme vaguemestre et cycliste à la 7e Ambulance. Deux jours après sa lettre, le corps d’armée, passé à la Ve Armée, combat sur la Sambre. À Lille, déclarée ville ouverte le 1er août, la famille reste joignable : le siège ne commence que le 4 octobre et la ville capitule le 13. La mention Faire suivre montre toutefois que Claude n’est plus rue Royale le 19 août, sans que la pièce dise où il se trouve. Monod rappellera en 1915 un dimanche d’avant-guerre où ils quittaient ensemble le Paraclet, près d’Amiens, avec Barrois et Chenest.

Dates repères, 1914


De Jacques Crépy, sous-officier, à son cousin germain Claude Saint-Léger, élève à l’École des Roches. Depuis Conflans. Lettre non datée : écrite un lundi soir, cent quarante-six jours avant le 24 septembre, soit vers le 1er mai, après des vacances, celles de Pâques vraisemblablement, où les deux cousins n’ont pu se voir.

Conflans, lundi soir

Mon cher Claude.

Merci beaucoup de ta lettre qui m'a fait grand plaisir ; tu es vraiment très gentil de penser ainsi à moi. J'ai été comme toi bien désolé de ne pouvoir te rencontrer pendant ces vacances. Si j'avais été reçu, étant à Paris vers la mi mai, j'aurais été sûrement poussé une petite pointe jusqu'en Verneuil, mais le sort en a décidé autrement. J'ai été recalé, et je suis maintenant, comme tu le dis si bien, seul dans mon village. Je n'ai qu'une distraction ; recevoir les nouvelles de la famille, aussi te suis-je très reconnaissant de ta bonne intention. Je serai en effet enchanté de recevoir de temps en temps de tes nouvelles et de celles de Luco, et je te demanderai de m'en faire envoyer surtout par Luco. Je n'ai pas besoin de te le recommander, je sais que tu sauras faire un "ancien" indulgent et que tu lui donneras toujours de très bons conseils.

Vu mon éloignement je ne pourrai venir te rendre visite à Verneuil et je te prie de m'excuser auprès de Mlle Demolins, Mlle Le Maire, M. et Mme Bertier.

Ma vie est ici bien monotone . Le pays des environs est assez pittoresque et je me proposais un de ces dimanches d'aller me promener mais jusqu'à présent j'ai toujours été tenu au quartier pour raisons de service. N'ayant fait aucun service pendant les six mois que j'étais à Bar-le-Duc, on en profite de tout me mettre sur le dos.

J'ai heureusement trouvé un de mes anciens camarades, que j'avais laissé au 10° au mois d'octobre, et comme nous partageons ensemble une petite chambre de sous-officier, le temps passe encore assez vite.

Je n'aspire qu'à une chose : la fuite, encore 146 jours pour le 24 Septembre et j'enverrai tout ballader.

Au revoir mon cher Claude

J'espère te revoir dans ... quelques mois. En attendant je t'envoie de bons baisers

Jacques Crépy


De Jacques Crépy à Claude Saint-Léger. Depuis Conflans. Lettre non datée : écrite un lundi, cent vingt-quatre jours avant le 24 septembre et avant la Pentecôte, qui tombe le 31 mai 1914. Elle répond à une longue lettre de Claude, malade.

Conflans, lundi

Mon cher Claude.

Merci beaucoup de ta longue lettre qui m'a fait grand plaisir J'avais d'ailleurs l'intention de t'envoyer de mes nouvelles ces jours-ci mais m'ayant écrit si gentiment je ne veux pas tarder plus longtemps. Comme toi, je suis malade, mais je n'ai rien du tout ; tout simplement une petite plaie au pied qui s'est infectée et a amené l'inflammation des ganglions de l'aine. Le médecin m'a prescrit deux jours de repos et des bains de pieds très chauds. Mercredi je reprendrai mon service

Tu me donnes des nouvelles de Luco et en suis bien content, car jusqu'à présent, il ne s'est pas fendu pour m'écrire. Je n'ai pas encore reçu un mot de lui depuis qu'il est aux Roches. Heureusement j'ai des nouvelles de lui indirectement par maman et par toi. Je suis sûr que maintenant il se fait très bien et que les ennuyés des premiers jours ont disparu. Il est descendu en troisième. Je crois que ça ne peut lui faire que du bien. D'ailleurs il a seulement onze ans et il passera ses examens à un âge normal. Il aura même fini un an avant moi !

Mademoiselle Le Maire pourra ainsi s'occuper encore plus longtemps de lui ce qui lui fera certes pas de mal.

Quant à moi je commence aussi à m'habituer à Conflans, mais je deviens d'une paresse épouvantable. Je dors la moitié de ma journée et je fais des nuits superbes. Pour te dire que je passe les 3 quarts de mon temps ___ ___ (NDLR : mots non déchiffrés) lit. Comme il n'y a pas de distraction, on se couche de très bonne heure. Mon unique passe temps est de manger et lire ; c'est triste à te dire mais c'est la réalité. J'aspire aussi au départ avec ardeur. Dire que dans 124 jours je serai peut être sortie de cette boîte ci. Cette seule idée me remplit de joie.

J'espère toujours avoir quelques jours à la Pentecôte de permission. Les aurai-je à la Pentecôte ? Ou la Trinité ? Je ne sais pas encore.

Au revoir mon vieux Claude. Merci encore de ta lettre si gentille. Dis à Luco qu'il m'écrive bien vite ces impressions et soigne à toi bien.

Je t'embrasse.

Jacques Crépy

Mes respects à Madame Devislu, M. le Maire, Hélène, Camille et les Bertier.


De C. Monod, vaguemestre à la 7e Ambulance du 18e Corps d’Armée, à Claude Saint-Léger. Depuis Pagny-sur-Meuse (Meuse).

Troupes mobilisées —

Expéditr Monod 18e Section Infrs 18e Corps d'Armée

Monsieur Claude St-Léger

107 rue Royale, Lille, (Nord)

Faire suivre

Pagny sur Meuse (Meuse)
19 août 1914 —

Mon cher ami, dans le désordre de la mobilisation, je n'ai pas eu le temps de répondre à votre mot, ni de vous accuser réception de votre mandat. Voilà qui est fait. — Je suis affecté comme vaguemestre et cycliste à la 7e Ambulance du 18e Corps d'Armée dont le centre est à Bordeaux. — Nous sommes arrivés dans cette région mercredi soir après un voyage de 44 heures ; depuis lors, nous accompagnons le corps d'armée quand il se déplace. — Pour ma part, j'ai beaucoup à faire : j'ai dû faire hier une petite promenade de 75 km pour porter un message. — Toute cette région lorraine est un grand charme, et on voudrait pouvoir l'admirer "en paix". — Mais partout c'est la préparation fiévreuse, les événements — ___ (NDLR : passage illisible sur l’original) les routes, les chemins du soir, sont barrés par des charriots, des troncs d'arbres, ce qui rend la circulation très difficile et pourtant on me fait pédaler la nuit. — Ca vous amuserait de me voir dans l'exercice de mes fonctions. Écrivez-moi : je pense bien souvent à vous, et à vos camarades.

Adresse : 18e Section Infirmiers 7e Ambulance de Corps d'Armée du 18e Corps d'Armée
Bordeaux.


Sources

Autres années

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