2 septembre 1918
2 septembre 1918
Transcription du fichier 1918-1929_Ma_chere_mere_archive.pdf — lettres autographes de Claude Saint-Léger à sa mère Marguerite (née Delemer), depuis la Belgique (Court-Saint-Étienne, Bruxelles), janvier-février 1919, avec un fragment de septembre 1918. Lettres reclassées par ordre chronologique (l'ordre des feuillets numérisés ne l'était pas). Les passages soulignés par Claude sont rendus en gras ; les lectures incertaines sont suivies de (?).
Ma chère petite mère,
Je vais peut-être, être chargé de faire des cours d'anglais assez rudimentaires pour les gradés.
Vous me feriez plaisir en m'envoyant ici le plus vite possible une grammaire anglaise simple mais avec pas mal d'exercices à la fin de chaque paragraphe. Qque chose d'assez simple.
Je vous embrasse tendrement.
Votre fils qui vous aime
Claude
Le 4 janvier 1919
Ma mère chérie,
J'attendais une occasion sûre pour vous souhaiter une bonne et heureuse année ainsi qu'à papa, et une bonne santé pendant toute l'année 1919.
J'espère que vous vous soignez et que vous ne vous faites pas de bile ; mais Lille quand on y reste si longtemps est réellement très débilitant.
Vous devriez vous distraire en venant passer quelques jours à Bruxelles, en y menant une vie très tranquille. Monsieur Le Blan chez lequel je passe 48 heures me dit qu'il vous a trouvé mauvaise mine à son passage à Lille, et qu'il serait très heureux de vous avoir pendant qqs jours à Bruxelles. Je viendrais passer tous les dimanches avec vous ; et je pourrais même venir passer quelques journées dans le courant de la semaine.
Cela vous enlèverait [la suite manque]
Lundi 6 janvier 1919
Ma chère petite mère,
Je suis venu passer le dimanche chez Monsieur Maurice Le Blan, et repars ce soir.
J'ai reçu des mains de mon oncle Lucien Crépy la lettre que vous lui aviez remise pour moi.
Je regrette que Philippe soit tombé malade ; mais j'espère que ce n'est rien de grave, et que vous allez tout de même pouvoir l'envoyer à l'école de Normandie.
On dit que ma division qui est un peu disséminée par toute la Belgique, doit se rassembler dans les environs de Tirlemont entre 15 et 20 janvier pour prendre la direction de l'Allemagne, ça n'est pas officiel, car officiellement on ne sait jamais rien ; mais cela semble sérieux.
Surtout que le moment est venu que les troupes qui sont en Allemagne soient remplacées par d'autres.
Le secteur de notre armée est environ autour de la ligne Aix-la-Chapelle — Dusseldorf.
J'ai besoin (ce n'est pas très pressé, mais les courriers marchent si mal qu'il faut s'y prendre d'avance) — Monsieur Le Blan, auquel je dis que je vais lui faire envoyer par vous 100 frs, me dit que vous êtes en compte avec lui, et qu'il est inutile que vous les lui envoyez ; il les inscrit sur votre compte et me les avance.
Je préfère avoir un peu d'argent d'avance, si nous nous lançons de nouveau sur les grandes routes.
Madame Le Blan est excessivement gentille pour moi, elle me donne tout ce dont j'ai besoin.
Je vous embrasse tendrement, ma petite mère chérie ainsi que papa et Philippe.
Votre fils qui vous aime
Claude.
P.S. Je ne pense pas avoir besoin d'argent, car je compte un peu sur quelques étrennes, mais malgré les souhaits de bonne année que j'ai envoyés à tous mes oncles et tantes, je ne vois rien venir (lecture incertaine). Bonne année pour l'année prochaine !
Le 7 janvier 1919
Ma mère chérie,
Voici quelques jours que je suis sans nouvelles de vous ; cependant les courriers marchent actuellement bien mieux (?). Je suis arrivé ici hier soir de Bruxelles où j'avais passé 24 h.
Je n'ai pas encore reçu vos romans.
Je suis fort impatient d'avoir des nouvelles de Philippe.
Vous savez qu'il ne sert à rien de se faire de la bile et tout finit par s'arranger.
Toutes ce que vous ferez pour moi au sujet de l'école de commerce c'est peut-être un bon point. Surtout que je suis inscrit pour les régions détruites (?) comme étudiant.
Vous m'enverrez toutes les indications précises sur ce que vous avez fait pour moi.
Je puis retourner à Bruxelles dimanche prochain. Car ici n'étant pas dans ma situation […].
Il est toujours question de départ vers le 15 ou 20 direction l'Allemagne, dit-on.
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Philippe !
Votre fils qui vous aime
Claude
P.S. Comment avez-vous trouvé Bob (?).
Le 12 janvier 1919
Ma mère chérie,
Je suis très heureux que vous veniez jusqu'à Bruxelles.
Nous devons d'après des derniers tuyaux quitter la région bruxelloise vers le 20 ; mais cela n'a rien de certain, je pense donc que je vous verrai avant ce départ qui d'ailleurs n'a rien de certain.
Je passe encore ce dimanche chez Monsieur Le Blan.
Je retourne demain à Court-Saint-Étienne.
Si vous pourriez arriver le jeudi ce serait parfait, en tout cas je m'arrangerai pour venir à Bruxelles soit le jeudi, soit le vendredi.
Je suis très libre et quand vous serez là j'espère venir à peu près tous les jours.
Pourriez-vous m'apporter une douzaine de lames Gilette et ma paire de bottes.
J'espère que vous avez de bonnes nouvelles de Philippe. S'habitue-t-il bien ?
Je pense avoir du tabac à vous donner pour papa, car j'en ai commandé et il doit arriver aujourd'hui.
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et je vous attends, très impatient de vous revoir.
Votre fils qui vous aime
Claude
Le 24 janvier 1919
Ma mère chérie,
Je n'ai encore rien de vous depuis que je vous ai vue à Bruxelles.
La femme de chambre des Le Blan a dû mettre par erreur, une cravatte blanche sale à moi dans vos bagages, vous me rendriez service en me l'envoyant.
Je compte partir passer mon dimanche à Bruxelles mais il est vaguement question de départ ; on ne sait pas pour où ; on parle de la région de Lille ou de Merbes (?) ou de l'Allemagne.
Enfin nous ne resterons très probablement plus longtemps ici.
Si nous partions du côté de Lille ce serait parfait.
Avez-vous de bonnes nouvelles de Philippe ?
Annie doit être arrivée à Lille maintenant ?
La vie reprend-elle un peu !
Ici on travaille assez fort, pour tâcher de vider toutes les machines avant notre départ.
J'ai été visiter la filature de coton qu'il y a à Clabecq peut-être. Elle est en très bon état, et pourrait fonctionner d'un jour à l'autre.
Ils attendent du coton et pensent en recevoir un peu d'ici 2 mois.
Je vous embrasse ainsi que papa.
Votre fils qui vous aime
Claude
Le 27 janvier 1919
Ma mère chérie,
Je n'ai toujours rien de vous, depuis que je vous ai vue à Bruxelles.
Nous sommes toujours à Court-Saint-Étienne, mais je ne pense pas que cela puisse durer longtemps encore car l'usine se vide et bientôt nous n'aurons plus de raison d'être ici.
Les trains marchent très mal aussi je ne suis pas allé à Bruxelles dimanche dernier. mais je compte y passer 24 h. dans le courant de cette semaine-ci.
Notre division, la 16e (?), est paraît-il dissoute et on dit que nous allons former une division de chasseurs.
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Annie, envoyez-moi des nouvelles de Philippe et son adresse exacte.
Votre fils qui vous aime
Claude
Le 29 janvier 1919
Ma mère chérie,
Je n'ai rien de vous depuis que vous avez quitté Bruxelles. J'espère que vous avez atteint Lille sans trop de difficultés.
Philippe est-il content en pension ; et recevez-vous souvent de ses nouvelles ?
Annie doit être arrivée maintenant à Lille. À quoi s'occupe-t-elle. S'amuse-t-elle. Compte-t-elle s'installer bientôt à Marquillies (?).
Madame Le Blan me charge de vous faire toutes ses amitiés. Je suis chez elle aujourd'hui.
Georges part au premier régiment d'Infanterie de ligne le 3 février ; c'est un peu loin : près de Limoges (?).
D'après tous les tuyaux on va être fort long à démobiliser les classes de la réserve de l'armée active. et je crains d'être dans l'armée d'observation dont parle la conférence de la paix.
M'avez-vous envoyé des mouchoirs et la cravatte blanche que la femme de chambre de Madame Le Blan a mis par mégarde dans votre sac de voyage.
Je pense partir en permission d'ici environ 1 mois.
Les Belges ont l'air tous très montés contre leur gouvernement et je crois que si les troupes alliées quittent la Belgique, il va y avoir du grabuge. C'est d'ailleurs l'opinion générale.
À Bruxelles, il n'y a plus de tramways et comme c'était le seul mode de locomotion, c'est réellement fort gênant.
Je vous embrasse tendrement, ma petite mère chérie ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
Claude
P.S. Avez-vous pu m'abonner au « Temps » ?
Le 4 février 1919
Ma mère chérie,
J'ai enfin reçu de vos nouvelles, datées du 28 janvier ; je pense que les lettres que vous m'avez écrites du 18 au 28 janvier ont dû se perdre.
Je n'ai pas entendu parler de grève des cheminots anglais ; j'espère qu'elle n'a eu lieu.
Je suis très content que vous alliez à Pérenchies tous les jours, car cela doit vous occuper d'une manière très intéressante. Ne vous fatiguez cependant pas trop.
Soignez bien cet Américain, je serais enchanté d'aller passer 5 ou 6 mois en Amérique.
Après la guerre nos rapports avec les Américains vont certainement s'accentuer au détriment des Anglais.
Et rien ne dit qu'on n'aura pas tout intérêt à faire venir beaucoup de métiers d'Amérique plutôt que d'Angleterre.
Je préférerais d'ailleurs de beaucoup partir 6 mois dans une filature américaine plutôt que dans une filature anglaise.
Je crois qu'à tout point de vue l'allié américain est la seule chose qui peut nous tirer d'affaire.
Les Anglais, excessivement égoïstes, ne pensent qu'à nous rouler, tandisque l'Amérique a tout avantage à monter aux portes de l'Angleterre une concurrence aussi énergique, que possible.
Je n'ai pas reçu encore le Temps. Mais je vous remercie de m'y être abonné. Quelle triste affaire que celle de Briey.
Je compte partir en permission vers le début de mars. Les journées seront déjà plus longues, et tout beaucoup plus prêt de la mise en route, aussi je ne suis pas pressé de partir.
On évacue peu à peu la Belgique. et nous allons nous diriger probablement bientôt (10 jrs) vers les pays dévastés, pour la reconstruction ; peut-être la région d'Armentières !!!
[Signature en marge : « Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Annie. Votre fils qui vous aime, Claude. »]
Le 10 février 1919
Ma chère petite mère,
J'ai reçu votre mot ; je compte aller à Bruxelles après-demain et je vous ferais envoyer de suite les fripiers (?) avec les indications voulues.
J'ai été très occupé cette semaine-ci par une séance qu'a donné le bon frère (?) ici et dont toute l'organisation et toutes les répétitions me sont tombées sur le dos.
Le résultat a d'ailleurs été excellent. Salle archi-comble. Tous les [acteurs ?] ont eu un succès fou ; les braves Belges n'ayant rien vu depuis 5 ans. […] permet à toute la compagnie de faire des extras (?).
Les places étaient d'un franc et ils en ont eu pour leur argent : 3 heures de séance (concert) de 6 à 9. et bal de 9h à 1h. Puis dîner des artistes ; total : coucher à 4h ½ ce matin.
Je vais aller patiner cette après-midi. Nous sommes réellement très bien dans ce patelin, et les voyages à Bruxelles ne m'enthousiasment plus du tout. Je n'y ai pas mis les pieds depuis 15 jours !
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
Claude
Le 13 février 1919
[En marge : « envoyez-moi une paire de gants en peau » (lecture incertaine)]
Ma mère chérie,
Je pars demain à Bruxelles d'où je vous renverrai les 3 feuilles de demande de sursis.
Je ne puis me faire inscrire comme ouvrier mécanicien, étant inscrit partout comme étudiant (j. livret matricule) etc.
J'en ai parlé à des types au courant, et il est impossible de se faire inscrire pour une profession différente de celle qui est inscrite. aussi j'ajouterai à la mention d'étudiant, celle d'étudiant industriel, titre qui est celui des élèves qui travaillent dans les grandes écoles industrielles de Paris.
Je reçois le « Temps » très régulièrement et je vous en remercie vivement car cela m'est très agréable.
Je pensais partir vers le 8 mars. mais si vous deviez être à Paris à cette époque je ferais peut-être bien de retarder ma permission de qqs jours.
Vous avez dû voir dans les journaux que les aspirants d'Infanterie doivent être au bout de 6 mois ou proposés pour le grade de sous-lieutenant ou s'ils étaient refusés nommés au grade de sergent.
Ma proposition est partie ces jours derniers. Mes notes sont aussi bonnes que possible aussi je pense que quoique j'ai affirmé mon intention de ne pas rester dans l'armée, je vais passer sous-lieutenant. Loin de la matière militaire il ne faut s'étonner de rien ; aussi j'attends […] pour savoir quel sera mon sort.
Il faut que cela aille jusqu'au ministère de la guerre, aussi ce sera sans doute assez long. (1 mois)
Voici la note de mon Cmdt de Cie qui est la seule que j'ai vue :
« Excellent gradé à tous les points de vue ; apte à faire un très bon officier de peloton. »
Enfin nous allons voir ! Ma nomination aurait beaucoup d'avantages immédiats et beaucoup d'inconvénients futurs.
[Suite et signature en marge : « Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Annie. Votre fils qui vous aime, Claude. »]
Vendredi 14 février 1919
Ma mère chérie,
Je vous envoie ci-joint les 3 demandes de sursis remplies et signées.
Je me suis inscrit comme étudiant industriel. car je suis inscrit partout comme étudiant et il faut que cela corresponde avec mes livrets.
D'ailleurs, c'est, paraît-il le titre qu'on donne aux élèves des grandes écoles industrielles de Paris.
Je reçois toujours un nombre fort restreint de nouvelles de vous.
Nous ne pensons plus rester très longtemps à Court-Saint-Étienne ; cependant il est peu probable que nous quitterons pour le moment la région bruxelloise.
Je reçois un mot de l'oncle Jules, qui voudrait avoir mes citations. Or je ne les possède pas ; pourrez-vous les lui envoyer.
Madame Le Blan est assez gravement malade. Toujours de la grippe. Ce doit être infectieux.
Quelques nouvelles de Georges qui ne semble pas trop malheureux. Il semble même satisfait de son sort.
J'ai patiné pendant le début de cette semaine mais aujourd'hui le dégel commence.
Je retarderai si possible ma permission jusqu'au 8, comme vous me le demandez.
Mme Le Blan se charge de vous renvoyer me faire des bottes que vous serez bien gentille de me faire ressemeler (?) à Paris.
Je vous embrasse tendrement ma petite mère ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
[Claude]
Le 18 février 1919
Ma mère chérie,
Je reçois vos nouvelles beaucoup plus régulièrement. J'ai eu une lettre de vous de Paris.
Vous me paraissez bien pessimiste. Est-ce l'influence de mon oncle Léon ?
Évidemment on ne semble pas retirer de cette heureuse fin de guerre, ce qu'on pourrait en attendre.
Il est bien évident, que tous ces gens qui ont gagné des fortunes formidables sur le dos de ceux qui se battaient, sont des gens infects, qui étalent leur nouvelle fortune et font beaucoup de mécontents, à juste titre.
Mais tout cela n'a pas grande importance pour nous. et nous sommes sortis de la guerre dans des conditions fort acceptables ; et du moment que l'esprit et le corps sont intacts on est sûr de se tirer d'affaire d'une façon ou d'une autre, ici ou ailleurs.
Je pense partir en permission vers le début de mars. J'écrirai à Patrick (?).
Quand pensez-vous que ma demande de sursis aura peut-être un résultat ?
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
Claude
Carte-lettre (enveloppe)
CARTE-LETTRE
Madame Saint Léger
62 Rue de Monceau
Paris[Mentions imprimées au dos : « Expédié par M… Demeurant à… Rue… ». Cachet postal partiellement lisible.]
Notes de transcription
Le millésime de l'année est, sur plusieurs feuillets de janvier, d'une lecture délicate (le dernier chiffre oscille entre 8 et 9) ; le contenu (vœux pour « toute l'année 1919 », conférence de la paix, fin de la guerre, retour d'Annie à Lille libérée, démobilisation, reconstruction des pays dévastés) impose sans ambiguïté 1919 pour l'ensemble des lettres de janvier-février. Le fragment « 2 septembre » est seul d'année incertaine (1918 probable).
Lectures à vérifier sur les originaux : « Merbes », « Clabecq », « Marquillies », « la 16e » (division), « Lucien Crépy », « Patrick », « Bob », ainsi que les passages en marge et les post-scriptum, partiellement effacés.