Le 15 novembre 1918 — Armée d'Orient (Serbie)

Le 15 novembre 1918 — Armée d'Orient (Serbie)

Transcription du fichier 1918-11-15_Lettre_de_X_du_371_regiment_dinfanterie_archive.pdf — lettre autographe d'un camarade de Claude, sur papier à en-tête imprimé « 371e d'Infanterie / 21e Compagnie / Secteur 508 / Armée d'Orient ». Main lettrée, lecture sûre. Orthographe d'origine conservée ; passages incertains suivis de (?). Le destinataire y est appelé « Lavalette » (voir notes).

Mon cher Ami…

Je ne voudrais pas, alors que la joie est ici à son comble, ne pas unir à la tienne cette satisfaction que nous procure la Victoire. Je ne suis pas sans songer à la joie qu'ont dû éprouver, ces jours passés, le Petit Lavalette, en apprenant la libération de Lille d'abord, puis l'écrasement du boche.

Qu'a-t-il fait de sa morgue insolente ? Quatre mois après qu'il devait nous achever, le boche sinistre se jette aux pieds du grand Chef : Foch, et implore grâce ! Magnifique résultat dû tant aux mérites de nos chefs qu'à l'incomparable dévouement de nos poilus. Qui dira jamais ce qu'on lui doit, au poilu ?…

J'espère mon cher Ami que ces derniers jours de lutte n'ont pas été trop pénibles pour toi. L'eussent-ils été que tu en serais heureux, je le sais, de les avoir vécus ! J'aime à croire que ta santé reste bonne et que ces jours glorieux que nous vivons te feront retrouver les chers Parents et le sol ancestral avec tout ce qui te tient au cœur.

Je suis en Serbie, en attendant les ordres d'opérations. Lisons : de mouvement (maintenant !). Irons-nous en France ? Le bruit en court assez fortement. Je crains cependant qu'il nous faille aller en Bulgarie ou Hongrie. Passe encore pour la dernière nation : j'irais bien jusqu'à […] sabre chez ces saligauds de boches !

Ici, rien de spécial ; la grippe infectieuse a fait de grands ravages. Le mal est enrayé Dieu merci, mais les vides creusés par cette épidémie sont grands. Quoi qu'il en soit on a tenu, mieux que cela, mais sans le même mérite que vous glorieux soldats du front de France, ou les a eus (?) !

Puissent ces lignes mon cher Lavalette te trouver en parfaite santé et heureux. L'ami Gazin (?), qui m'écrit de Cazeaux (?), déclare que l'ami Lavalette est un petit paresseux… c'est mon avis…

Garde, je te prie, un bon souvenir du zèbre soussigné et crois à ma vive sympathie… quand même ! Je te balance mes amitiés en pleine figure !

[Signature illisible : « Brunet » ? « Brunelle » ?]

P.S. J'oubliais de te parler de ma situation actuelle. Voici : j'ai retrouvé pour quelques semaines, un embusqué ne se convertit pas ! un emploi d'Adjt de Baton (adjudant de bataillon) auprès d'un Commandant féal. Tout va pour le mieux ; mais, attendu que les choses les meilleures doivent un jour finir… l'emploi en question finira sous peu et j'en serai réduit à faire valser seulement une petite section !… Sic transit gloria Mundi !… Et vient doucement l'habit civil !…

Je te broie cordialement les phalanges.

[Signature illisible, identique]

Notes de transcription

« Lavalette ». Le destinataire est nommé « le Petit Lavalette » puis « mon cher Lavalette », soit l'alias de Claude (De la Valette). Pièce à conserver pour la question du nom de guerre : elle atteste l'usage de « Lavalette » entre camarades dès novembre 1918. Le lien matériel avec Claude (présence de la lettre dans ses archives, mention de la libération de Lille et des « chers Parents ») confirme l'identification, à valider à la relecture.

Expéditeur. Un camarade lettré servant à l'Armée d'Orient (371e RI, 21e Cie, secteur 508), en Serbie, employé d'adjudant de bataillon. Ton de blague de promotion (il se dit « embusqué » par autodérision, oppose son sort à celui des « soldats du front de France »). Signature non résolue.

Cercle d'amis : l'expéditeur, « l'ami Gazin » (qui écrit « de Cazeaux », sans doute le camp de Cazaux, Gironde) et « Lavalette » (Claude) : réseau probable de jeunes officiers ou aspirants d'une même formation, dispersés sur les fronts. Noms à vérifier.

Repères factuels : lettre du 15 novembre 1918, quatre jours après l'armistice ; libération de Lille évoquée ; ravages de la grippe à l'Armée d'Orient (écho de l'épidémie citée dans d'autres lettres du corpus).