Trois pièces documentent la mise en sursis d'appel de Claude Saint-Léger entre 1918 et 1919 : un brouillon de demande adressé au ministre de la Reconstitution industrielle, un ordre officiel de prolongation daté du 23 juin 1919, et un reçu de remise de matériel à sa compagnie le 6 novembre 1919. Claude, alors connu sous le nom de Lavalette, est aspirant au 26e Bataillon de Chasseurs à Pied, classe 1915. Depuis le début de l'année 1919, il dirige la Société Anonyme de Pérenchies, à La Madeleine (Nord), héritière de la filature familiale. Mises bout à bout, ces trois pièces laissent deviner une chronologie plus continue qu'elles ne le montrent : au moins un ordre initial, antérieur à juin 1919, et un renouvellement postérieur au 15 octobre, ne nous sont pas parvenus.
Le contexte
L'armistice du 11 novembre 1918 ne met pas fin aux obligations militaires des hommes de la classe 1915 : la démobilisation s'échelonne sur plusieurs années, et rien n'empêche en principe un rappel sous les drapeaux. Deux semaines après l'armistice, le décret du 26 novembre 1918 transforme le ministère de l'Armement en ministère de la Reconstitution industrielle, confié à Louis Loucheur : sa tâche est de relever l'industrie des régions dévastées, le Nord en tête, où l'effort de guerre a laissé usines détruites, machines pillées et main-d'oeuvre dispersée. Pour ce chantier, le ministère s'appuie sur le maintien en poste des cadres industriels compétents plutôt que sur leur rappel militaire : c'est le sens des sursis d'appel accordés aux directeurs et ingénieurs jugés indispensables à la reprise. La Société Anonyme de Pérenchies, filature de lin de La Madeleine, est de ces entreprises à reconstruire ; elle deviendra plus tard une filiale des Établissements Agache, où Claude poursuivra toute sa carrière industrielle. Le sursis dont il bénéficie ici se lit dans ce cadre : moins une faveur personnelle qu'une politique de gestion de la main-d'oeuvre qualifiée, appliquée à un jeune aspirant dont l'état de services plaide par ailleurs en sa faveur.
Brouillon de demande, adressé au ministre de la Reconstitution industrielle. Auteur non identifié dans le texte, vraisemblablement l'employeur.
J’ai l’honneur de vous demander la mise en sursis de notre sieur
Claude Saint-Léger, actuellement de Lavalette, classe 1915, aspirant au
26° Bataillon de Chasseurs.
Nécessité de la mise en sursis de Claude.
Ci-joint pièce avec états de service :
Evadé des régions envahies du 24 Août au 14 Septembre (NDLR : 1915)
Engagé pour la durée de la guerre au 32° Régiment de Dragons le 20 Octobre (NDLR : 1915)
Passé dans l’Infanterie le ___
Décoré de la Croix de guerre – trois citations
Pour demande adressée au ministre de la reconstruction Industrielle
Ordre de mise en sursis, Inspection des Sursis de la 1re Région, modèle n° 8, n° 295. Adressé à l'employeur.
ORDRE DE MISE EN SURSIS
1re RÉGION
MODÈLE N° 8
Inspection des Sursis DE LA 1re RÉGION
Instruction du 22 mars 1918
N° 295
Prolongation
A Lille, le 23 juin 1919.
Par décision de M. le gal Cdt la 1re Région n° 395 du 21 juin 19 le Aspirant St Léger Claude de la classe 1915 service armé recrutement d... St Omer numéro matricule : ___ affecté au 26/15e Chass. à pied Vincent est maintenu en sursis d'appel jusqu'au 15 octobre 19 en qualité de directeur dans Sté Ame de Pérenchies à La Madeleine département d... Nord
AVIS IMPORTANT — Le destinataire du présent avis ne peut, en aucun cas, s'en prévaloir. Un ordre spécial (modèle n° 7) sera adressé très prochainement par les soins du Recrutement. Dès réception, cet ordre devra être inséré dans le livret individuel de l'intéressé, et le papillon qui est joint à cet ordre, une fois rempli, daté et signé, devra être détaché et immédiatement renvoyé à l'Inspecteur régional.
L'Inspecteur Régional des Sursis,
A Monsieur l'Employeur (A l'employeur)
Monsieur le Directeur
Sté Anonyme de Pérenchies
La Madeleine
Nord.
26e Bataillon de Chasseurs à Pied, 1re Compagnie de Mitrailleuses. Cachet rond de la compagnie ; en-tête imprimé.
L'aspirant de Lavalette, mis en sursis de 3 mois, a remis ce jour à la Cie :
1 revolver Mle 92
2 boîtes à gaz avec masque A.R.S. et M2
1 havresac
1 vareuse
2 couvertures
1 toile de tente
1 sabre
1 étui à revolver
Le 6.11.1919, à la Cie. (mention voisine : "3/4 1919", lecture incertaine)
(signature : "Lehucher" ?, suivie d'un paraphe)
Sources
Papiers personnels — Brouillon de demande de mise en sursis, [novembre 1918 ?].
Papiers personnels — Ordre de mise en sursis (prolongation), Inspection des Sursis de la 1re Région, 23 juin 1919.
Papiers personnels — Reçu de remise de matériel, 26e Bataillon de Chasseurs à Pied, 1re Compagnie de Mitrailleuses, 6 novembre 1919.