Le 30 octobre 1942, à Marseille, la préfecture des Bouches-du-Rhône délivre à Claude Saint-Léger (1897-1944), industriel lillois, administrateur délégué des Établissements Agache, le sauf-conduit numéroté 8077. Le titre autorise un aller-retour par bateau, avec Alger pour seul périmètre de circulation, jusqu’au 30 novembre. Le formulaire lui-même tient en quelques lignes. C’est le verso qui raconte le voyage : cinq cachets, apposés à la douane, au change, à l’embarquement, au débarquement puis au commissariat spécial du port d’Alger, le suivent de Marseille à Alger entre le 30 octobre et le 6 novembre 1942. Le titre prévoyait un retour. Claude Saint-Léger ne rentrera en France qu’en juin 1944, en uniforme et par la Normandie.
Le contexte
Sous l’État français, se déplacer suppose des papiers. Le sauf-conduit, délivré par le préfet ou par le commissaire de police, fixe la durée du voyage, le mode de locomotion et le périmètre autorisé, dont le porteur ne peut s’écarter. Claude Saint-Léger connaissait déjà ce régime : un sauf-conduit du gouvernement militaire de Paris l’avait mené à Calais en septembre 1915, un autre à Versailles en février 1916.
L’Algérie n’est pas alors l’étranger mais trois départements français, et la ligne Marseille-Alger fonctionne encore, une vingtaine d’heures de mer. Le passage n’en reste pas moins un franchissement : la Banque de l’Algérie émet ses propres billets, à parité avec le franc métropolitain, d’où le change de 5 000 francs porté au verso, la veille de l’embarquement. La douane vise au départ, la police du port vise à l’embarquement et au débarquement. Chaque étape laisse une trace, et ce sont ces traces qui datent aujourd’hui le voyage.
Le motif du déplacement n’est établi par aucune pièce du fonds. On sait seulement que Claude Saint-Léger vient d’être nommé, le 17 octobre 1942, au comité consultatif chanvrier publié au Journal officiel, et qu’il occupera dès janvier 1943 des fonctions économiques à Alger. Entre les deux, l’histoire tranche à sa place : le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent au Maroc et en Algérie, et le 11, en réaction, les Allemands envahissent la zone sud. La liaison régulière avec Marseille disparaît. Le dernier cachet du verso, apposé au commissariat spécial du port d’Alger le 6 novembre, porte la mention « vu bon à embarquer » : le retour était autorisé. Il précède la rupture de deux jours.
Dates repères, octobre et novembre 1942
17 octobre 1942 : nomination au comité consultatif chanvrier, publiée au Journal officiel.
30 octobre 1942 : la préfecture des Bouches-du-Rhône délivre à Marseille le sauf-conduit n° 8077, aller-retour par bateau sur Alger, valable jusqu’au 30 novembre (la pièce).
30 octobre 1942 : vu au départ, douane de Marseille (verso).
31 octobre 1942 : change de 5 000 francs contre des billets algériens, puis vu à l’embarquement de Marseille (verso).
2 novembre 1942 : vu au débarquement d’Alger (verso).
6 novembre 1942 : vu bon à embarquer, commissariat spécial du port d’Alger (verso).
8 novembre 1942 : débarquement allié au Maroc et en Algérie, opération Torch.
11 novembre 1942 : les Allemands envahissent la zone sud.
Janvier 1943 : chargé de mission au cabinet du délégué général à l’Économie, à Alger.
Sauf-conduit n° 8077,
Formulaire imprimé, dont seules les mentions personnelles sont manuscrites, délivré à Marseille par la préfecture des Bouches-du-Rhône, dont le recto porte le tampon.
Indication de l’Autorité qui a délivré le sauf-conduit : le Préfet
des Bouches du Rhône
Sauf-conduit N° 8077
Valable pour un aller-retour du 30/10/1942 au 30/11/1942
Mode de locomotion autorisé : bateau
Localité ou périmètre de circulation autorisés : Alger
M. Saint-Léger Claude, nationalité française, industriel, né le
24/03/1897 à Lille, domicilié au 228 rue Nationale à Lille
Est autorisé à faire usage du présent sauf-conduit dans les
conditions ci-dessus indiquées.
Je certifie qu’à ma connaissance son attitude au point de vue
national n’a jamais donné lieu à remarque défavorable.
Fait à Marseille le 30/10/1942
Pour le préfet : le chef de division délégué
Les cachets du verso
vu au départ, douane de marseille 30/10/1942
change 5000 frs le 31/10/42 contre billets algériens
vue à l’embarquement de Marseille le 31/10/42
vu au débarquement d’alger le 02/11/42
commissariat spécial du port vu bon a embarquer 6/11/42
(NDLR : relevé des cachets dans l’ordre où ils se lisent. Le dernier est celui du commissariat spécial du port d’Alger.)
Sources
Sauf-conduit n° 8077, préfecture des Bouches-du-Rhône, Marseille, 30 octobre 1942, formulaire recto verso. Fonds familial Saint-Léger.
Nomination au comité consultatif chanvrier, Journal officiel de l’État français, 17 octobre 1942. Page du site consacrée à cette pièce.