Rapport de situation du sous-lieutenant Le Roy, 29 août 1944

Rapport de situation du sous-lieutenant Le Roy, 29 août 1944

1944-08-29 Rapport de situation du sous-lieutenant Le Roy

Pour situer ce rapport

Le 29 août 1944, à Carville, dans le bocage du Calvados, le sous-lieutenant Le Roy rédige un rapport de situation sur quatre cantons libérés depuis moins d’un mois. Officier de liaison français près le 223 Civil Affairs Detachment britannique, il rend compte à l’officier de liaison administrative de la 3 Sub Area des Lines of Communication, avec le capitaine Bernard pour destinataire. Une copie est adressée au commandant Claude Saint-Léger (1897-1944), officier de liaison administrative de la Mission militaire de liaison administrative auprès du 8e corps britannique. C’est cet exemplaire, conservé dans ses papiers, qui est transcrit ici. Cinq rubriques, sèches et numérotées : ravitaillement, réfugiés, administration communale, gendarmerie, munitions abandonnées et cadavres.

Le contexte

La Mission militaire de liaison administrative est le dispositif par lequel la France recouvre l’administration de son territoire à mesure qu’il est libéré. Ses officiers sont placés auprès des états-majors et des Civil Affairs Detachments britanniques, ces petites équipes chargées, derrière la ligne de front, du ravitaillement civil, des réquisitions, de la circulation et des rapports avec les maires. Le Roy occupe ce poste auprès du détachement 223, dont le journal de marche est conservé aux Archives nationales britanniques.

Le secteur qu’il décrit vient d’être conquis. Le Bény-Bocage est libéré au tout début d’août par la 11e division blindée britannique, au cours de l’opération Bluecoat ; le détachement 223 s’y installe le 7 août, alors que les Allemands tiennent encore des positions à deux miles de là. Vassy, Condé-sur-Noireau et les communes du canton de Vire suivent dans la quinzaine. Vire elle-même a été détruite par les bombardements des 6 et 7 juin, et sa sous-préfecture n’a plus grand-chose des moyens d’un service de ravitaillement.

C’est la difficulté centrale du rapport. Depuis le 24 août, les autorités françaises ont accepté de pourvoir elles-mêmes au ravitaillement des populations du secteur. Or Bayeux, libérée dès le 7 juin et siège de la première sous-préfecture rétablie, avait jusque-là suppléé de fait aux services défaillants de Vire, sans y être tenue : le canton du Bény-Bocage relève de l’arrondissement de Vire. Quand Bayeux cesse ses livraisons, la chaîne se rompt. Le rapport dit exactement cela : les populations sont livrées à elles-mêmes, et ce sont les rations de combat britanniques qui comblent le vide.

Les autres rubriques disent le reste de l’été 1944 dans le bocage : des réfugiés qu’on n’ose plus renvoyer chez eux à cause des mines, des maires dont il faut décider s’ils restent, une brigade de gendarmerie que la population ne veut plus, des munitions et des cadavres que personne n’enlève. Le carnet tenu par Claude Saint-Léger relève les mêmes manques six jours plus tôt, dans les mêmes communes.

Dates repères, été 1944


Rapport de situation du sous-lieutenant Le Roy, officier de liaison français près le 223 Civil Affairs Detachment, établi à Carville pour l’officier de liaison administrative de la 3 Sub Area des Lines of Communication. Exemplaire de la copie adressée au commandant Saint-Léger.

CARVILLE le 29 août 1944

MISSION MILITAIRE DE LIAISON ADMINISTRATIVE

C.A. Det. 223

NOTE

pour l’Officier de Liaison Administrative, 3 Sub area L of C

OBJET : Situation dans les Cantons de : AUNAY sur ODON, CONDE sur NOIREAU, VASSY, BENY Le BOCAGE et les Communes de ROULLOURS, VAUDRY et VIESSOIX, du Canton de VIRE.

1.- RAVITAILLEMENT.

Les autorités Françaises ont accepté la responsabilité de pourvoir au ravitaillement des populations dans le secteur ci-dessus, à compter du 24 août. (Ref. 8 Corps Message No 356 C. 196 du 23/8/44.).

La Sous-Préfecture de VIRE s’efforce en ce moment de réorganiser le R.G. (NDLR : le Ravitaillement général.) dans l’arrondissement, mais ne semble pas disposer des moyens ni des stocks nécessaires.

Les communes du Canton de BENY - BOCAGE avaient jusqu’à ces derniers temps été ravitaillées dans une certaine mesure par les services de BAYEUX. Depuis plusieurs jours les maires de l’arrondissement de VIRE ont été avisés qu’il ne leur serait plus délivré de denrées par BAYEUX et qu’ils devaient s’adresser à VIRE. Il en résulte que les populations sont livrées à elles-mêmes.

(NDLR : changement de feuillet.)

Le Major De GRAVES, Commandant 223 Det. et les Officiers de ce détachement ont fait et continuent à faire leur possible pour remédier à cet état de choses en continuant à fournir des Hard Rations (NDLR : les rations de combat britanniques.) aux populations intéressées. Ceci est cependant difficile étant donné les moyens disponibles pour une zone aussi étendue, et de nombreuses petites communes ne sont pas ravitaillées. De l’essence a été distribuée à plusieurs reprises pour permettre de battre du blé et ainsi assurer le ravitaillement en farines.

2.- REFUGIES.

La politique adoptée par ce détachement jusqu’à ces derniers jours était de permettre aux réfugiés de regagner leurs domiciles dès que les opérations le permettaient. Il a fallu reconsidérer cette question en raison a) des destructions d’habitations très élevées dans certains secteurs. b) du danger pour les civils à regagner des régions minées ou infestées de munitions abandonnées par l’ennemi et que l’avance rapide des Alliés n’a pas permis d’enlever.

Un centre d’accueil fonctionne à VASSY. Les réfugiés y sont hébergés puis dirigés sur leurs domiciles ou bien répartis dans des zones moins éprouvées.

Le Maire de BENY-BOCAGE me signale qu’un Inspecteur des Finances a donné l’ordre au percepteur de cette localité de suspendre les paiements d’allocations aux réfugiés. Il y a lieu d’étudier cette décision qui risque d’avoir des conséquences très graves.

3.- ADMINISTRATION.

Pas de problème grave. Les Maires de ce secteur jouissent en général de la confiance de leurs administrés. A BENY-BOCAGE, cependant, il semble que le rétablissement dans ses fonctions de l’ancien Maire, démis et arrêté par les Allemands serait bien accueilli par la population. Le Maire actuel est nouveau, mais n’a rien fait qui le rende indigne de ses fonctions. Il a proposé de se désister en faveur du rétablissement de l’ancien Maire. Le Sous-Préfet de BAYEUX lui aurait répondu qu’il ne pouvait prendre de décision à ce sujet sans enquête préalable. L’ancien maire semble disposé à reprendre ses fonctions malgré qu’il soit très âgé.

4.- GENDARMERIE.

Les diverses Brigades de ce secteur continuent à assurer leur service. A CONDE sur NOIREAU le gendarme TOUCAN a été arrêté par la Field Security Britannique (43 Div) et il ressort de l’enquête menée (NDLR : la phrase est coupée par le changement de feuillet, elle est ici rétablie. Le feuillet suivant porte le numéro 2.) par nous que tous les membres de la Brigade de CONDE sur NOIREAU devraient être déplacés en attendant une enquête des autorités Françaises permettant de statuer définitivement sur leur sort. (Voir rapports de ce Detachement.). Pour l’instant il est jugé qu’à part TOUCAN ces gendarmes ne présentent pas un danger pour la sécurité des troupes alliées, mais à ma connaissance ils sont toujours astreints aux restrictions du couvre-feu, de la circulation etc... et ne sont donc pas en mesure d’assurer leurs fonctions d’une manière effective. A noter que l’opinion publique locale est nettement contraire à leur maintien en fonctions, ceci en raison de leur conduite durant l’occupation Allemande.

5.- MUNITIONS ABANDONNEES, MINES, CADAVRES D’ANIMAUX ET D’ENNEMIS.

De grandes quantités de munitions sont déseminées dans ce secteur. Elles n’ont pu être enlevées pour les raisons données plus haut (para 2.) et sont un danger pour les populations civiles. De nombreux rapports à ce sujet n’ont à ce jour donné aucun résultat. Il en est de même pour les cadavres de soldats ennemis et d’animaux dont l’ensevelissement incombe à une population civile déjà très durement éprouvée qui ne dispose d’ailleurs pas des moyens de faire ce travail de façon satisfaisante.

Le S/Lt. LE ROY
Officier de Liaison prés 223 C.A. Det.
HLeRoy

DESTINATAIRE : Capitaine BERNARD

COPIES : Cdt. St. LEGER
Archives.


Sources