Jeudi 1

Jeudi 1

[Papier à en-tête imprimé : « École des Roches — La Guichardière — Verneuil (Eure) ». Journal de Claude, suite. Lecture sûre, sauf la fin de la dernière page, effacée.]

Lille est puni : la population ne pourra circuler qu'entre 5 h. du matin et 5 h. du soir jusqu'au 14 juillet inclus. On promet d'autres punitions, si le travail n'est pas repris.

Les otages sont condamnés à rester par groupe de cinq pendant 3 jours et 3 nuits consécutives en prison. À la fin de ce terme un autre groupe d'otages vient remplacer le premier groupe, puis reste 3 jours et 3 nuits, etc.

De l'après-midi, les Allemands viennent demander à M. Welloff de leur donner les clefs du coffre-fort et le mot, car ils vont prendre dans le coffre-fort l'argent (375.000 fr) que la ville vient de leur refuser pour la confection des sacs en Allemagne.

M. Welloff refuse de leur donner les clefs sans la permission du maire. Le maire lui-même refuse de laisser donner l'argent.

Les All. proposent de signer un procès-verbal dans lequel ils diront qu'ils ont pris l'argent de force. Tout est en vain.

Les All. emmènent M. Welloff prisonnier à la citadelle. À l'entrée de la citadelle on lui fait vider ses poches ; aussi les Allemands prennent-ils les clefs ; mais ils n'ont pas le mot.

M. Welloff couche à la citadelle. Le lendemain, des [officiers] viennent lui demander s'il persiste dans sa volonté. Après sa réponse affirmative, il reste encore une heure dans la citadelle, puis il est emmené chez le gouverneur, toujours sans résultat.

Il est ensuite conduit devant son coffre-fort où il rejoint M. Delesalle le maire et l'adjoint aux finances (L. Crépy).

Les All. offrent de signer qu'ils ont forcé le coffre-fort. C'est en vain. Alors ils se décident à forcer le coffre et attaquent le coffre avec un chalumeau oxhydrique. Quand il est bien visible que le coffre-fort va être vite défoncé, le maire ordonne d'ouvrir le coffre-fort. Et les Allemands s'emparent des 375.000 fr : ils prennent tout l'argent français et all. et complètent avec des bons de la ville de Lille. Puis tous signent le procès-verbal expliquant exactement les faits qui se sont passés.

M. Welloff est remis en liberté.

Les ennuis semblaient finis puisque les All. avaient pris l'argent pour faire les sacs en Allemagne. Et cependant, pendant tous les jours précédents, les All. avaient mis les scellés sur toutes les banques de la région ; tout le monde craignait donc une forte demande d'argent.

Et en effet la 6e armée annonça qu'elle réclamait encore une somme de 31.000.000 fr., car elle rendait toutes les communes responsables les unes des autres. Si on ne paie pas 30.000.000 fr, ils les prendront dans les banques de Lille, Roubaix, Tourcoing, Cambrai, Douai, Valenciennes, où les scellés ont été mis sur toutes les banques.

Dans ces 31.000.000 fr. il y a : 16.000.000 fr. de contributions de guerre en retard, 11.000.000 fr. de frais de travaux militaires, 5.000.000 fr. d'entretien du pays.

On demanda la liste des communes qui étaient en retard pour leur contribution de guerre, avec le montant de leur contribution. Après l'avoir refusé plusieurs fois, ils la donnèrent. En la donnant, ils s'aperçurent qu'il y avait une légère erreur de 2.000.000 fr.

On doit donner la réponse le 14 juillet.

Les plus malheureuses sont cependant certainement les petites communes. Presque toutes ont [eu] à subir des peines terribles. [Phrase biffée.] Dans le plus grand nombre de ces communes les habitants n'ont pas le droit de sortir de la commune et personne n'a le droit d'y entrer. On doit rentrer comme à Lille à 5 h. Tous les cabarets sont fermés.

Toutes les communes autour de Lille sont ainsi, sauf La Madeleine, Annappes et Flers qui ne sont pas punies. Hellemmes a la même punition que Lille.

Dans un grand nombre de communes, le maire et quelques otages sont prisonniers. Chaque commune a aussi une punition spéciale. L'une : on ne peut se parler de la rue. L'autre : on ne peut être plus de deux dans la rue (Lambersart).

Dans plusieurs on a pris un certain nombre de femmes qu'on a enfermées dans une salle avec des machines à coudre et on leur a dit qu'elles n'auraient à manger que quand elles auraient fait des sacs. Comme elles résistaient, ne voulant pas qu'elles meurent de faim, on leur a donné tous les jours du café et du pain.

À Marquette, les femmes habitantes n'ont pas le droit de déplanter les légumes qui sont de leur jardin. Là aussi on a séparé une mère de son enfant qu'elle allaitait, pour la forcer à travailler (l'enfant est mort).

Une dame malade a été emmenée en prison (Mme Le Saffre) parce qu'elle avait conseillé aux femmes de résister.