Anny WATTINNE (jusqu'en 1923)

Anny WATTINNE (jusqu'en 1923)

écrit par Agnès (Anny) Saint-Leger Wattinne vers 1985

Naissance et enfance à Lille

Je suis née le 4 Juin 1904, à LILLE, 197, bld de la Liberté. Mon frère Eugène avait 13 mois de plus que moi, et mon frère Francis 4 ans de moins que moi.

Je suis allée en classe rue de Puebla, chez les Demoiselles KUNTS.

Il y avait très peu d'automobile. On allumait les phares avec une allumette.

Nous vivions presque toujours avec les domestiques.

Pendant l'été nous allions à PECQ, chez ma grand-mère DROULERS, qui avait le château de BIEZ. Il n'y avait pas d'électricité. On avait des bougies et des lampes à acétylène. Il n'y avait pas d'eau courante.

Les domestiques étaient nombreux : 10 à 12 en général :

et pour les enfants : 1 nourrice et 1 institutrice.

Vers 1910, mes parents ont construit une villa à HARDELOT, nommée "SANS SOUCI".

Mon père s'occupait d'une affaire de rideaux en tulle et voile brocés à la machine.

À PECQ, nous retrouvions nos cousines DROULERS.

Voyage en Tunisie (vers 1911–1912)

Vers 1911 ou 1912, mon oncle Edouard PROUVOST, le frère de ma grand-mère DROULERS, invita mes parents en Tunisie. Il avait acheté une très grande propriété à une vingtaine de kilomètres de Tunis, et fait construire une Église. Il nous a offert un bungalow pendant deux mois.

Mon petit frère Francis, qui avait environ 4 ans, resta chez ma grand-mère DROULERS, et nous sommes partis en automobile et bateau à Marseille, avec 1 chauffeur et 1 cuisinière, mes parents, Eugène et moi.

15 jours après notre arrivée, il devait y avoir l'inauguration de l'Église, avec l'Evêque, l'Ambassadeur et de hauts dignitaires.

La cuisinière de ma mère avait préparé plusieurs canards au foie gras, qu'elle faisait très bien, et avait tout mis au frais dans la cave.

Au moment de se mettre à table, elle alla dans la cave chercher ses plats. Des rats étaient venus et avaient tout mangé : les canards et les autres plats.

Ce fut la consternation générale. Je m'en rappelle encore.

La déclaration de guerre — Août 1914

Je me souviens très bien de la déclaration de guerre, et mobilisation générale le 2 Août 1914. Une foule immense était dans les rues, et les hommes chantaient la Marseillaise :

Les femmes pleuraient. Elles savaient bien que le sang de leurs maris, et de leurs fils, coulerait.

La guerre — fuite à Hardelot

Nous sommes partis à HARDELOT. Heureusement, car le 6 Octobre 1914, une bombe est tombée sur notre maison la détruisant entièrement.

Les allemands ont envahi la Belgique jusqu'à Ostende, et la France jusqu'à Compiègne – Reims en 5 semaines.

Les français avaient très peu de camion. Au début de Septembre 1914, le Général JOFFRE, qui commandait les armées, a réquisitionné tous les taxis de Paris, et les autres automobiles particulières, pour transporter des soldats et du matériel vers Reims.

On s'est battu sur la Marne, et le 10 Septembre on a stoppé l'avance allemande.

Les hommes ont creusé des tranchées, et le front s'est stabilisé un moment.

Les soldats menaient une vie très pénible dans la boue, avec les rats.

Ils avaient des fusils avec des balles de cuivre d'environ 5 cm, avec au bout une balle de 1 cm 1/2.

Au bout du fusil, il y avait une baïonnette (sorte d'épée de 30 à 40 cm) pour les combats au corps à corps. (mon mari a eu l'occasion de s'en servir). (voir dans la vie de Claude).

En Août 1914, nous sommes partis à HARDELOT.

Mon père a fait carrosser son Hispano en ambulance, et s'est engagé dans le service sanitaire. Il allait chercher les blessés au front, et les ramenait vers les hôpitaux.

L'hiver à Hardelot — Les enfants du Roi Albert

Il y avait très peu de monde à HARDELOT. Nos meilleurs amis étaient les enfants du Roi des Belges ALBERT 1er. La Belgique était envahie jusqu'à Ostende.

Eugène faisait du chariot à voile avec LEOPOLD II, futur Roi des Belges, et Marie-José, future Reine d'Italie, car elle épousa UMBERTO.

Quand il pleuvait, on s'enfermait dans les cabines de bains pour bavarder ou faire des charades.

Nous sommes restés tout l'hiver à HARDELOT. Melle ROGGE, cette bonne Mademoiselle (DELLE) nous faisait travailler. Il y avait un hôpital de chevaux à Neuchatel.

En 1915, les allemands sont arrivés jusqu'à COXYDE, et nous sommes partis à PARIS : 161, Faubourg St Honoré.

On se battait beaucoup autour de Verdun qui fut pris et perdu plusieurs fois. Le Général PETAIN puis FOCH commandaient.

L'hiver 1916–1917 mon père revint en permission tout fiévreux. Il avait la scarlatine.

Melle ROGGE (DELLE), Francis et moi l'avons attrapée. Mon père fut démobilisé et s'occupa des rapatriés. Ensuite, Francis et moi nous avons eu une forte diphtérie. Quelques mois après j'eu une crise d'appendicite qu'il fallut opérer d'urgence.

En 1916, mes parents me mirent en pension à ASNIERES, chez les Dominicaines. Je n'aimais pas cela du tout. On était très mal nourri : des rutabagas (genre de betteraves), des haricots rouges et des pommes gâtées. C'était une joie quand il y avait des pommes de terre.

La guerre continue — 1917–1918

Heureusement j'avais de bonnes amies, Didi MOTTE, devenu Mme Edouard ROUSSEL, Simone DELANNOY des SEGARD DEWAVIRN, etc…

Les allemands avançaient de plus en plus malgré les batailles acharnées qui firent tant de victimes. Les canons allemands étaient cachés dans les bois près de BARON.

Il y avait un canon très puissant qu'on appelait la Grosse Bertha, et quand elle tirait cela faisait des dégâts. Un Vendredi Saint, à 15 H., l'obus tomba sur l'Eglise St-Gervais à Paris, et il y eu beaucoup de victimes.

On commençait à voir des avions dans les deux camps. Quand une escadrille allemande était signalée, on coupait l'électricité, les sirènes hurlaient et tout le monde descendait à la cave.

On entendait tomber les bombes, et quand l'électricité revenait, on remontait. Dans les immeubles de Paris tout le monde faisait connaissance ; cela entraîna plusieurs mariages parmi nos amis.

Il y a eu des aviateurs célèbres comme Georges GUYNEMER, qui à 23 ans avait abattu 53 avions allemands, avant d'être abattu à son tour.

Les Anglais sont venus avec les premiers chars d'assaut (tank).

En Juin 1917, les Américains et les Canadiens sont venus à notre aide avec des camions, des avions, des munitions. Heureusement, car le moral des troupes était mauvais.

Les sous-marins allemands coulèrent beaucoup de bateaux. L'aviation commençait à jouer un rôle important dans les deux camps.

Le 16 Septembre 1917, Georges CLEMENCEAU, qui n'était pas militaire fut nommé Commandant en Chef.

L'Armistice et l'après-guerre

Il allait dans les tranchées remonter le moral des soldats, et rétablir leur confiance. On l'appelait le TIGRE.

Enfin, le 11 Novembre 1918 les allemands demandèrent l'Armistice.

La France était fort abimée, et il y avait des morts dans presque toutes les familles.

Ma grand-mère DROULERS mourut à Paris en 1919. Mes parents habitaient 14, av. Matignon à Paris. Mes frères, moi étions en pension.

Quand nous revenions en vacances, nous allions à la messe de St Philippe du Roule le Dimanche à 11 H., et à chaque fois c'était les mêmes recommandations de ma mère : "Eugène et Francis, n'oubliez pas d'embrasser la main des dames ; Anny faites la révérence". Je trouvais cela ridicule.

En janvier 1920, j'ai eu la fièvre typhoïde.

Mes parents ont hérité du Château de PECQ qui avait servi de caserne pendant la guerre, et était fort endommagé. Tous les arbres avaient été coupés.

Séjour à Rome — 1921

En 1921, je suis allée à ROME comme élève libre au Couvent des Oiseaux, avec mon amie Marie LEROY BEAULIEU. Nous avons assisté au couronnement du Pape PIE XI. Nous visitions les musées, et grâce à Mme Eugène TIBERGHIEN nous étions invitées aux réceptions de l'Ambassade. C'était magnifique.

Nous avons aussi passé 8 jours à NAPLES, CAPRI. Mes parents réparaient le château d'une façon très luxueuse.

Eugène a fait son service militaire, mais il a attrapé une pleurésie. Il avait une Bugatti, carrossée spécialement pour lui. Il n'y avait pas encore de voitures de série.

Rencontre avec Claude Saint-Léger — Fiançailles (1922–1923)

Les BEGHIN ont donné une soirée pour leurs filles Gisèle et Alice. C'est là que je fis la connaissance de Claude SAINT LEGER. Je le revis ensuite chez Mme Donat AGACHE, puis à Baron, où nous avons été à une chasse à courre.

En Décembre 1922 nous nous sommes fiancés. J'avais 18 ans, Claude 25 ans.

Il était très sérieux, avait une petite moustache et des lorgnons. Il était très consciencieux et d'une grande loyauté. Il aimait la politique et même le socialisme.

Quand je me suis mariée ses camarades l'appelaient souvent ZINO, car le Chef révolutionnaire russe du moment, ami de TROTSKY, s'appelait ZINVIEV.