2026- Roman de Claude

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Amiens, le 3 décembre 1944

La bougie brûle depuis deux heures. Dehors, Amiens dort. Il fait froid. Le brouillard est épais ce soir.

J'ai devant moi une feuille blanche et le temps qu'il reste.

Je ne sais pas pourquoi j'écris ce soir plutôt qu'un autre soir. Peut-être parce que demain je rentre à Lille. Peut-être parce que la guerre est presque finie et qu'on commence à voir ce qu'elle a coûté. Peut-être simplement parce qu'il y a cette bougie, ce silence, et que je n'ai pas sommeil.

J'ai quarante-sept ans. J'ai fait les deux guerres. J'ai dirigé une entreprise de quatre mille cinq cents ouvriers. Je suis marié avec Anny et j'ai cinq enfants : Thérèse a déjà 20 ans, Nicole 18, Francine 17, Denis 9 et Chantal 4 ans seulement. Je n'ai jamais écrit mes mémoires.

Ce soir, je vais essayer.

 

Au fond de ma musette, j'ai retrouvé un cahier à couverture noire. Je l'avais oublié là — entre deux chemises et la citation du colonel de Barry que je relis parfois sans bien savoir pourquoi.

C'est mon journal. Celui que j'ai commencé le 22 mai 1914, à dix-sept ans, parce que je voulais me connaître mieux et lutter contre ma mollesse. Je souris en relisant cette phrase. « Ma mollesse ».

J'ouvre au hasard. Août 1914. Mon écriture d'alors — plus appliquée, plus hésitante.

"Cette journée de samedi fut une journée lamentable. Des quantités de gens de notre société quittèrent notre ville."

Je me souviens de ce samedi. Ma mère debout derrière la fenêtre de la rue Royale, les mains croisées dans le dos, qui regardait sans bouger les voitures chargées défiler dans la rue.

Elle ne partait pas, elle. Jamais elle ne serait partie.

Je referme le cahier.

Ce n'est pas par là que je veux commencer. Pas par la guerre. Je dois commencer par le début. Par ce que la guerre a interrompu — et qu'on oublie toujours de raconter parce que la suite est si bruyante.

La rue Royale. Mon père. Ma mère. Les dimanches chez bon maman Saint-Léger, rue Royale.

C'est là que tout commence, pour moi.

Partie I — Les racines

Mes premiers souvenirs sentent le parquet ciré et les boiseries. Avec ma sœur Annie — ma cadette d'un an et demi — nous jouions dans ces grandes pièces baignées de lumière par de hautes fenêtres. Mon petit frère Philippe n'était pas encore né, ou trop petit pour jouer avec nous. Il avait sept ans de moins que moi — un écart qui fait presque une génération, dans l'enfance.

La maison était toujours animée. Le personnel circulait et s'affairait continuellement, car Papa recevait beaucoup. On entendait des pas dans les couloirs, des voix dans les escaliers, le bruit sourd d'une porte qu'on referme avec soin. Il y avait dans cette agitation une certaine musique — celle d'une maison qui tourne, qui se tient, qui sait ce qu'elle est.

C'était le 107 rue Royale. Un hôtel particulier avec un grand porche d'entrée et une cour intérieure, où les voitures de Papa faisaient leur apparition selon les jours et les humeurs — le break pour la campagne, la victoria pour les visites, le coupé pour les jours ordinaires. La rue Royale était alors la rue la plus prestigieuse de Lille. Papa en était très fier — d'une fierté tranquille, absolue, qui n'avait pas besoin d'être dite pour se faire sentir.

 

Papa était un homme de grande présence, le visage rond. Grand, bien mis, avec cette aisance particulière des hommes qui n'ont jamais douté d'avoir leur place dans une pièce. Mais ce qui frappait d'abord, chez lui, c'était autre chose — une gentillesse sans calcul, un naturel à faire plaisir qui désarmait tout le monde. Il était charmant sans effort, attentif à chacun, et les gens qui le rencontraient une fois avaient envie de le revoir.

Il recevait volontiers et savait tenir une table. Il parlait facilement, s'intéressait aux autres avec une sincérité qu'on ne pouvait pas feindre si bien. Dans notre milieu, recevoir était une façon d'exister autant qu'une politesse — mais Papa y mettait quelque chose de plus, une chaleur qui rendait les soirées légères.

Il avait aussi ses fiertés. Il se faisait appeler le comte Saint-Léger, avait fait peindre des armoiries sur les portières de ses carrosses. Je ne crois pas que nous ayons jamais été comtes. Mais il y avait dans cette façon de se tenir, dans ces voitures qu'il aimait montrer, dans cette maison dont il était si fier, quelque chose d'enfantin presque — le plaisir pur de celui qui a réussi et qui n'en revient pas tout à fait.

Il était né à Tournai — sa mère s'y était réfugiée en septembre 1870, car on entendait le canon depuis Lille. Napoléon III se battait avec les Prussiens, et capitulait à Sedan le jour même. Papa aimait rappeler cette coïncidence — naître en exil, dans le bruit sourd d'une défaite, comme si cela lui avait donné quelque chose à rattraper toute sa vie.


Ma mère était différente de Papa — différente dans sa façon d'occuper l'espace, dans sa façon d'être là.

Elle s'appelait Marguerite Delemer. Elle venait d'une grande famille du Nord — les Delemer, les Ternynck — ces dynasties industrielles et bourgeoises qui se connaissaient toutes, se mariaient entre elles, et portaient le Nord sur leurs épaules avec une certaine idée de ce que cela obligeait. Elle avait grandi au château de Rouge, près de Chauny, dans l'Aisne, avec sa mère et ses grands-mères — elle n'était jamais allée en classe, ce qui ne l'avait pas empêchée de lire énormément et de retenir tout ce qu'elle lisait.

Dans le milieu où nous vivions, briller en société n'était pas une coquetterie — c'était une nécessité. Les dîners, les réceptions, les cercles où se croisaient industriels, notables et médecins : tout cela exigeait qu'on sût parler de tout, répondre à tout, tenir sa place avec aisance. Ma mère y excellait naturellement, sans effort apparent, avec cette façon qu'ont les gens vraiment cultivés de ne jamais sembler l'être. Mais ce qui la rendait remarquable, c'était autre chose — une sensibilité rare, une attention aux autres qui n'était pas de la politesse mais quelque chose de plus profond. Elle écoutait vraiment. Elle était touchée vraiment. Les gens le sentaient, et c'est pour cela qu'ils lui faisaient confiance.

Cette sensibilité et cette intelligence ensemble faisaient d'elle une femme d'action autant que de salon. Elle ne s'arrêtait pas aux réceptions. Elle s'était liée d'amitié avec les docteurs Calmette et Guérin, qui travaillaient à mettre au point un vaccin contre la tuberculose — cette maladie qui décimait encore les familles ouvrières du Nord. Elle avait contribué à fonder l'Institut Pasteur de Lille, convaincu des donateurs, porté le projet avec une ténacité tranquille que rien ne semblait décourager. Ce n'était pas de la philanthropie mondaine — c'était un engagement véritable, nourri par cette capacité qu'elle avait de ressentir la misère des autres comme si c'était la sienne.

Avec Annie et moi, elle était sévère — juste, mais sévère. Elle n'était pas du genre à laisser passer. Philippe, notre petit frère, naquit sept ans après nous et fut traité en dernier-né, avec cette indulgence qu'on réserve aux enfants qui arrivent quand on a déjà appris à élever les autres. On l'habilla en robe de dentelle jusqu'à l'âge de cinq ans.

A mes neuf ans, ma mère m’a mis dans un train à Paris, tout seul, pour me rendre à Berlin. J’y ai passé six mois dans une famille pour apprendre couramment l’allemand. Je l’ai a parlé toute ma vie quasiment sans accent ! Le voyage avait duré deux jours !

Elle nous avait appris à tenir debout.

Elle était de celles pour qui l'intelligence n'est pas une distinction — c'est une responsabilité. Ce que j'ai compris de sa vie, c'est qu'elle n'a jamais cessé de s'en acquitter.

 

La première fois que Papa m'emmena à l'usine de La Madeleine, j'avais peut-être dix ans. Ou douze. Je ne me souviens pas de la date — je me souviens de ce que j'ai ressenti en franchissant la porte.

Le bruit d'abord. Un bruit qui n'était pas un bruit ordinaire — quelque chose de continu, d'obsédant, qui entrait dans le corps avant même d'entrer dans les oreilles. Les métiers battaient, les broches tournaient, les courroies de transmission claquaient contre les poulies. On ne pouvait pas parler normalement à l'intérieur. Papa se penchait vers moi et criait quelques mots que j'entendais à moitié, et je hochais la tête comme si j'avais compris.

Ensuite l'odeur. Le lin a une odeur particulière — végétale, un peu humide, légèrement âcre. Pour travailler le lin, il faut de l'humidité — les fibres cassent si l'air est trop sec. Les grandes salles étaient donc chaudes et chargées, avec cette brume légère qui flottait entre les machines et brouillait un peu la lumière des verrières.

Et puis les ouvrières. Des femmes surtout — elles étaient partout, debout devant leurs métiers, les gestes précis et rapides, les cheveux relevés ou coiffés d'un bonnet pour ne pas risquer l'accident. Certaines étaient très jeunes. Elles ne nous regardaient pas — ou à peine, du coin de l'œil, avant de revenir à leur machine. Il y avait dans leurs gestes quelque chose qui ressemblait à de la danse, vue de loin — et quelque chose qui ne ressemblait à rien d'autre que du travail, vu de près.

Papa avançait dans les allées avec une aisance naturelle, saluant les contremaîtres par leur nom, posant une main sur une machine ici, vérifiant un fil là. Il connaissait chaque poste, chaque étape — le rouissage, le teillage, le peignage, le filage, le retordage. Il m'expliquait tout, patiemment, avec cette certitude tranquille des hommes qui ont appris quelque chose de difficile et qui trouvent normal de le transmettre.  Tu vois ces broches ? me dit-il un jour en montrant une rangée de fuseaux qui tournaient à grande vitesse. C'est le cœur de l'usine. Tout le reste est au service de ça.

Je regardais les broches tourner. Je ne comprenais pas encore tout ce que cela impliquait — les marchés, les cours du lin, la concurrence belge, les commandes qui arrivaient ou n'arrivaient pas. Mais je comprenais que cet endroit était sérieux. Que les hommes et les femmes qui y travaillaient méritaient qu'on s'en occupe bien.

C'est peut-être là, dans cette usine bruyante et chaude, que j'ai appris ce que voulait dire être responsable de quelque chose.

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Je n'ai pas connu bon papa Georges. Il est mort en septembre 1899, deux ans après ma naissance, à cinquante-quatre ans seulement — trop jeune, comme beaucoup d'hommes de sa génération que les affaires avaient usés sans qu'on s'en aperçoive. C'est Papa qui me l'a décrit, bien des années plus tard, avec cette tendresse mêlée d'une légère perplexité qu'on a pour les gens qu'on a aimés sans tout à fait les comprendre.

Un homme doux, distrait, économe. Il allait à son bureau toute la journée et le soir ne parlait presque pas. Sa seule distraction était la lecture. Il vivait, disait Papa, comme une machine — mais sans jamais la dureté des machines. Il habitait au coin de la rue Léonard, dans une grande maison Louis XV aux proportions généreuses, à cinq cents mètres du 107. La même rue. Tout tenait dans cinq cents mètres.

Sa femme Amélie — ma grand-mère, que j'ai connue elle — vivait longtemps après lui, morte seulement en 1936 à quatre-vingt-deux ans. Elle était aimable, un peu ennuyeuse, aimait le luxe et parlait volontiers d'elle-même. Papa le racontait avec un sourire affectueux qui en disait long. Nous l'aimions quand même.

Les dimanches de mon enfance, c'est donc bonne maman Amélie qui recevait — elle avait gardé la maison du coin de la rue Léonard. L'oncle Pierre arrivait avec sa femme Cécile et leurs quatre enfants — Robert, Thérèse, Monique, Gilbert. Et depuis le 77 rue Royale, à quelques numéros seulement, venaient tante Marthe et oncle Lucien Crépy avec les leurs.

Le 77 rue Royale. L'hôtel Crépy Saint-Léger — c'est ainsi qu'on l'appelait. Tante Marthe était la sœur de Papa, et en épousant Lucien Crépy elle avait apporté avec elle le nom Saint-Léger dans cette demeure qui était déjà l'une des plus belles de la rue — peut-être la plus belle. Construite en pierre de taille, avec ses 1 400 mètres carrés de plafonds vertigineux, ses moulures ouvragées, ses parquets nobles, elle écrasait légèrement tout le reste de la rue Royale par sa prestance tranquille. Oncle Lucien présidait le tribunal de commerce et était adjoint au maire. La famille Crépy avait ses propres racines dans le vieux Lille — des tanneurs, des industriels, des conseillers municipaux depuis le XVIIIe siècle. En accolant les deux noms sur la façade, ils disaient quelque chose sur ce que nous étions : des familles qui s'unissent, qui s'ancrent, qui durent.

Ces dimanches-là, les cousins couraient dans les grandes pièces pendant que les adultes parlaient d'usines, de cours du lin, de politique municipale. Je regardais, j'écoutais. C'est comme ça qu'on apprend les choses importantes — pas dans les livres, à table, en entendant les grands parler.

C'est Papa qui m'a parlé de bon papa Georges, un soir. Et de Victor. Et de Philippe.

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Un dimanche — j'avais peut-être douze ans — Papa me dit après le déjeuner : viens, je vais te montrer quelque chose.

Nous partîmes à pied tous les deux. Pas vers le 77, pas vers la maison de bonne maman Amélie. Dans l'autre direction, vers la rue des Tours.

C'était à un kilomètre à peine. Une vieille bâtisse grise, aux fenêtres étroites, sans ornements. Un bâtiment qui ne ressemblait à rien de particulier — sauf qu'il avait une histoire.

— Ton oncle Pierre et moi y avons travaillé, dit Papa en s'arrêtant devant la façade. Et nous l'avons vendu au Mont-de-Piété — elle était devenue trop petite. Nous avons construit quelque chose de plus grand à La Madeleine. Mais c'est ici que la famille s'est construite.

Il se tut un moment, les mains dans le dos.

Puis il me parla de Philippe.

Philippe était son grand-père — mon arrière-arrière-grand-père, ce qui était déjà trop loin pour que j'y visse autre chose qu'un nom. Mais Papa le racontait d'une façon qui le rendait présent.

Fils de paysans du Pas-de-Calais, ruinés par la Révolution. Son père avait eu confiance dans les assignats, ce papier-monnaie que le gouvernement révolutionnaire émettait en grande quantité — et quand ils s'étaient effondrés, la famille avec. Philippe n'avait reçu qu'une instruction élémentaire, quittée à quatorze ans. Sa mère voulait qu'il fût tonnelier. Il ne le fut pas.

Il avait suivi Napoléon — pas comme soldat, mais comme secrétaire d'un commissaire de guerre. Il avait traversé les champs de bataille d'Iéna, il avait hiverné à Varsovie. Et puis un ami — un homme plus âgé qui possédait une filature rue des Tours et ne savait qu'en faire — lui avait proposé de tout reprendre. De le diriger, de l'associer à ses affaires, de lui en céder la suite. Philippe avait renoncé à l'uniforme brodé. Il avait pris, comme il l'écrivit lui-même dans ses mémoires, la veste de gros drap des travailleurs et le tablier de toile bleue du filetier. Il avait tout appris. Le métier, les clients, les marchés.

— Il habitait dans l'usine, dit Papa. Pas à côté. Dedans.

Il dit cela avec une inflexion particulière — comme si habiter dans son usine était la chose la plus naturelle du monde, et en même temps la chose la plus importante.

Mais Philippe n'était pas seulement un homme d'affaires. Il était républicain — profondément, obstinément. Sous Napoléon, quand le préfet avait voulu l'envoyer servir dans une garde d'honneur en ajoutant une particule à son nom — de Saint-Léger, comme si cela suffisait à changer un homme — Philippe avait résisté. Il avait intimidé le préfet dans son bureau. Il avait refusé.

Il connaissait Thiers, le général Cavaignac. Il avait participé au banquet de la Réforme — ces grandes réunions politiques déguisées en repas que les républicains organisaient pour contourner l'interdiction des assemblées, pour réclamer l'élargissement du droit de vote, pour dire tout haut ce qu'on ne pouvait pas dire autrement. En France, sous certains régimes, les réunions politiques étaient interdites. Alors on se retrouvait à table. On portait des toasts qui duraient le temps d'un discours. Et peu à peu ces banquets avaient grossi, s'étaient multipliés dans toute la France, jusqu'à ce que le gouvernement panique et les interdise — ce qui avait mis le feu aux poudres et amené la révolution. Philippe présidait le banquet de Lille. Il était de ceux-là.

— C'est une rupture, dit Papa. Il est né paysan. Il est mort industriel et républicain connu. Dans une seule vie.

Puis Victor, son fils. Papa ne l'avait pas connu non plus — Victor était mort en 1872, quand Papa avait deux ans. Mais Georges, son propre père, le lui avait raconté. Et maintenant Papa me le racontait à moi.

Victor avait hérité du caractère de Philippe — énergique, autoritaire, sans compromis. Vice-président du Conseil Général du Nord. Républicain affiché sous l'Empire, à une époque où afficher ses convictions pouvait coûter cher. Après la chute de Napoléon III, il avait été nommé colonel de la Garde nationale. Et il avait eu un duel — au Conseil Général, avec son ami le baron des Rotours, une discussion qui avait dégénéré. Il l'avait blessé grièvement. Il en était tellement désolé qu'il était parti en voyage en Italie pour se distraire. Il en était revenu malade. Il était mort à cinquante-trois ans.

Papa hocha légèrement la tête.

— Ils avaient des convictions, et ils ne les cachaient pas. Parfois ça coûtait cher. Mais ils ne les cachaient pas.

Il se retourna vers moi.

— Tu comprends pourquoi je t'amène ici ?

Je regardai le bâtiment. La pierre grise, les fenêtres étroites, rien d'élégant. Et pourtant c'était de là que venait tout le reste.

Je dis oui. Je crois que je comprenais.

Nous rentrâmes à pied par la rue Royale. Papa ne dit plus rien. Il n'avait plus besoin de rien dire.