2026- Roman de Claude

2026- Roman de Claude




Claude




Claude Saint-Léger, la résurrection d'un oublié




Arnaud Saint-Léger - 2026

Préambule

Ce livre n'aurait pas dû exister.

Claude Saint-Léger est mort le 14 décembre 1944, dans la nuit, sur la route d'Arras, dans un accident de voiture. Il avait quarante-sept ans. La guerre était presque finie. Il rentrait à Lille.

Personne ne l'a vraiment connu. Pas même sa femme, Anny Wattinne, qui lui a survécu près de cinquante ans et qui a gardé soigneusement tous ses papiers sans jamais vraiment en parler, ni à ses enfants, ni à ses petits-enfants. Pas même sa famille, qui savait qu'il avait fait deux guerres, dirigé une grande entreprise, et qu'il était mort trop tôt. C'est à peu près tout.

J'ai hérité de ces documents. Des lettres, des journaux, des citations militaires, des correspondances d'affaires, des carnets de route. Des dizaines d'années de vie d'un homme, conservés dans des cartons. J'ai passé des mois à les classer, les transcrire, les contextualiser, les mettre en ligne pour les membres de ma famille.

Et en travaillant, j'ai découvert quelqu'un.

Pas le grand industriel que je m'attendais à trouver, même s'il l'était, administrateur-délégué des Établissements Agache, l'une des plus grandes entreprises textiles françaises. Pas le notable du patronat nordiste, avec ses réseaux, ses alliances, ses châteaux. Quelqu'un de plus rare : un homme d'une intégrité absolue, qui a fait deux fois le même choix, partir se battre plutôt que rester, à vingt-cinq ans d'écart, sans jamais s'en vanter. Un homme qui a refusé sa libération de l'Oflag plutôt que de collaborer. Qui a renoncé à tout salaire chez Agache pendant la guerre pour ne pas, comme il l'écrivait lui-même, manger à tous les rateliers. Qui a choisi Amiens plutôt que Lille pour sa mission de libération, afin d'éviter tout conflit d'intérêts avec son rôle d'industriel.

Dans le milieu des grandes familles du Nord, où la façade compte autant que le fond, Claude n'était pas superficiel. Il était réel.

Ce livre est un roman. J'ai pris des libertés avec ce que les archives ne disent pas : les conversations, les silences, les pensées intimes. Mais tout ce qui peut être vérifié l'a été. Les dates, les faits, les citations, les lieux : tout cela existe, documenté, consultable sur le site que j'ai construit à son nom.

Je ne sais pas si Claude aurait aimé ce livre. Il n'aimait pas se mettre en avant.

Mais je pense qu'il méritait d'être sorti de l'oubli.

 

Arnaud Saint-Léger, avril 2026

 

Amiens, le 3 décembre 1944.

La bougie brûle depuis deux heures. Dehors, Amiens dort. Il fait froid. Le brouillard est épais ce soir.

J'ai devant moi une feuille blanche et le temps qu'il reste.

Je ne sais pas pourquoi j'écris ce soir plutôt qu'un autre soir. Peut-être parce que demain je rentre à Lille. Peut-être parce que la guerre est presque finie et qu'on commence à voir ce qu'elle a coûté. Peut-être simplement parce qu'il y a cette bougie, ce silence, et que je n'ai pas sommeil.

J'ai quarante-sept ans. J'ai fait les deux guerres. Je dirige une entreprise de quatre mille cinq cents ouvriers. Je suis marié avec Anny et j'ai cinq enfants : Thérèse a déjà 20 ans, Nicole 18, Francine 17, Denis 9 et Chantal 4 ans seulement. Je n'ai jamais écrit mes mémoires.

Ce soir, je vais essayer.

Au fond de ma musette, j'ai retrouvé un cahier à couverture noire. Je l'avais oublié là, entre deux chemises et la citation du colonel de Barry que je relis parfois sans bien savoir pourquoi.

C'est mon journal. Celui que j'ai commencé le 22 mai 1914, à dix-sept ans, parce que je voulais me connaître mieux et lutter contre ma mollesse. Je souris en relisant cette phrase. « Ma mollesse. »

J'ouvre au hasard. Août 1914. Mon écriture d'alors, plus appliquée, plus hésitante.

"Cette journée de samedi fut une journée lamentable. Des quantités de gens de notre société quittèrent notre ville."

Je me souviens de ce samedi. Ma mère debout derrière la fenêtre de la rue Royale, les mains croisées dans le dos, qui regardait sans bouger les voitures chargées défiler dans la rue.

Elle ne partait pas, elle. Jamais elle ne serait partie.

Je referme le cahier.

Ce n'est pas par là que je veux commencer. Pas par la guerre. Je dois commencer par le début. Par ce que la guerre a interrompu — et qu'on oublie toujours de raconter parce que la suite est si bruyante.

La rue Royale. Mon père. Ma mère. Les dimanches chez bonne maman Saint-Léger, rue Royale.

C'est là que tout commence, pour moi.

 

 

 

 

Partie I — Les racines

Mes premiers souvenirs sentent le parquet ciré et les boiseries. Avec ma sœur Annie, ma cadette d'un an et demi, nous jouions dans ces grandes pièces baignées de lumière par de hautes fenêtres. Mon petit frère Philippe n'était pas encore né, ou trop petit pour jouer avec nous. Il avait sept ans de moins que moi, un écart qui fait presque une génération dans l'enfance.

La maison était toujours animée. Le personnel circulait et s'affairait continuellement, car Papa recevait beaucoup. On entendait des pas dans les couloirs, des voix dans les escaliers, le bruit sourd d'une porte qu'on referme avec soin. Il y avait dans cette agitation une certaine musique, celle d'une maison qui tourne, qui se tient, qui sait ce qu'elle est.

C'était le 107 rue Royale. Un hôtel particulier avec un grand porche d'entrée et une cour intérieure, où les voitures de Papa faisaient leur apparition selon les jours et les humeurs : le break pour la campagne, la victoria pour les visites, le coupé pour les jours ordinaires. La rue Royale était alors la rue la plus prestigieuse de Lille. Papa en était très fier, d'une fierté tranquille, absolue, qui n'avait pas besoin d'être dite pour se faire sentir.

Les soirs de réception, la cour intérieure s'animait d'une façon particulière. On entendait les voitures avant de les voir, le bruit des sabots sur les pavés de la rue, puis le claquement sourd quand elles franchissaient le porche. Les chevaux soufflaient, les cochers retenaient les rênes, les portières s'ouvraient. Les invités descendaient, les femmes relevaient légèrement leur robe pour ne pas toucher le sol, les hommes rectifiaient leur chapeau. Puis le silence revenu, on n'entendait plus que les conversations qui montaient depuis le salon.

Je regardais parfois depuis ma fenêtre du premier étage. C'était un spectacle que j'aimais, cette chorégraphie précise et répétée, où chaque geste avait sa place et son ordre.

La rue Royale, à cette époque, était encore tout entière une affaire de chevaux. Les pavés sonnaient sous les fers, les roues cerclées de métal vibraient sur les joints, et l'air sentait le crottin, la paille mouillée, le cuir. Les carioles des marchands croisaient les victorias des bourgeois, les fiacres de louage longeaient les équipages privés. Les cochers portaient leur haut-de-forme et leur livrée avec une dignité professionnelle qui n'admettait pas l'approximation.

Les passants aussi avaient leur costume : les hommes en redingote et chapeau, les femmes en robe longue et manchon l'hiver, ombrelle l'été. On ne sortait pas rue Royale sans être habillé. C'était une règle non écrite que tout le monde respectait, parce que tout le monde se voyait, et que se voir était une partie importante de ce qu'on y faisait.

 

Papa était un homme de grande présence, le visage rond. Grand, bien mis, avec cette aisance particulière des hommes qui n'ont jamais douté d'avoir leur place dans une pièce. Mais ce qui frappait d'abord, chez lui, c'était autre chose : une gentillesse sans calcul, un naturel à faire plaisir qui désarmait tout le monde. Il était charmant sans effort, attentif à chacun, et les gens qui le rencontraient une fois avaient envie de le revoir.

Il recevait volontiers et savait tenir une table. Il parlait facilement, s'intéressait aux autres avec une sincérité qu'on ne pouvait pas feindre si bien. Dans notre milieu, recevoir était une façon d'exister autant qu'une politesse, mais Papa y mettait quelque chose de plus, une chaleur qui rendait les soirées légères.

Il avait aussi ses fiertés. Il se faisait appeler le comte Saint-Léger, avait fait peindre des armoiries sur les portières de ses carrosses. Je ne crois pas que nous ayons jamais été comtes. Mais il y avait dans cette façon de se tenir, dans ces voitures qu'il aimait montrer, dans cette maison dont il était si fier, quelque chose d'enfantin presque, le plaisir pur de celui qui a réussi et qui n'en revient pas tout à fait.

Il était né à Tournai, en Belgique. Cet été-là, la guerre franco-prussienne avait commencé en juillet, et les Allemands avançaient vite. Sa mère avait traversé la frontière pour se mettre à l'abri, car on entendait le canon depuis Lille. Le 2 septembre, Napoléon III capitulait à Sedan avec cent mille soldats — l'une des plus grandes humiliations militaires de notre histoire. À Paris, la République était proclamée, et la guerre continuait. Elle durerait encore cinq mois, jusqu'à l'armistice de janvier 1871.

Cette guerre, notre famille l'avait traversée de plusieurs côtés à la fois. Victor Saint-Léger, son grand-père, avait été nommé colonel de la Garde nationale — cette armée de volontaires levée pour défendre la République après la chute de l'Empire. Du côté de Maman, son père Adolphe Delemer avait été blessé au poumon à la bataille de Coulmiers et en mourrait douze ans plus tard.

 

Ma mère s'appelait Marguerite Delemer. Elle venait d'une grande famille du Nord, les Delemer, les Ternynck, ces dynasties industrielles et bourgeoises qui se connaissaient toutes, se mariaient entre elles, et portaient le Nord sur leurs épaules avec une certaine idée de ce que cela obligeait. Elle avait grandi au château de Rouge, près de Chauny, dans l'Aisne, avec sa mère et ses grands-mères. Elle n'était jamais allée en classe, ce qui ne l'avait pas empêchée de lire énormément et de retenir tout ce qu'elle lisait.

Dans le milieu où nous vivions, briller en société n'était pas une coquetterie, c'était une nécessité. Les dîners, les réceptions, les cercles où se croisaient industriels, notables et médecins : tout cela exigeait qu'on sût parler de tout, répondre à tout, tenir sa place avec aisance. Ma mère y excellait naturellement, sans effort apparent, avec cette façon qu'ont les gens vraiment cultivés de ne jamais sembler l'être. Mais ce qui la rendait remarquable, c'était autre chose : une sensibilité rare, une attention aux autres qui n'était pas de la politesse mais quelque chose de plus profond. Elle écoutait vraiment. Elle était touchée vraiment. Les gens le sentaient, et c'est pour cela qu'ils lui faisaient confiance.

Cette sensibilité et cette intelligence ensemble faisaient d'elle une femme d'action autant que de salon. Elle ne s'arrêtait pas aux réceptions. Elle s'était liée d'amitié avec les docteurs Calmette et Guérin, qui travaillaient à mettre au point un vaccin contre la tuberculose, cette maladie qui décimait encore les familles ouvrières du Nord. Elle avait contribué à fonder l'Institut Pasteur de Lille, convaincu des donateurs, porté le projet avec une ténacité tranquille que rien ne semblait décourager. Ce n'était pas de la philanthropie mondaine, c'était un engagement véritable, nourri par cette capacité qu'elle avait de ressentir la misère des autres comme si c'était la sienne.

Avec Annie et moi, elle était sévère, juste, mais sévère. Elle n'était pas du genre à laisser passer. Philippe, notre petit frère, naquit sept ans après nous et fut traité en dernier-né, avec cette indulgence qu'on réserve aux enfants qui arrivent quand on a déjà appris à élever les autres. On l'habilla en robe de dentelle jusqu'à l'âge de cinq ans.

À mes neuf ans, ma mère m'a mis dans un train à Paris, tout seul, pour me rendre à Berlin. J'y ai passé six mois dans une famille pour apprendre couramment l'allemand. Je l'ai parlé toute ma vie, quasiment sans accent. Le voyage avait duré deux jours.

Elle nous avait appris à tenir debout.

Elle était de celles pour qui l'intelligence n'est pas une distinction mais une responsabilité. Ce que j'ai compris de sa vie, c'est qu'elle n'a jamais cessé de s'en acquitter.

 

Le mercredi, c'était différent.

La bonne nous emmenait dehors, Annie et moi, et parfois Philippe quand il était assez grand pour marcher. On longeait la rue Royale jusqu'au bout, là où la ville s'ouvrait brusquement sur l'esplanade du Champ de Mars. Après les façades serrées, les porches, les cours intérieures, c'était comme une respiration soudaine : un grand espace plat et dégagé, avec le ciel du Nord au-dessus, souvent gris, parfois d'un bleu pâle qui faisait du bien.

En face, les remparts de la Citadelle. Vauban les avait construits sous Louis XIV, c'est ce qu'on nous avait appris à l'école, avec cette fierté particulière qu'ont les Lillois pour leur citadelle, comme si la géométrie parfaite de ses bastions étoilés était aussi un peu la leur. Le canal de la Deûle longeait l'esplanade, avec ses eaux sombres et lentes, ses péniches qui glissaient sans bruit.

On marchait. Ou on montait à cheval. La bonne nous accompagnait jusqu'aux écuries, et un palefrenier nous aidait à nous mettre en selle. J'aimais ça. La hauteur, le mouvement, le bruit des sabots sur le sol durci. Annie était plus prudente que moi, elle tenait les rênes très serrées et regardait droit devant elle avec une concentration appliquée qui me faisait sourire.

Ces mercredis-là avaient une légèreté que les dimanches n'avaient pas. Pas d'habits du dimanche, pas de messe, pas de salutations sur le perron. Juste l'air frais, l'esplanade, et la bonne qui nous rappelait à l'ordre quand on s'éloignait trop.

C'était Lille, mais une autre Lille, celle des enfants, des promeneurs, des soldats qui traversaient au pas. Une ville qui respirait.

Sur le chemin, on longeait la rue de Jemmapes. J'avais appris à l'école que ce nom venait d'une bataille, la victoire des volontaires républicains contre les Autrichiens, en novembre 1792, près de Mons. Ce que je ne savais pas encore, c'est que Jemmapes était aussi l'endroit d'où venait Adélaïde Sapin, la femme de Philippe, mon arrière-arrière-grand-père. Il l'y avait rencontrée, il l'y avait épousée en 1813. Un nom dans la rue, un nom dans la famille. Ces choses-là, on ne les remarque pas enfant. On les comprend plus tard.

 

La première fois que Papa m'emmena à l'usine de La Madeleine, j'avais peut-être dix ans. Ou douze. Je ne me souviens pas de la date, je me souviens de ce que j'ai ressenti en franchissant la porte.

Le bruit d'abord. Un bruit qui n'était pas un bruit ordinaire, quelque chose de continu, d'obsédant, qui entrait dans le corps avant même d'entrer dans les oreilles. Les métiers battaient, les broches tournaient, les courroies de transmission claquaient contre les poulies. On ne pouvait pas parler normalement à l'intérieur. Papa se penchait vers moi et criait quelques mots que j'entendais à moitié, et je hochais la tête comme si j'avais compris.

Ensuite l'odeur. Le lin a une odeur particulière, végétale, un peu humide, légèrement âcre. Pour travailler le lin, il faut de l'humidité, les fibres cassent si l'air est trop sec. Les grandes salles étaient donc chaudes et chargées, avec cette brume légère qui flottait entre les machines et brouillait un peu la lumière des verrières.

Et puis les ouvrières. Des femmes surtout, elles étaient partout, debout devant leurs métiers, les gestes précis et rapides, les cheveux relevés ou coiffés d'un bonnet pour ne pas risquer l'accident. Certaines étaient très jeunes. Elles ne nous regardaient pas, ou à peine, du coin de l'œil, avant de revenir à leur machine. Il y avait dans leurs gestes quelque chose qui ressemblait à de la danse, vue de loin, et quelque chose qui ne ressemblait à rien d'autre que du travail, vu de près.

Papa avançait dans les allées avec une aisance naturelle, saluant les contremaîtres par leur nom, posant une main sur une machine ici, vérifiant un fil là. Il connaissait chaque poste, chaque étape : le rouissage, le teillage, le peignage, le filage, le retordage. Il m'expliquait tout, patiemment, avec cette certitude tranquille des hommes qui ont appris quelque chose de difficile et qui trouvent normal de le transmettre.

Tu vois ces broches ? me dit-il un jour en montrant une rangée de fuseaux qui tournaient à grande vitesse. C'est le cœur de l'usine. Tout le reste est au service de ça.

Je regardais les broches tourner. Je ne comprenais pas encore tout ce que cela impliquait, les marchés, les cours du lin, la concurrence belge, les commandes qui arrivaient ou n'arrivaient pas. Mais je comprenais que cet endroit était sérieux. Que les hommes et les femmes qui y travaillaient méritaient qu'on s'en occupe bien.

C'est peut-être là, dans cette usine bruyante et chaude, que j'ai appris ce que voulait dire être responsable de quelque chose.

 

Le dimanche commençait par la messe.

On s'habillait avec soin, c'était la règle, pas même une règle, une évidence. Papa mettait son chapeau haut de forme, sa redingote noire, ses gants clairs. Maman ajustait ses épingles à chapeau devant le miroir du couloir avec une précision silencieuse. Annie et moi portions nos plus beaux habits, les mêmes que pour les grandes occasions, sortis du placard le samedi soir et brossés avec attention.

On allait à Notre-Dame de la Treille. Quelques minutes à pied depuis la rue Royale, au cœur du Vieux-Lille. L'église n'était pas tout à fait finie dans mon enfance, on la construisait depuis 1854, et il semblait qu'on la construirait toujours, avec ses tours de façade qui n'en finissaient pas de se faire attendre. Mais l'intérieur était déjà là, avec ses grandes hauteurs néogothiques, ses piliers élancés, et cette lumière filtrée qui donnait à tout une gravité particulière.

C'était l'église de notre milieu, celle que la bourgeoisie industrielle lilloise avait voulue, financée, portée pendant des décennies. Les familles qui y venaient le dimanche étaient celles qu'on croisait toute la semaine dans d'autres contextes, les affaires, le conseil municipal, les réceptions. Ici, on se saluait différemment, plus brièvement, avec cette retenue qu'impose le lieu sacré. Mais on se voyait. On était vus.

La messe était dite en latin. Je l'avais appris à l'école, ces mots anciens que je murmurais sans toujours en saisir le sens exact, mais dont le rythme m'était devenu familier comme une respiration. Kyrie eleison. Agnus Dei. Ite missa est. Il y avait dans ce latin quelque chose d'intemporel qui tranchait avec le reste de la semaine. Pendant une heure, on était sortis du bruit des usines, des cours du lin, des lettres d'affaires. On était dans autre chose.

Dehors, après, on saluait. On échangeait quelques mots sur le parvis. Et puis on se séparait pour aller retrouver les siens.

 

Je n'ai pas connu bon papa Georges. Il est mort en septembre 1899, deux ans après ma naissance, à cinquante-quatre ans seulement, trop jeune, comme beaucoup d'hommes de sa génération que les affaires avaient usés sans qu'on s'en aperçoive. C'est Papa qui me l'a décrit, bien des années plus tard, avec cette tendresse mêlée d'une légère perplexité qu'on a pour les gens qu'on a aimés sans tout à fait les comprendre.

Un homme doux, distrait, économe. Il allait à son bureau toute la journée et le soir ne parlait presque pas. Sa seule distraction était la lecture. Il vivait, disait Papa, comme une machine, mais sans jamais la dureté des machines. Il habitait au coin de la rue Léonard et de la rue Royale, dans une grande maison Louis XV aux proportions généreuses, à cinq cents mètres du 107. La même rue. Tout tenait dans cinq cents mètres.

Sa femme Amélie Longhaye, ma grand-mère, que j'ai connue elle, vécut longtemps après lui, morte seulement en 1936 à quatre-vingt-deux ans. Elle était aimable, un peu ennuyeuse, aimait le luxe et parlait volontiers d'elle-même. Papa le racontait avec un sourire affectueux qui en disait long. Nous l'aimions quand même.

Les dimanches de mon enfance, c'est donc bonne maman Amélie qui recevait, elle avait gardé la maison du coin de la rue Léonard et de la rue Royale. L'oncle Pierre arrivait avec sa femme Cécile et leurs enfants. Et depuis le 77 rue Royale, à quelques numéros seulement, venaient tante Marthe et oncle Lucien Crépy avec les leurs.

On retrouvait aussi parfois des cousins plus éloignés. Je m'entendais très bien avec Max Descamps. Nous avions le même arrière-grand-père, Auguste Longhaye, le père de bonne maman, un grand industriel et philanthrope lillois. Ce lien-là, dans ce milieu, suffisait à faire d'un inconnu un cousin. Et Max n'était pas un inconnu, c'était déjà un ami.

Le 77 rue Royale, l'hôtel Crépy Saint-Léger, c'est ainsi qu'on l'appelait. Tante Marthe était la sœur de Papa, et en épousant Lucien Crépy elle avait apporté avec elle le nom Saint-Léger dans cette demeure qui était déjà l'une des plus belles de la rue, peut-être la plus belle. Construite en pierre de taille, avec ses 1 400 mètres carrés, tout de plafonds vertigineux, ses moulures ouvragées, ses parquets nobles, elle écrasait légèrement tout le reste de la rue Royale par sa prestance tranquille. Oncle Lucien présidait le tribunal de commerce et était adjoint au maire. La famille Crépy avait ses propres racines dans le vieux Lille, des tanneurs, des industriels, des conseillers municipaux depuis le XVIIIe siècle. En accolant les deux noms sur la façade, ils disaient quelque chose sur ce que nous étions : des familles qui s'unissent, qui s'ancrent, qui durent.

Ces dimanches-là, les cousins couraient dans les grandes pièces pendant que les adultes parlaient d'usines, de cours du lin, de politique municipale. Je regardais, j'écoutais. C'est comme ça qu'on apprend les choses importantes, pas dans les livres, à table, en entendant les grands parler.

 

C'est Papa qui m'a parlé de bon papa Georges, un soir. Et de Victor. Et de Philippe.

Un dimanche, j'avais peut-être douze ans, Papa me dit après le déjeuner : viens, je vais te montrer quelque chose.

Nous partîmes à pied tous les deux. Pas vers la maison de bonne maman Amélie. Dans l'autre direction, au 32 rue des Tours.

C'était à un kilomètre à peine. Une vieille bâtisse grise, aux fenêtres étroites, sans ornements. Un bâtiment qui ne ressemblait à rien de particulier, sauf qu'il avait une histoire.

Ton oncle Pierre et moi y avons travaillé, dit Papa en s'arrêtant devant la façade. Et nous l'avons vendu au Mont-de-Piété, elle était devenue trop petite. Nous avons construit quelque chose de plus grand à La Madeleine. Mais c'est ici que la famille s'est construite. Nous avons développé cette filature pendant quatre générations. C'est là que tout a démarré.

Il se tut un moment, les mains dans le dos.

Puis il me parla de Philippe.

Philippe était le grand-père de Georges, mon grand-père. Mais Papa le racontait d'une façon qui le rendait présent.

Fils de paysans du Pas-de-Calais, dont la Révolution avait emporté le peu qu'ils avaient. Son père avait eu confiance dans les assignats, ce papier-monnaie que le gouvernement révolutionnaire émettait en grande quantité, et quand ils s'étaient effondrés, la famille s'est retrouvée sans rien. Philippe n'avait reçu qu'une instruction élémentaire, quittée à quatorze ans. Sa mère voulait qu'il fût tonnelier. Il ne le fut pas.

Il avait suivi Napoléon, pas comme soldat, mais comme secrétaire d'un commissaire de guerre. Il avait traversé les champs de bataille d'Iéna, il avait hiverné à Varsovie. Et puis un ami, M. Roelans, un homme plus âgé qui possédait une filature rue des Tours et ne savait qu'en faire, lui avait proposé de tout reprendre. De la diriger, de l'associer à ses affaires, de lui en céder la suite. Philippe avait renoncé au rêve d'un uniforme brodé sur les épaules, une épée au côté. Il avait pris, comme il l'écrivit lui-même dans ses mémoires, la veste de gros drap des travailleurs et le tablier de toile bleue du filetier. Il avait tout appris. Le métier, les clients, les marchés.

Il habitait dans l'usine, dit Papa. Pas à côté. Dedans. Et avec les siens : ses parents, ses frères et sœurs. Il les avait tous relevés.

Il marqua une pause.

Ils sont tous enterrés ensemble au cimetière de La Madeleine. Roelans aussi.

Il dit cela simplement, comme on dit une chose évidente.

Mais Philippe n'était pas seulement un homme d'affaires. Il était républicain, profondément, obstinément. Sous Napoléon, quand le préfet avait voulu l'envoyer servir dans une garde d'honneur en ajoutant une particule à son nom, de Saint-Léger, comme si cela suffisait à changer un homme, Philippe avait résisté. Il avait intimidé le préfet dans son bureau. Il avait refusé.

Il connaissait Thiers, le général Cavaignac. Il avait participé au banquet de la Réforme, ces grandes réunions politiques déguisées en repas que les républicains organisaient pour contourner l'interdiction des assemblées, pour réclamer l'élargissement du droit de vote, pour dire tout haut ce qu'on ne pouvait pas dire autrement. En France, sous certains régimes, les réunions politiques étaient interdites. Alors on se retrouvait à table. On portait des toasts qui duraient le temps d'un discours. Et peu à peu ces banquets avaient grossi, s'étaient multipliés dans toute la France, jusqu'à ce que le gouvernement panique et les interdise, ce qui avait mis le feu aux poudres et amené la révolution. Philippe présidait le banquet de Lille. Il était de ceux-là.

C'est une rupture, dit Papa. Il est né paysan. Il est mort industriel et républicain connu. Dans une seule vie.

Puis Victor, son fils. Papa ne l'avait pas connu non plus. Victor était mort en 1872, quand Papa avait deux ans. Mais Georges, son propre père, le lui avait raconté. Et maintenant Papa me le racontait à moi.

Victor avait hérité du caractère de Philippe, énergique, autoritaire, sans compromis. Vice-président du Conseil Général du Nord. Républicain affiché sous l'Empire, à une époque où afficher ses convictions pouvait coûter cher. Après la chute de Napoléon III, il avait été nommé colonel de la Garde nationale. Et il avait eu un duel au Conseil Général, avec son ami le baron des Rotours, une discussion qui avait dégénéré. Il l'avait blessé grièvement. Il en était tellement désolé qu'il était parti en voyage en Italie pour se distraire. Il en était revenu malade. Il était mort à cinquante-trois ans.

Papa hocha légèrement la tête.

Ils avaient des convictions, et ils ne les cachaient pas. Parfois ça coûtait cher. Mais ils ne les cachaient pas.

Il se retourna vers moi.

Tu comprends pourquoi je t'amène ici ?

Je regardai le bâtiment. La pierre grise, les fenêtres étroites, rien d'élégant. Et pourtant c'était de là que venait tout le reste.

Je dis oui. Je crois que je comprenais.

Nous rentrâmes à pied par la rue Royale. Papa ne dit plus rien. Il n'avait plus besoin de rien dire.

 

La famille de Maman venait d'un autre monde que les Saint-Léger, une autre géographie, une autre histoire, d'autres épreuves.

Son père, Adolphe Delemer, était mort avant même que je naisse, en 1883, à quarante ans, des suites d'une blessure au poumon reçue pendant la guerre de 1870, à la bataille de Coulmiers. Il avait été décoré de la Légion d'honneur pour sa bravoure ce jour-là. Maman avait sept ans quand elle l'avait perdu. Sa mère Lucie, née Ternynck, était morte en 1900, quatre ans après son mariage avec Papa, quand Maman avait vingt-quatre ans. Elle était déjà Mme Saint-Léger, déjà installée rue Royale, mais perdre sa mère si jeune laisse quelque chose qu'on ne nomme pas facilement.

Du côté Ternynck, en revanche, il y avait de l'étoffe. Le grand-père maternel de Maman, Aimé Ternynck, né à Cassel en 1812, avait fondé avec son frère une maison de négoce de tissus à Roubaix, puis s'était lancé dans la sucrerie dans l'Aisne. À sa mort en 1887 à Cannes, il laissait derrière lui près d'une dizaine de sucreries et une réputation bâtie sur des décennies de travail. Ses établissements avaient été distingués aux Expositions Universelles, ces grandes foires internationales où les nations et les industriels présentaient leurs meilleures productions devant jury, de Paris à Chicago. Être primé, c'était un label que les maisons de commerce affichaient pendant des générations. Il était chevalier de la Légion d'honneur.

C'est dans ce milieu que Maman avait grandi, pas à Lille, mais dans l'Aisne, au château de Rouge, près de Chauny, avec sa mère et ses grands-mères. Une maison de campagne picarde, loin du bruit des filatures et des pavés de la rue Royale, des horizons plats, de grands ciels, le calme de la province. Sans école, mais avec des livres. Sans père depuis ses sept ans, mais entourée de femmes qui savaient ce que traverser les épreuves voulait dire.

 

Verlinghem était à sept kilomètres. Un rien, disait Papa, et c'est vrai qu'en break, avec les deux chevaux au trot sur la route plate, on y était en moins d'une heure. Mais c'était un autre monde.

Le château blanc, comme on l'appelait dans la famille, avait été construit en 1852 par un industriel du coin. Bonne maman Amélie l'habitait l'été, et Papa y avait grandi enfant. Pour moi, c'était la campagne, la vraie, celle qu'on ne voyait pas depuis la rue Royale. Des champs de lin à perte de vue, plats et blonds en août, avec ce vent du Nord qui couche les tiges toutes dans le même sens. Des fermes au loin, des clochers, et entre les deux ce silence épais de la plaine flamande qui n'existe nulle part ailleurs.

La maison était blanche, avec un parc et des arbres anciens. On jouait dehors toute la journée. Le soir, les adultes restaient longtemps à table sur la terrasse, et on entendait leurs voix monter doucement dans l'air tiède.

C'est là, je crois, que j'ai compris pour la première fois que Lille n'était pas le monde entier.

L'été, c'était tout autre chose.

Maman avait dans sa famille Delemer un château dans les Landes, à Momuy, un village perché sur une colline en Chalosse, entre Hagetmau et Orthez. Le voyage durait parfois deux jours. On prenait le train de nuit depuis Lille, on arrivait à Paris à l'aube, on traversait la ville en voiture à cheval d'une gare à l'autre, puis un long train vers Bordeaux, des heures et des heures avec la France qui changeait par les fenêtres : la plaine du Nord, puis les collines, puis les pins des Landes qui surgissaient d'un coup et n'en finissaient plus. À Bordeaux, encore une correspondance pour Orthez. Et depuis Orthez, la voiture à cheval jusqu'au village, une quinzaine de kilomètres sur la route de Chalosse.

On arrivait épuisés, ravis, et l'air sentait différemment. Plus chaud, plus résineux. Les cigales, qu'on n'entendait jamais dans le Nord.

Le château était vieux, du XVIe siècle, sur un éperon rocheux dominant la vallée. Un donjon, des tourelles d'angle couvertes de lierre qui grimpait à l'assaut des pierres depuis des générations, des fenêtres à meneaux. Dedans, il sentait la pierre froide et la cire, même en plein juillet. Il faisait un peu sombre. Dehors, depuis la grande terrasse au bas du perron, on voyait toute la vallée du Luy de France se déployer en contrebas, verte et dorée selon les heures, avec le village accroché à la pente et les collines rondes de Chalosse qui s'étiraient jusqu'à l'horizon. Les jours clairs, on devinait au loin la ligne des Pyrénées.

Momuy, c'était les cousins. On se retrouvait là en nombre, les enfants de toutes les branches de la famille. Il y avait aussi Jean Charles Delemer, cousin de Maman, qui avait épousé Marie Lucie Agache, fille d'Édouard Agache et de Lucie Kuhlmann. Cette alliance-là, je ne la comprenais pas encore enfant, mais elle tissait un lien de plus entre nos deux familles, les Delemer et les Agache, qui se retrouveraient encore mêlées quelques années plus tard quand mon père vendrait ses filatures de la Madeleine à Édouard Agache.

On jouait dans le parc, dans les prairies avec les chevaux, dans les ruelles du village. On descendait se baigner dans le Luy de France, la rivière qui coulait au pied de la colline. L'eau était fraîche même en août, avec des reflets verts sous les saules. Le soir, les adultes restaient longtemps sur la terrasse, les voix montaient jusqu'à nos chambres, et on entendait rire.

C'était un autre pays. Une autre façon d'être en vie.

 

Amiens, le 3 décembre 1944.

Je repose le cahier un moment.

Par la fenêtre, il n'y a rien à voir. Le brouillard a tout effacé.

Je pensais commencer par là, par les racines, et j'ai écrit plus que prévu. C'est souvent comme ça avec les souvenirs : on tire un fil, et tout vient.

Mais il y a une chose que je n'ai pas dite encore, et qui est pourtant le pivot de tout. L'été 1914 n'était pas un été comme les autres, même si au début il en avait toutes les apparences.

 

 

Ce printemps-là, j'avais commencé un journal. Le 22 mai 1914. Des réflexions d'adolescent sur la beauté, sur la nature, sur ce que je voulais devenir. Des choses légères.

J'avais dix-sept ans. J'étais au lycée. La guerre, pour moi, c'était 1870, les livres d'histoire, les récits de Papa enfant à Tournai pendant que le canon grondait. Quelque chose de lointain et de terminé.

Mais le 28 juin, l'archiduc héritier d'Autriche était assassiné à Sarajevo. À Lille, la nouvelle avait à peine fait de bruit. La ville était préoccupée par le septième centenaire de la bataille de Bouvines, et les journaux en parlaient davantage que de cet attentat dans une ville des Balkans dont beaucoup avaient du mal à situer le nom sur une carte.

Papa lisait les journaux le soir, comme toujours. Mais je remarquais, sans y attacher de nom, qu'il les posait différemment. Plus lentement. Qu'il regardait par la fenêtre ensuite, les mains à plat sur la table.

Le 14 juillet, nous fêtions comme chaque année. Les lampions, la musique, les voisins sur les trottoirs.

Puis le 24 juillet, l'Autriche lança un ultimatum à la Serbie. Les journaux changèrent de ton du jour au lendemain. On lisait des mots qu'on n'avait pas lus depuis longtemps : paix menacée, mobilisation possible. Dans les casernes de la citadelle, les permissions étaient annulées. Les premiers chevaux étaient réquisitionnés dans les rues — on les voyait partir, tenus en main par des soldats, pendant que les propriétaires regardaient sans rien dire.

Des familles commençaient à retirer leur argent des banques. D'autres faisaient des provisions. On ne le disait pas clairement, mais tout le monde le sentait : quelque chose approchait.

Je me souviens d'un dîner. Papa et Maman parlaient à voix basse après que nous fûmes montés nous coucher. Je m'étais arrêté sur le palier. Je n'entendais pas les mots. J'entendais le ton.

Au lycée, les professeurs étaient distraits. Un d'entre eux, M. Vasseur, qui nous enseignait l'histoire, s'était arrêté au milieu d'une phrase un matin, avait regardé par la fenêtre un long moment, puis avait repris comme si de rien n'était. Les camarades plus âgés — ceux qui avaient dix-neuf, vingt ans — ne disaient plus grand-chose. Ils savaient qu'ils partiraient les premiers.

Le 2 août, la mobilisation générale fut décrétée. Le lendemain matin, le 43e régiment d'infanterie quitta la citadelle. Je l'avais vu si souvent traverser l'esplanade du Champ de Mars au pas, lors de nos promenades du mercredi avec la bonne. Ce matin-là, c'était différent. Une foule s'était massée dans les rues, les femmes agitaient des mouchoirs, des enfants couraient le long de la colonne. Les soldats marchaient au son de la musique militaire, le regard droit, les fusils sur l'épaule. La rue Royale tout entière était sortie pour les regarder partir.

Maman était debout derrière la fenêtre, les mains croisées dans le dos. Elle ne disait rien.

Trois semaines plus tard, Lille était déclarée ville ouverte. Cela voulait dire que la ville renonçait à se défendre militairement pour épargner sa population des bombardements. En théorie, l'ennemi s'engageait en retour à ne pas l'attaquer. En pratique, cela signifiait que l'armée française se retirait sans combattre, laissant la ville sans défense. Les canons qu'on avait installés devant la ville, les munitions, les réserves : tout fut laissé sur place. Des soldats partaient en abandonnant leurs armes. Ce fut, je l'écrivis dans mon journal avec les mots d'un garçon de dix-sept ans, "l'affolement le plus complet".

Le 13 octobre, les Allemands entrèrent dans Lille.

On pensait que ce serait court. Ça dura quatre ans.

Et moi, j'avais dix-sept ans. Pas encore mobilisable. Condamné à rester, à regarder, à écrire dans mon journal des choses qui n'étaient plus légères du tout.

Partie II — La Grande Guerre