Pour situer cette lettre
Cette page réunit une seule lettre, la plus ancienne pièce datée du fonds concernant Claude Saint-Léger, alors âgé de dix-sept ans. Elle ne vient pas de lui mais d’un ami, Monod, mobilisé dès les premiers jours d’août 1914. Écrite le 19 août depuis Pagny-sur-Meuse, dans la Meuse, elle est adressée au 107 rue Royale à Lille, domicile lillois de la famille, avec la mention Faire suivre : Claude ne s’y trouve donc plus quand elle arrive, sans que la pièce dise où il est. Rien d’autre n’est conservé dans le fonds pour cette période. La lettre précède d’un an l’évasion de Lille de Claude, en août 1915, et de deux mois la chute de la ville aux mains allemandes.
Le contexte
La mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914 et l’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août. Le 18e Corps d’Armée, dont dépend l’unité de Monod, a son quartier général à Bordeaux et appartient à la IIe Armée à la mobilisation. Avec le 9e Corps, il emprunte la même ligne ferroviaire de concentration, au départ de Bayonne, Bordeaux, Angers et Châteauroux, via Tours, Orléans, Troyes, Chaumont et Neufchâteau, vers la région de Toul et de Nancy : c’est ce qui amène Monod, parti de la région bordelaise, jusqu’en Lorraine, où Pagny-sur-Meuse se trouve à une douzaine de kilomètres de Toul. Le voyage de quarante-quatre heures dont il parle situe son arrivée au mercredi 12 août. Vaguemestre et cycliste à la 7e Ambulance du corps d’armée, il en assure la liaison postale. Le 18e Corps ne restera pas en Lorraine : transféré à la Ve Armée dans la seconde quinzaine d’août, il combat sur la Sambre du 21 au 23. La lettre le saisit donc deux jours avant Charleroi, son ambulance encore à l’arrière lorrain.
À Lille, la situation est tout autre. Un décret du 1er août 1914 supprime le commandement de la place et déclare la ville ouverte ; l’état-major du gouverneur militaire est dissous le 4 août. Mais l’avance allemande ne l’a pas encore atteinte : le siège ne commence que le 4 octobre et la ville capitule le 13, après plusieurs jours de bombardements. Le 19 août, le 107 rue Royale reste donc une adresse valide pour joindre la famille, même si la mention Faire suivre montre que Claude, lui, n’y est déjà plus. Où il se trouve, aucune pièce ne le dit. La correspondance de 1915 rappelle seulement un dimanche d’avant-guerre où Claude quittait le Paraclet, près d’Amiens, avec Barrois, Chenest et un camarade signant Monot, vraisemblablement l’auteur de cette lettre : c’est peut-être de ce cercle scolaire qu’il parle en pensant aux camarades de Claude. Sa présence à Paris n’est attestée qu’en septembre 1915.
Dates repères, 1914
- 1er août : mobilisation générale. Un décret du même jour déclare Lille ville ouverte et supprime le commandement de la place.
- 3 août : l’Allemagne déclare la guerre à la France.
- 12 août : la 7e Ambulance arrive en Lorraine après quarante-quatre heures de train. Date déduite de la lettre.
- 18 août : Monod parcourt soixante-quinze kilomètres à bicyclette pour porter un message. C’est ce que dit la lettre.
- 19 août : Monod écrit à Claude depuis Pagny-sur-Meuse, en Lorraine. C’est ce que dit la lettre.
- 21 au 23 août : le 18e Corps d’Armée, passé à la Ve Armée, combat sur la Sambre.
- 13 octobre : Lille tombe aux mains allemandes, deux mois après cette lettre.
De Monod, vaguemestre à la 7e Ambulance du 18e Corps d’Armée, à Claude Saint-Léger. Depuis Pagny-sur-Meuse (Meuse).
Troupes mobilisées —
Expéditr Monod 18e Section Infrs 18e Corps d'Armée
Monsieur Claude St-Léger
107 rue Royale, Lille, (Nord)
Faire suivre
Pagny sur Meuse (Meuse)
19 août 1914 —
Mon cher ami, dans le désordre de la mobilisation, je n'ai pas eu le temps de répondre à votre mot, ni de vous accuser réception de votre mandat. Voilà qui est fait. — Je suis affecté comme vaguemestre et cycliste à la 7e Ambulance du 18e Corps d'Armée dont le centre est à Bordeaux. — Nous sommes arrivés dans cette région mercredi soir après un voyage de 44 heures ; depuis lors, nous accompagnons le corps d'armée quand il se déplace. — Pour ma part, j'ai beaucoup à faire : j'ai dû faire hier une petite promenade de 75 km pour porter un message. — Toute cette région lorraine est un grand charme, et on voudrait pouvoir l'admirer "en paix". — Mais partout c'est la préparation fiévreuse, les événements — ___ (NDLR : passage illisible sur l’original) les routes, les chemins du soir, sont barrés par des charriots, des troncs d'arbres, ce qui rend la circulation très difficile et pourtant on me fait pédaler la nuit. — Ca vous amuserait de me voir dans l'exercice de mes fonctions. Écrivez-moi : je pense bien souvent à vous, et à vos camarades.
Adresse : 18e Section Infirmiers 7e Ambulance de Corps d'Armée du 18e Corps d'Armée
Bordeaux.