Trois pièces adressées à Claude Saint-Léger (1897-1944) sont conservées pour 1920, et aucune de ses propres lettres : on n’entend cette année-là que ceux qui lui écrivent. Rentré à Lille au printemps 1919 sous sursis, démobilisé le 13 septembre 1919, Claude a vingt-trois ans. Le 5 mai, un ancien chasseur du 26e bataillon de chasseurs à pied, dont la signature reste de lecture incertaine, lui écrit d’Angers où il a repris le travail. Les 22 et 24 août, le docteur A. Piatot rédige à Bourbon-Lancy, au recto puis au verso d’une même feuille, une ordonnance de cure thermale pour un M. de St Léger. La dernière lettre, d’un ami signant Rolland qui évoque un séjour à Hyères, n’est pas datée : elle est placée ici par convention.
Le contexte
En 1920, l’agitation sociale de l’après-guerre culmine dans les chemins de fer : une première grève, partie du réseau Paris-Lyon-Méditerranée à la fin de février, puis la grève générale lancée le 1er mai par la Fédération des cheminots, brisée à la fin du mois au prix de près de 18 000 révocations. C’est cette seconde grève qui immobilise, une semaine après son début, l’entreprise angevine de l’ancien chasseur.
Ce correspondant appartient au monde que Claude a quitté un an plus tôt. Le 26e bataillon tient garnison à Metz depuis mars 1919 ; l’hiver précédent, la compagnie avait cantonné à Court-Saint-Étienne, en Brabant, où les chasseurs avaient noué des attaches durables. Les lettres de 1919 montrent Claude entretenant ces liens par des colis et des réponses à chacun ; celle d’Angers en prolonge l’écho, avec les mêmes noms, Landais, Metz et la Belgique, et ce souvenir d’avoir toujours eu la chance de bien tomber au 26e.
Dans la famille, 1920 est l’année où la filature de coton André Saint-Léger et Cie, à La Madeleine, entre par voie d’apport dans les Établissements Agache, et celle du mariage d’Annie, la sœur de Claude, avec Pierre Durand, dit Gilbert, le 22 avril. Claude lui-même est versé dans la réserve du 37e régiment d’infanterie le 1er septembre.
L’ordonnance de Bourbon-Lancy touche une question ouverte du dossier. En septembre 1919, Simonne Barrois demandait à Claude si la souplesse revenait et s’il pouvait se promener. Agnès Wattinne, son épouse, évoquait vers 1985 une typhoïde grave suivie d’une rééducation à Bourbon-Lancy. La pièce de 1920, elle, prescrit une cure et des massages pour les articulations et les reins.
Dates repères, 1920
25 février au 5 mars : grève des cheminots partie du réseau P.L.M., levée le 1er mars par la Fédération (historique).
Début de mars : l’auteur de la lettre d’Angers redevient civil (lettre du 5 mai).
22 avril : mariage d’Annie Saint-Léger avec Pierre Durand, dit Gilbert (information familiale).
1er au 27 mai : grève générale des chemins de fer, terminée par un échec et près de 18 000 révocations (historique).
5 mai : l’entreprise angevine de l’ancien chasseur est arrêtée par la grève (lettre).
22 et 24 août : ordonnance de cure du docteur Piatot à Bourbon-Lancy, bains et douches au recto, massages au verso (pièce).
1er septembre : Claude est affecté au 37e régiment d’infanterie par le plan P de mobilisation (fiche matricule).
Courant de l’année : apport de la filature de coton André Saint-Léger et Cie aux Établissements Agache, dont le capital passe à 24 millions de francs (Livre du centenaire Agache, 1928).
D’Angers, d’un ancien chasseur du 26e bataillon de chasseurs à pied, démobilisé depuis deux mois. Quantième lu 5, lecture probable (une transcription antérieure lisait 8). Signature de lecture incertaine.
Angers 5. mai 1920
Cher Monsieur,
Je me permets de vous envoyer un petit mot, profitant pour ce d'un instant de liberté pendant le travail.
Actuellement nous ne sommes pas très très pressés, la grève des cheminots nous a arrêtés et sommes fort ennuyés de cela.
La saison s'annonce bonne et il est fort préjudiciable pour les affaires d'être ainsi arrêtés pour des bagatelles. —
Depuis deux mois que je suis redevenu civil, vous pouvez croire que je me sens parfaitement heureux, quoiqu'au 26e j'eus toujours la chance de bien tomber. —
Je ne reçois que peu de nouvelles des amis. — Quelques lignes de temps en temps de Landais, et de Courtin. —
Abrivant, lui-même semble avoir laissé la plume de côté se réservant pour sa rentrée prochaine au pays. —
Je reçois par contre de très bonnes nouvelles de Belgique, de Grootenbeque (lecture incertaine) et de Court.. Si j'écoutais les conseils de mes amis, je devrais aller faire un petit tour là-bas.. mais ! Peut-être un jour retournerais je à Court, car j'aimais bien les personnes chez qui nous logions. —
Eugène est toujours à Metz. Il s'est enfin décidé à suivre le peloton et je crois qu'il sera caporal sous peu ; il est grand temps.
Voici cher Monsieur tout le neuf du petit moujik (lecture incertaine) de la 4 (ou 1 ?) ! —
Mes parents me prient de vous transmettre leurs hommages (un mot barré : et).
Cordialement à Vous
Houdelaine (signature à parafe, lecture incertaine)
Ordonnance manuscrite du docteur A. Piatot, à Bourbon-Lancy, pour M. de St Léger, sur papier à en-tête. Le recto est daté du 22 août 1920 ; le verso, qui prescrit les massages, du 24 août. Écriture de médecin : texte établi sur le fac-similé, lectures incertaines signalées.
Docteur A. Piatot
Ancien Interne des Hôpitaux de Paris
Été : Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire). Hiver : 9, Place St François Xavier, Paris VII
Bourbon-Lancy le [ligne imprimée laissée en blanc]
M de St Léger
Bain à 35°5 de 15 minutes suivie de douche sous marine à 36° de 5 minutes sur les articulations et les reins (dans l'interligne, premier mot incertain)[mot illisible, Lotion ?] au retour
Sudation 1/4 d'heure et friction à l'eau de Cologne
Trois 1/2 verres d'eau de la Reine, un après le bain, les deux autres [mot illisible] avant le repas.
Repos une heure après le repas
22 Août 1920 [signature] A Piatot
[Verso]
Massage des muscles des jambes, des cuisses, des reins des épaules et des mains (sans les mouvements)
M Michaut (lecture incertaine ; vraisemblablement le masseur)
[signature] A Piatot
24.8.20
Sans date
D’un ami signant Rolland, qui tutoie Claude, au retour ou au cours d’un séjour à Hyères. Lettre non datée, placée en 1920 par convention : le mariage récent de l’auteur et l’absence de toute mention d’Agnès Wattinne la situent entre 1919 et juin 1923, en été d’après le passage sur la chaleur.
Mercredi.
Mon cher Claude,
Cela a été un bien grand plaisir pour nous de voir ton écriture et ton affectueuse lettre a été pour moi un dédommagement après être resté si longtemps sans pouvoir faire d'échanges d'idées avec toi. Tu as été si bon au moment de nos fiançailles et le temps me durait de pouvoir te dire combien je l'avais apprécié : Mais ce sont là des sentiments que l'on ne saurait exposer par écrit sans avoir un talent épistolaire, à moins de s'exposer à la pédanterie.
J'aime donc mieux t'exprimer mes sentiments par les actes de la vie que par des protestations d'amitié.
Ns. aurions bien voulu t'avoir à Hyères. — Le séjour t'aurait plu. Mais il parait qu'il y fait trop chaud et ma mère déménage pour Lyon sous peu. Quand te verra-t-on ! Si tu te rends au Touquet nous irions bien y faire un saut et refaire un petit mariage à ton intention. Ce sera bien gentil de te revoir sous pression, crois-le.
Bien affectueusement à toi mon vieux Claude. —
Rolland.
Sources
Fonds familial Saint-Léger : lettre d’Angers du 5 mai 1920 ; ordonnance du docteur A. Piatot, Bourbon-Lancy, une feuille à en-tête datée du 22 août 1920 au recto et du 24 août 1920 au verso (fichier d’archive nommé à tort 1929-08-29_Ordonnance_du_Dr_Piatot_archive.pdf) ; lettre non datée signée Rolland.
Fac-similés des trois pièces, sur lesquels le texte a été établi en octobre 2026 à partir de deux transcriptions antérieures de l’ordonnance.
Correspondance de 1919 : lettre de Simonne Barrois du 8 septembre 1919 ; lettres d’Edmond Rolland (juin 1919) et de Landais (20 août et 26 septembre 1919) sur le 26e bataillon à Metz et le cantonnement de Court-Saint-Étienne (individus/SAINT-LEGER_Claude_1897/Correspondances/1919_Lettres.html).
Fiche matricule de Claude Saint-Léger, classe 1917, n° 2871 : congé illimité du 13 septembre 1919, affectation au 37e régiment d’infanterie le 1er septembre 1920 (individus/SAINT-LEGER_Claude_1897/Militaire/1915-1941_Fiche_matricule_2871_classe_1917_Claude.html).
Information familiale communiquée par Arnaud Saint-Léger (2026) : mariage d’Annie Saint-Léger et de Pierre Durand le 22 avril 1920.
Agnès Wattinne, récit sur Claude Saint-Léger, vers 1985 (individus/SAINT-LEGER_Claude_1897/Recits/1985_Claude_Saint-Leger_par_Agnes.html).
Livre du centenaire des Établissements Agache, 1928, chapitre Le Développement de la Société (lieux/Etablissements_Agache/Recits/1928_Livre_du_Centenaire_Agache.html).
Institut d’histoire sociale de la CGT cheminots, livret de l’exposition sur les grèves de 1920 : ihs.cheminotcgt.fr.
Inventaire du patrimoine, Région Bourgogne-Franche-Comté, dossier Établissement thermal de Bourbon-Lancy : gertrude-d.bourgognefranchecomte.fr.
Inventaire du patrimoine, Région Bourgogne-Franche-Comté, dossier Maison dite villa Sainte-Thérèse, 9 avenue de la Libération, Bourbon-Lancy, construite par le docteur Adrien Piatot : gertrude-d.bourgognefranchecomte.fr.