Claude Adolphe Georges Saint-Léger (1897-1944) a dix-huit ans. Il s’est échappé de Lille occupée en août 1915 et a franchi la frontière hollandaise le 5 septembre, emportant de mémoire des renseignements sur les tranchées et les batteries allemandes. Rentré en France par l’Angleterre, il les a livrés à un ami de sa famille, J. Barrois, qui les a transmis le 12 septembre à la Mission militaire française attachée à l’armée britannique. Le 21 septembre, le général Victor Huguet, chef de cette Mission, l’invite au quartier général britannique de Saint-Omer, où l’état-major anglais souhaite l’entendre de vive voix. Les deux pièces réunies ici sont celles de la journée du 24 septembre : le permis automobile qui le mène jusqu’à Hinges, et le laissez-passer britannique qui l’y autorise.
Le contexte
Le grand quartier général britannique, le G.H.Q. des pièces anglaises, siège alors à Saint-Omer, où il restera jusqu’en mars 1916. Sa Section de renseignement, dirigée par le général George Macdonogh jusqu’à son départ pour le War Office au début de 1916, y interroge évadés, réfugiés et voyageurs venus des régions occupées : c’est elle qui délivre le laissez-passer du 24 septembre.
Le quartier général de la 1re Armée, celui du général Douglas Haig, est installé au château de Hinges, près de Béthune, à une quinzaine de kilomètres du front. C’est là que Claude est conduit, et il faut mesurer le moment : l’offensive de Loos, la plus grande attaque britannique de 1915, est lancée le lendemain matin, 25 septembre. La veille, le commandant en chef Sir John French s’est lui-même porté en avant à Lillers, laissant son chef d’état-major et le gros de ses bureaux à Saint-Omer. Faire venir un civil de dix-huit ans au quartier général d’armée la veille de l’attaque n’a de sens que si ses renseignements portent sur le secteur visé.
Deux régimes de circulation se superposent sur ces papiers. Le permis n° 68 441 émane du quartier général de la Mission française et ne vaut, dit son cachet, que pour la zone des armées britanniques : il autorise une voiture, un accompagnateur, un itinéraire laissé libre. Le laissez-passer, lui, est britannique, valable pour cette seule journée, et qualifie le déplacement de service militaire alors que Claude est civil et ne s’engagera que le 20 octobre suivant. Dix-sept jours plus tôt, son passeport consulaire de Flessingue portait au contraire un cachet rouge le déclarant non valable pour la zone des armées.
Dates repères, septembre 1915
5 septembre : passage en Hollande, dernière étape de l’évasion (carnet de route).
7 septembre : passeport n° 1101 délivré par l’agence consulaire de France à Flessingue, avec la mention qu’il ne vaut pas pour la zone des armées.
11 septembre : Claude est à Paris et y voit Barrois (carnet de route).
12 septembre : lettre de J. Barrois à la Mission Huguet, connue seulement par la réponse qu’elle a reçue.
21 septembre : lettre n° 6620 du général Huguet invitant Claude à Saint-Omer, et autorisation de circulation n° 6232 D.E.S., toutes deux adressées chez Barrois à Versailles.
22 septembre : sauf-conduit délivré à Paris par le Gouvernement militaire et la préfecture de police, destination Calais puis Saint-Omer.
24 septembre : permis automobile n° 68 441 et laissez-passer de la Section de renseignement du G.Q.G. ; aller et retour jusqu’à Hinges dans la journée.
25 septembre : ouverture de l’offensive de Loos.
20 octobre : engagement volontaire de Claude pour la durée de la guerre.
: laissez-passer de la Section de renseignement du G.Q.G. britannique
Délivré au grand quartier général britannique, à Saint-Omer. Valable pour la seule journée du 24 septembre 1915.
« The bearer Mr Claude St Léger is travelling to H.Q. Advanced 1st Army & return to G.H.Q. on Military Service. » — L. P. Bell, Capt. G.S.
« N.B. Available for this day only. »
[Cachet :] Intelligence Section, General Staff, General Headquarters — Date 24.9.15.
: permis de circuler par véhicule automobile jusqu’à Hinges (n° 68 441)
Délivré par le quartier général de la Mission militaire française attachée à l’armée britannique. Une photographie de Claude y est apposée.
Quartier général de la Mission militaire française attachée à l’armée britannique. N° 68 441. Permis de circuler par véhicule automobile.
[Cachet :] « Valable seulement pour la zone des armées britanniques. »
« Il est permis à M. Claude Saint Léger, 18 ans, demeurant à Paris, accompagné de une personne, de se rendre à Hinges et retour, en voiture automobile n° 1165, par l’itinéraire facultatif. Le permis de circuler est valable à partir du 24 septembre 1915. »
Délivré le 24 septembre 1915. Le général Huguet, chef de la Mission militaire française attachée à l’armée britannique. P.O. Le Chef de la Section du courrier, [signature].
[Photographie de Claude ; cachet daté du 24-9-15.]
Sources
Laissez-passer de la Section de renseignement de l’état-major du grand quartier général britannique, signé L. P. Bell, capitaine de l’état-major, cachet daté du 24.9.15. Fac-similé joint à cette page.
Permis de circuler par véhicule automobile n° 68 441, quartier général de la Mission militaire française attachée à l’armée britannique, 24 septembre 1915, signé par ordre du général Huguet par le chef de la Section du courrier. Fac-similé joint à cette page.
Lettre n° 6620 du général Huguet et autorisation de circulation n° 6232 D.E.S., 21 septembre 1915, fonds Saint-Léger.
Sauf-conduit du Gouvernement militaire de Paris et de la préfecture de police, 22 septembre 1915, fonds Saint-Léger.
Passeport n° 1101 de l’agence consulaire de France à Flessingue, 7 septembre 1915, fonds Saint-Léger.
Carnet de route de l’évasion, août et septembre 1915, fonds Saint-Léger.
The Western Front Association, notice sur Haig et la bataille de Loos, pour la localisation du quartier général de la 1re Armée à Hinges et le déplacement de Sir John French à Lillers le 24 septembre 1915.
Notice biographique du général George Macdonogh, chef du renseignement au grand quartier général britannique jusqu’au début de 1916.