Claude Adolphe Georges Saint-Léger (1897-1944), officier de liaison administrative assimilé au grade de commandant, dirige depuis Amiens la liaison française auprès des Lines of Communication britanniques. Ce feuillet manuscrit, écrit au recto et au verso, ne porte ni date, ni en-tête, ni signature, ni nom de destinataire. Sept points numérotés y traitent de wagons immobilisés, de minerai de fer, de prestations, de secrétariat, de voitures et de chauffeurs. C’est un brouillon, resté dans ses papiers : la lettre au propre est perdue. Rien d’autre dans le fonds ne montre d’aussi près le travail quotidien de cette fonction, dans les deux ou trois mois qui précèdent sa mort accidentelle à Basseux, le 14 décembre 1944.
Le contexte
À l’automne 1944, le front allié a quitté la Normandie et bute sur les frontières belge et néerlandaise. La bataille est devenue une bataille de ravitaillement, et l’armée britannique confie sa zone arrière à une organisation propre, les Lines of Communication : ports, dépôts, voies ferrées, cantonnements, réquisitions. Cette zone recouvre des départements français qui ont leur préfet, leur commissaire de la République et leurs administrations remises en place depuis quelques semaines à peine. Toute la difficulté est là, et c’est le métier des officiers de liaison administrative.
Les points de ce brouillon en donnent la mesure. Le minerai de fer d’abord : la transversale ferroviaire qui relie le bassin ferrifère de Briey à la zone métallurgique de Valenciennes est l’axe vital de la sidérurgie du Nord, et il faut obtenir des Alliés qu’ils lui laissent des trains. Briey se trouve dans la zone américaine, d’où le recours à l’état-major du général Bradley, alors que Claude sert auprès d’un état-major britannique : il travaille exactement sur la couture. Les wagons ensuite, cinq cent soixante, bloqués par des prises de guerre, c’est-à-dire par du matériel saisi sur l’ennemi que personne ne décharge. Les prestations enfin, ce prélèvement sur l’économie française qu’opèrent des officiers dont il ne connaît même pas la liste.
Le reste est une misère de moyens. Pas de crédits pour une dactylo, pas de voiture de service assurée, des cartes de ravitaillement à obtenir pour quatre chauffeurs, et un courrier si lent qu’il finit par décider de s’en passer.
Dates repères
1er septembre 1944 : ses états de service font commencer sa mission auprès des Lines of Communication britanniques.
3 septembre 1944 : Francis-Louis Closon prend ses fonctions de commissaire régional de la République pour le Nord et le Pas-de-Calais, à Lille.
13 septembre 1944 : François Coulet, ancien commissaire de la République à Bayeux, est nommé délégué aux relations interalliées.
14 octobre 1944 : la note n° 79 le charge, à compter du 15, du commandement des officiers de liaison français auprès des Lines of Communication.
Octobre ou novembre 1944 : ce brouillon. La pièce n’est pas datée. Elle est postérieure à l’entrée en fonctions de Closon, qu’elle suppose agissant, et son ressort de quatre départements correspond au commandement institué le 14 octobre, non au poste amiénois du 1er septembre.
Novembre 1944 : d’autres brouillons de lettres, adressés à J. Rheims, portent une demande de mutation.
14 décembre 1944 : mort à Basseux, dans le Pas-de-Calais.
Brouillon sans date ni destinataire
Feuillet manuscrit, recto et verso, sans en-tête ni signature. Écriture de Claude Saint-Léger.
Recto
Comme suite à ma visite à Lille :
1° vous avez dû recevoir une lettre adressée d’accord avec Danon par M. Closon à M. Coulet pour lui demander de faire un effort pour augmenter les transports de minerais de fer entre Briey et Valenciennes.
Un double de cette lettre est à faire parvenir au colonel de Rettival qui a dû agir déjà personnellement à l’Etat Major du Général Bradley.
2° La question du chargement des 560 wagons actuellement bloqués par des prites (lecture probable : prises) de guerre est en voie de règlement direct à Lille.
Nous ferons alors les wagons seraient ramenés à Lille et déchargés sous la direction des R.E., (j’ai eu connaissance d’autres wagons non déchargés dans le Pas de Calais et fais faire une enquête j’espère déjà ce sujet.)
3° Je voudrais avoir pour le Nord, le Pas de Calais, la Somme et l’Oise la liste des officiers américains habilités pour prélever des prestations par A.F.A. (du budget du L. of C.)
4° Il est impossible à moins que nous ne puissions avoir des crédits pour avoir une dactylo secrétaire civile de me procurer une secrétaire ici. Veuillez envoyer au bureau du stage à Paris ;
Verso
début de la semaine prochaine j’ai une mère, une femme mobilisée susceptible de remplir ce rôle
5° Je n’ai pas encore reçu toutes les réponses concernant les voitures et chauffeurs.
6° urgent de me besoins de voitures. Mais dès maintenant il me faut pour assurer le service une voiture pour moi en remplacement de ma Peugeot n° matricule G M P 00624.
et une voiture pour le Capitaine Bucquet. qui me roule dans une voiture F.F.I. qui m’a été retirée
7° a) voici les noms de quatre chauffeurs auxquels pourraient être délivrés les cartes A.A.F.I. (lecture ouverte : N.A.A.F.I., Navy, Army and Air Force Institutes)
b) Chauffeur du Cdt Saint Léger : François Daniel n° matricule engagé volontaire à Bayeux le 31 Juillet 1944
du Capitaine de Chavarreguy.
du Capitaine Bucquet
du Capitaine Lefebvre.
Je reçois différentes demandes particulièrement concernant les voitures de vous ou du colonel devant les délais énormes que met le courrier à me parvenir j’enverrai ces papiers directement à tous les officiers en leur demandant
Sources
Brouillon de lettre manuscrit, sans date ni destinataire, un feuillet recto verso. Archives familiales Saint-Léger.
Note n° 79 du 14 octobre 1944 de la Section militaire de liaison auprès du délégué aux relations interalliées, signée J. Rheims, chargeant le commandant Saint-Léger du commandement des officiers de liaison des Lines of Communication à compter du 15 octobre 1944.
Lettre de condoléances du commandant Darnay, 22 décembre 1944, qui donne le secteur de la mission.
Carnet d’officier de liaison, août et septembre 1944, pour les autorités de la Somme et pour les voitures prises de guerre.
Dossier de décès de Claude Saint-Léger, Service historique de la Défense, Caen, AC 21 P 148010.
Notice Francis-Louis Closon, Ordre de la Libération et Institut national de la statistique et des études économiques, pour la date de son entrée en fonctions à Lille.
André Meynier, « À propos de la voie ferrée Valenciennes-Thionville », L’Information géographique, 1957, pour la fonction de la transversale entre le bassin de Briey et Valenciennes.
Claude Hettier de Boislambert, récit de la Mission militaire de liaison administrative, Revue de la France Libre, pour l’organisation de la mission et sa section de liaison féminine.
Notice Navy, Army and Air Force Institutes, pour la lecture proposée du sigle du point 7 a.