Filature Motte-Bossut (« La Filature Monstre »)
Filature Motte-Bossut (« La Filature Monstre »)
Résumé
La fondation — 1843
Le 26 janvier 1843, trois hommes signent un acte sous-seing privé au bord du canal de Roubaix. Le premier est Louis Motte-Bossut (1817–1883), fils d'une famille de marchands-fabricants de Tourcoing, qui a épousé en 1841 Adèle Bossut — fille du maire de Roubaix — et a accolé le nom de sa femme au sien selon l'usage nordiste. Le deuxième est Louis Wattinne-Bossut, beau-frère de Louis Motte, car il a lui-même épousé la sœur d'Adèle, Pauline Bossut, en 1837. Le troisième est Cavrois-Grimonprez, oncle de la femme de Motte. Chacun apporte un tiers des fonds, soit 200 000 francs-or, pour un capital total de 600 000 francs — une somme considérable à l'époque.
La société ainsi constituée s'appelle Motte-Bossut et Cie. Son objet : exploiter une filature de coton au bord d'un bras mort du canal de Roubaix.
« Le 26 janvier 1843, était constituée en sous-seing privé une association pour l'exploitation d'une filature de coton entre MM. Cavrois-Grimonprez, Wattinne-Bossut et Motte-Bossut. La mise totale de la société était de 600 000 Francs-Or, somme considérable pour l'époque, fournie par tiers par chacun des associés. »
C'est Louis Motte-Bossut qui est l'âme du projet. De retour d'un voyage à Manchester en novembre 1842, il a vu fonctionner les self-acting mules anglaises — des métiers à filer automatiques, deux fois plus productifs que les vieilles mule-jenny françaises et encore rarissimes en France. Il commande aussitôt 18 000 broches chez Sharps & Roberts, et fait construire sur un terrain acheté à son beau-père Bossut-Grimonprez un bâtiment de cinq étages pour les abriter.
La filature monstre
L'usine est si démesurée que les Roubaisiens la surnomment spontanément « la filature monstre ». Avec ses cinq étages dominant tout le quartier, ses 18 000 broches dès 1843 — soit la capacité de dix filatures moyennes de l'époque — elle représente un choc visuel et industriel sans précédent pour la ville. C'est la première grande application en France des renvideurs mécaniques anglais à grande échelle.
Qu'est-ce qu'un métier self-acting ? La self-acting mule, mise au point par Richard Roberts en Angleterre dans les années 1820, est une machine à filer automatique qui remplace la mule-jenny manuelle. Elle effectue seule les opérations d'étirage, de torsion et de renvidage du fil, ne nécessitant qu'une surveillance légère. Par rapport aux anciens métiers, elle divise par deux les besoins en main-d'œuvre qualifiée et permet de doubler ou tripler les cadences. En 1843, très peu de filatures françaises en sont équipées.
Les incendies — 1845 et 1866
Les filatures de coton sont des usines particulièrement exposées aux incendies : la poussière de coton, les courroies de transmission en cuir, les planchers en bois, les premières machines à vapeur — tout concourt à transformer le moindre accident en catastrophe. La filature monstre n'y échappe pas.
En juillet 1845, quelques mois à peine après la mise en route, un incendie gigantesque détruit entièrement l'établissement, à la consternation générale. Louis Motte-Bossut ne se décourage pas. Il fait reconstruire l'usine en dix mois, sur l'emplacement d'origine, avec des ambitions décuplées : 40 000 broches, puis 44 000 en 1847, alimentées par cinq chaudières et deux machines à vapeur de 50 chevaux chacune. L'usine dépasse désormais à elle seule la capacité de l'ensemble des autres filatures de Roubaix et Tourcoing réunies.
En novembre 1866, un second incendie ravage les deux étages sous combles. Le Journal de Roubaix en rapporte les circonstances : un fileur, impatient de se mettre au travail, allume son bec de gaz sans la lanterne réglementaire — les débris d'allumette enflamment les bobines, le feu gagne les deux derniers étages, dont les planchers s'écroulent sur les voûtes du cinquième. Ces voûtes en brique, elles, tiennent bon — preuve de la qualité du système constructif dit fireproof adopté pour le bâtiment.
Cette fois, Louis Motte-Bossut prend une décision radicale : il abandonne le site de la filature monstre et transfère toute son activité dans une annexe construite à l'épreuve du feu en 1862, de l'autre côté du bras mort du canal. La filature monstre originelle disparaît. Il n'en reste aujourd'hui qu'un pan de mur et trois arcades, derrière le monument à la mémoire d'Eugène Motte.
L'architecture — Un château de l'industrie
Le bâtiment qui lui succède, agrandi et rehaussé à plusieurs reprises à partir de 1866, est celui que l'on connaît aujourd'hui. Son architecture est délibérément triomphante : créneaux, pignons à redents, arcatures en plein cintre, tours octogonales, cheminée crénelée de 37 mètres — tout emprunte au vocabulaire du gothique médiéval anglais, le High Victorian Gothic. Ce n'est pas un accident. À mesure que l'entreprise grandit, la famille Motte-Bossut habille consciemment son usine d'une image destinée à marquer son emprise sur le paysage urbain de Roubaix. La marque de fabrique utilisera d'ailleurs pendant des décennies l'emblème de la tour crénelée dans ses étiquettes et publicités.
À l'intérieur, la structure est à l'opposé de cette ostentation médiévale : un système fireproof d'origine anglaise, basé sur des voûtains en brique reposant sur des poutres en fer et des colonnes en fonte, excluant tout matériau inflammable. Un système qui s'est montré efficace lors des incendies successifs, et qui est toujours en partie observable dans les bâtiments aujourd'hui.
Les sociétés successives
La société Motte-Bossut et Cie est dissoute le 8 novembre 1867 — les associés initiaux, Louis Wattinne-Bossut et Cavrois-Grimonprez, s'étant retirés après les vicissitudes des incendies. Louis Motte-Bossut poursuit seul, puis avec ses fils :
En 1868, la société en nom collectif Motte-Bossut et Fils, au capital de 1 800 000 francs, dont l'objet est la filature de coton. En 1877, une filature de laine est érigée sur le terrain en vis-à-vis, les deux bâtiments reliés par une passerelle — puis définitivement réunis par un nouveau bâtiment en 1891. En 1878, nouvelle société en nom collectif Motte-Bossut Fils, formée entre les quatre fils de Louis Motte-Bossut. En 1919, transformation en société anonyme Établissements Motte-Bossut Fils, au capital de 9 millions de francs — les actionnaires restant exclusivement des membres de la famille. En 1948, la dénomination devient simplement Motte-Bossut, puis Motte-Bossut SA en 1968.
Entre-temps, l'entreprise se diversifie considérablement : tissage de velours à Leers (1871), filature de laine à Roubaix (1883), manufacture de velours avenue Alfred Motte (1903), tissages à Vadencourt et Comines (1924–1927). Une courte association commerciale avec la maison Mengers pour développer les ventes en Alsace occupée donne naissance à la raison sociale Motte-Bossut Fils et Mengers — la seule exception à la règle familiale stricte que s'imposait la société.
Déclin et reconversion
La crise de l'industrie textile frappe durement dans les années 1970. Malgré des tentatives de relance sous la marque Sporvel et l'achat de nouvelles machines, l'entreprise ne survit pas à la désindustrialisation du Nord. La filature de laine ferme en 1979, la filature de coton en 1981, et le dépôt de bilan est prononcé en septembre 1982 après 139 ans d'existence. Les 650 derniers salariés sont licenciés. La Voix du Nord titre : « Le château fort est tombé. »
Le bâtiment est sauvé de la démolition par son inscription à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1978. La ville de Roubaix le rachète et en fait don à l'État. Un concours d'architectes est lancé en 1985 — c'est le projet de l'architecte Alain Sarfati qui l'emporte. Les travaux de réhabilitation se déroulent de mars 1989 à 1993, pour un budget de 150 millions de francs. Sarfati imagine le bâtiment comme un vaisseau échoué en centre-ville, et conçoit l'ensemble sur une métaphore maritime — puits de lumière aux gardes-corps rappelant des bastingages, toiles blanches cascadant le long du corps central, salle de lecture avec son mobilier « mouette ».
Depuis 1993, l'ancienne filature monstre abrite les Archives nationales du monde du travail (ANMT), installées à l'adresse même où Louis Motte-Bossut, Louis Wattinne et Cavrois-Grimonprez avaient signé leur acte fondateur cent cinquante ans plus tôt.
Sources
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