Peignage Amédée Prouvost & C
Peignage Amédée Prouvost & C
1851 — 1951
Centenaire du Peignage Amédée Prouvost
Roubaix
Peignage Amédée Prouvost & Cie : 1851-1951, Roubaix, 1951, Ateliers A.B.C., Paris.
Le Peignage Amédée Prouvost & Cie a été fondé en 1851 par Monsieur Amédée Prouvost en association avec Messieurs Louis, Jean et Henri Lefebvre. Le 24 juin 1951, leurs petits-fils et arrière-petits-fils en ont célébré le centième anniversaire entourés de tous leurs collaborateurs.
Fondateurs
Amédée Prouvost · 1820–1883
Louis Lefebvre · 1818–1875
Henri Lefebvre · 1821–1867
Jean Lefebvre · 1819–1893
Albert Prouvost · 1855–1916
Amédée Prouvost · 1853–1927
Edouard Prouvost · 1861–1933
Léon Lefebvre · 1859–1922
Edmond-H. Lefebvre · 1849–1900
Edmond Lefebvre · 1885–1949
Le Centenaire du Peignage Amédée Prouvost & Cie a été célébré à Roubaix le 24 juin 1951. Les Gérants, ainsi que ceux qui, groupés autour d'eux, ont participé à cette cérémonie, ont désiré en fixer par l'image les principaux épisodes, afin d'en conserver un souvenir durable et de faire partager à leurs amis absents la joie qui les animait. C'est ainsi que le lecteur pourra s'associer à la Messe qui fut célébrée par S. E. le Cardinal Liénart, dans l'église Saint-Vincent de Paul à Wattrelos, paroisse du Peignage.
Après un vin d'honneur au restaurant Amédée Prouvost, un déjeuner réunit sept cents des plus anciens cadres et ouvriers du Peignage et des firmes affiliées autour des représentants des deux familles Prouvost et Lefebvre dans une salle de triage tapissée d'écussons composés avec des pièces de machines et des instruments de travail. M. Albert Prouvost père, l'aîné des Gérants, associa dans un même hommage ceux qui, pendant cent ans, ont travaillé en commun pour que le Peignage devienne et demeure ce qu'il est. Ainsi fut retracé l'enchaînement des faits qui marquèrent l'évolution de notre firme pendant le siècle écoulé ; et ces hommes du Nord dont l'obstination au travail fit aboutir à des conceptions industrielles originales, et des méthodes souvent hardies furent proposées comme modèle à leurs successeurs de 1951 : il fallait que cet exemple particulier soit extrait de l'histoire de l'essor industriel de la France aux 19e et 20e siècles, parce qu'au delà même du cadre de l'entreprise il est un symbole de la vitalité de notre industrie. A l'issue du déjeuner chacun des médaillés du travail, qu'il convenait d'honorer particulièrement ce jour-là, reçut un souvenir en reconnaissance de sa fidélité.
L'après-midi, l'ensemble des cadres et ouvriers du Peignage Amédée Prouvost & Cie et de ses deux filiales : la Société de Négoce Prouvost & Lefebvre et la Lainière de Roubaix, se rejoignit au stade Amédée Prouvost. Là, une fête de plein air à laquelle tous les ouvriers du Peignage et de la Lainière avaient été invités ainsi que leurs familles, les retint jusqu'à la nuit et de nombreuses attractions fournirent à tous quelques heures de détente.
Le rappel de cette fête nous invite aussi à faire le point de ces cent années d'activité industrielle. Des journées comme celle du 24 juin, permettent de jeter un regard d'ensemble sur la situation qu'occupent à l'heure actuelle le Peignage Amédée Prouvost & Cie et la Lainière de Roubaix, grâce au dévouement de leurs collaborateurs et aux progrès de la technique.
Plus encore, nous voudrions que chacun de nos amis participe à l'esprit qui nous anime et dont nous sommes plus fiers que d'une belle réussite industrielle.
Mes frères,
Le Peignage Amédée Prouvost & Cie célèbre aujourd'hui le Centenaire de sa fondation. Je suis venu volontiers m'associer à votre joie et présider cette cérémonie, heureux d'avoir l'occasion de vous témoigner ma sympathie et de glorifier l'œuvre que vous avez accomplie. Car l'Église honore le travail aussi bien celui des patrons que celui des ouvriers, et, s'il est une circonstance où il convient de le fêter, c'est bien aujourd'hui dans cette église où sont réunis ceux qui sont attachés au même labeur depuis tant de générations.
L'honneur en revient d'abord aux familles Prouvost et Lefebvre qui, dès l'origine, se sont unies pour créer cette industrie. Il n'y aurait ni usines, ni outillage, ni rien, si ceux qui en avaient alors les moyens n'avaient osé s'en servir. L'Évangile blâme celui qui, pour mieux garder son trésor, l'enterre, au lieu de le faire valoir. Je félicite donc les industriels qui ont employé les ressources de leur fortune, de leur intelligence et de leur courage à fonder ce Peignage et leurs enfants et petits-enfants qui ont consacré leurs efforts à développer constamment l'organisme initial. Grâce à eux, se sont successivement établlis le Peignage Amédée Prouvost & Cie, la Filature de la Lainière et la Société de Négoce Prouvost-Lefebyre. Et tous ces établissements fournissent le moyen de gagner leur vie à des milliers d'ouvriers, en même temps qu'ils accroissent l'essor économique de la région roubaisienne et l'équipement industriel de la France. C'est justice de le reconnaître et de rendre aujourd'hui à ces familles un très sincère hommage.
Mais rien n'aurait été réalisé non plus, s'il n'y avait pas eu, pour manipuler la matière, conduire les machines, effectuer le travail de bureau, des cadres, des employés et des ouvriers. Eux aussi, méritent d'être mis à l'honneur, car leur travail souvent pénible a contribué, pour sa part, au succès de l'entreprise. Les grandes choses ne sont jamais l'œuvre d'un seul, elles sont le résultat de l'effort de tous. Personne ne se suffit à lui-même, nous avons besoin les uns des autres : les plus grands des plus humbles et réciproquement. Aussi suis-je heureux de saluer tout particulièrement dans cet auditoire, les médaillés du travail qui sont au nombre de deux cent soixante neuf et les deux cent soixante et un retraités qui ont accompli dans les usines plus de trente années de service. Grâce à tous ses travailleurs, à leur labeur, à leur habileté, à leur dévouement, l'entreprise a prospéré. Il est juste de les en féliciter.
Cependant la prospérité matérielle n'est pas tout. Il ne faut pas qu'à mesure qu'elle se développe, elle porte atteinte à la santé, à la culture, ni à la dignité de la personne de l'ouvrier.
Ce danger n'a pas tardé à se faire sentir et il a fallu se préoccuper de créer des Institutions Sociales pour y remédier. Vous en avez eu le souci et je ne puis que louer tout ce qui a été fait ici pour créer des écoles, des terrains de sport, des colonies de vacances, des services de médecine et d'hygiène, des allocations familiales, des retraites et, plus récemment encore, avec le C.I.L. de Roubaix-Tourcoing, des logements sains et confortables.
Je saisis avec plaisir l'occasion qui m'est offerte de dire le bien que je pense de cette dernière initiative. Non seulement, elle répond à l'un des besoins les plus urgents de notre temps, en procurant aux familles des maisons au lieu des taudis, mais, grâce à son organisation paritaire dans laquelle les syndicats de patrons, de cadres et d'ouvriers unissent leurs efforts pour la réalisation d'une tâche éminemment sociale, je vois comme le prélude d'une féconde entente entre tous les hommes de bonne volonté. Et je voudrais que cet exemple fût suivi dans la France entière !
Voilà l'œuvre d'un siècle. Elle est belle, mais elle n'est pas terminée. Rien ici-bas n'est jamais terminé et il y a encore bien des progrès à accomplir. L'Église veut que dans la profession dont ils sont membres actifs, l'employé et l'ouvrier aient une place digne d'eux, et qu'ils bénéficient de la prospérité que, par leur travail, ils contribuent à créer. Sur ce point, nous avons encore de grands progrès à faire et tandis que s'achève un siècle qui fut celui des commencements, je souhaite ardemment que celui qui s'ouvre réalise ces espérances qui sont celles de tout un peuple. L'Église ne croit pas que le chemin pour y parvenir soit celui d'une lutte implacable entre les classes, mais elle ne craint pas d'appeler tous les hommes de bonne volonté, patrons et ouvriers, à aborder franchement entre eux ces problèmes et à conjuguer leurs efforts pour créer dans la paix une organisation professionnelle plus juste et plus humaine. Nous prierons tous ensemble durant cette Messe à cette grande intention.
Ainsi soit-il.
Achille Cardinal Liénart
Évêque de Lille
En ma qualité d'aîné des Gérants du Peignage Amédée Prouvost et Cie, j'ai la profonde satisfaction de célébrer aujourd'hui, avec vous, parents, collaborateurs et amis, dans une même intense émotion, le Centenaire de notre Société.
Nous avons rendu ce matin un reconnaissant hommage aux Fondateurs et aux générations de Patrons, Directeurs, Contremaîtres, Employés et Ouvriers décédés. Avec un égal dévouement, ils ont donné à tout moment le meilleur d'eux-mêmes pour faire vivre et rendre féconde l'œuvre créée en 1851.
Je voudrais maintenant essayer d'évoquer devant vous ces aînés auxquels nous devons tant et dont nous ne sommes que l'éphémère prolongement, faire revivre devant vos yeux des souvenirs de notre vieille Flandre et, en particulier, ce passé du milieu du XIXe siècle qui nous semble tellement lointain, tant ses conditions de vie sont différentes de celles de nos jours.
Les premières machines à vapeur viennent d'être installées, les premiers chemins de fer mis en exploitation, mais ce sont cependant encore les moyens d'action limités des siècles précédents, le travail à la main et la traction animale, qui prédominent largement. Les hommes qui pensent à l'adoption du travail mécanique, afin d'abaisser le coût des produits et de les mettre à la portée du plus grand nombre, passent pour des chimériques.
Cependant, un jeune homme, à cette époque, naît à la vie des affaires : Amédée Prouvost. Il a de solides traditions terriennes et industrielles. Depuis des centaines d'années ses ancêtres avaient été de grands travailleurs profondément accrochés au sol natal ; ils s'étaient acquis l'estime générale.
L'un d'eux Huars Prouvost, dit des Huçons, en 1397, était tenancier de la Seigneurie de Favreules appartenant aux Seigneurs de Roubaix et de Croix. Il labourait à son compte une surface considérable comprenant la Verte Rue (résidence actuelle de nos confrères et amis Motte), le Manoir de la Haye (aujourd'hui, avenue Gustave-Delory), les monts de Barbieux (notre jardin public), les quartiers du Moulin et du Trichon, jusqu'à la rue de la Mackellerie.
Du temps du dernier Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire — celui qui octroya à notre ville, sur l'intervention de « son chambellan et amy » Pierre Seigneur de Roubaix, la fameuse charte « nous permettant de faire draps de toutes laines » — un autre ancêtre Jean Prouvost, en 1460, était Seigneur de Wasquehal (une bien modeste Seigneurie) et en 1474 était nommé échevin de Roubaix (une toute petite ville de moins de trois mille habitants).
Ses fils et petits-fils furent, eux-aussi, cultivateurs, mais en même temps négociants manufacturiers en lainages et cotonnades. Après le 9 thermidor, en 1795, l'aïeul d'Amédée Prouvost, Pierre Constantin Prouvost était maire de Roubaix qui comptait alors huit mille habitants.
A l'instar de son père, Henri Prouvost Defrenne, Amédée Prouvost eut ses débuts comme négociant. Sa prime jeunesse a été assez turbulente : il trépigne à la pensée d'une vie placide et monotone. A vingt ans, se sentant l'âme d'un novateur, il veut briser avec des horizons trop étroits et entreprend de voyager. Dédaignant la bonne vieille diligence, qui ne le conduirait pas partout où il désire pousser ses investigations, il fait son tour de France à cheval. Dans ses lettres et dans ses notes de voyage s'entremêlent des impressions d'artiste sensible à la beauté des paysages et des vues très objectives sur les réalités industrielles diverses qu'il découvre.
Cette romanesque chevauchée montrait un tempérament ardent et courageux qui, au cours d'une magnifique carrière, allait faire preuve d'autant de prudence que d'audace et illustrer dans un grand exemple la devise même de notre Cité : « Droiture et Habileté » — « Probitas industria ».
En 1844, à 25 ans, Amédée Prouvost, avant de tendre à la réalisation de son grand rêve industriel, fonde son foyer : il épouse Joséphine Yon, fille de Charles Yon et d'Hyacinthe Delaoutre de deux anciennes familles de Lille et de Roubaix. Le jeune époux va trouver en elle une créature exquise de douceur et de tendresse qui sera constamment pour lui le meilleur conseil et le plus sûr appui, sur le plan des affaires comme dans le domaine social.
De tout temps, les Prouvost ont eu ce bonheur inestimable d'être puissamment secondés par leurs épouses ou leurs filles. Antoinette Le Blan au XVIe siècle, Marguerite De Lespaul au XVIIe, Antoinette Masurel, Agnès Florin et Henriette Destombes au XVIIIe, Sœur Béatrix Prouvost sous la Terreur, ma grand-mère Joséphine Yon, ma mère Marthe Devémy au XIXe, furent tour à tour des modèles de courage, de bonté et de dévouement. Et quels beaux vieux noms, bien de chez nous, elles portaient. De nos jours, nos épouses Lefebvre ou Prouvost — n'ont pas à se faire ressouvenir de leurs devoirs. D'elles-mêmes, elles les remplissent, comme leurs charmantes aïeules, à collerettes, coiffes et bonnets, allègrement, sans ostentation, animées par la volonté d'apporter, avec toute la délicatesse de leur cœur, leur part d'initiative aux améliorations sociales encore si nécessaires.
En 1845, l'idée de substituer au peignage à la main de la laine, le peignage mécanique est dans l'air. Le Nord bouge et, comme toujours, tient à sa position d'avant-garde. Les Anglais viennent de prendre leurs premiers brevets. D'arrache pied, Amédée Prouvost travaille à son âge à s'assimiler la technicité et rapidement il se convainc que le moment est venu de prendre la grande décision.
Il s'ouvre de ses projets à des jeunes qui ont à peu près son âge et eux-aussi de la vitalité à revendre : les trois frères Lefebvre, Louis, Jean et Henri. Ils viennent de former entre eux une Société en nom collectif sous la raison sociale « Lefebvre-Ducatteau frères », succédant à la Société « Veuve Lefebvre-Ducatteau » qui, sous la direction très avisée de leur mère, a magnifiquement prospéré. Les frères Lefebvre sont de suite acquis aux propositions de commandite qu'Amédée Prouvost leur formule ; mais il ne peut être question pour eux, de renoncer à donner toute leur activité à l'affaire Lefebvre-Ducatteau en plein succès pour s'orienter effectivement vers un Peignage de laines dont les résultats ne peuvent encore apparaître qu'assez incertains. Il ne pourra donc s'agir au départ que d'une commandite.
Saluons au passage la mère des trois frères Lefebvre : Marie-Rose Ducatteau. Ses parents exploitaient la grande ferme Ducatteau qui était la première sur le territoire de Roubaix en venant de Tourcoing et comprenait les terres situées entre ce que nous appelons maintenant le pont Vanoutryve, le Conditionnement et le pont Saint-Vincent-de-Paul.
La fille du fermier, Marie-Rose, était accorte, jolie, pétillante d'esprit : elle plaisait infiniment. Un négociant manufacturier de vieille souche, Florentin Lefebvre, fit sa cour avec succès. Le mariage fut des plus heureux : dix enfants en furent la brillante consécration.
A la ville, Perrette allait faire une magnifique carrière d'homme d'affaires ! Au milieu du XIXe siècle, l'industrie avait un caractère familial très marqué. Les ateliers étaient, le plus souvent contigus à la maison d'habitation du patron et sa femme participait généralement à la direction. C'était presque toujours elle qui répartissait les matières aux ouvriers, réceptionnait les pièces tissées et tenait ou contrôlait au moins la comptabilité. Florentin Lefebvre se livrait à de lointaines expéditions — le plus souvent à cheval, lui aussi — et sa fantaisie le conduisit jusqu'en Italie. Durant ses éclipses, Marie-Rose prenait résolument la barre et réussissait admirablement. Son rôle d'animatrice de la « Fabrique de nouveautés » créée en 1825 devint rapidement primordial. Son mari disparaissait prématurément en 1833. En 1845, quand elle céda ses intérêts à ses trois fils, la manufacture était basée sur un tissage de 250 métiers à la Jacquart occupant environ 500 ouvriers. Elle était spécialisée dans une fabrication d'étoffes pour gilets de haute fantaisie, du meilleur goût mais du genre peu discret que les hommes aimaient à porter vers le milieu du XIXe siècle et qui séduisaient infiniment leurs compagnes : couleurs claires, chatoyantes, dessins à ramages d'or brodés de fleurs en soie. Les produits étaient si appréciés qu'ils étaient très exportés en Angleterre où les dandys lançaient à ce moment la mode masculine à Paris.
Amédée Prouvost, assuré des capitaux suffisants, presse les étapes de son établissement comme peigneur de laines. Il se voit, du reste, talonné à Roubaix même par son ami Léon Allart, bousculé et devancé par les Anglais, les Holden qui, en 1847, construisent à Saint-Denis une première petite usine dont le matériel fut plus tard transporté à Croix. A force de ténacité l'entreprise est enfin menée à bonne fin : 16 peigneuses Schlumberger (type conçu en 1845 par l'Alsacien Heilman) et 5 peigneuses Passavant sont acheminées vers la rue du Fort et mises en place. Dans un laborieux enfantement, l'année 1851 voit enfin sortir de ses premières machines leur premier lot de peignés : le Peignage Amédée Prouvost et Cie est né.
La lutte ne fait que commencer. A cette époque, les difficultés propres à toute industrie mécanique à ses débuts peuvent être difficilement imaginées : pour faire face à chaque obstacle s'opposant à une amélioration de la qualité de la production ou à l'abaissement de son prix de revient, il faut procéder par tâtonnements successifs, dont aucun n'apparaît pleinement satisfaisant. Dans ce combat de chaque jour, s'agit-il d'apprivoiser pour qu'elle se fasse belle sous l'étreinte du peigne, nous pouvons supputer les services inappréciables rendus par les praticiens penchés obstinément sur leur travail. Devant certains problèmes difficiles à résoudre, le patron et l'ingénieur dans leur atelier de recherches ont souvent trébuché. La solution a été quelquefois apportée par le robuste bon sens, la perspicacité d'un contremaître, voire même d'un ouvrier. Toute affaire qui a subi l'épreuve de la durée a une immense dette de reconnaissance envers tous ceux qui, aux divers échelons de la hiérarchie, ont travaillé avec conscience et inlassablement pour elle.
Dès 1851, les trois frères Lefebvre apportent à leur ami, Amédée Prouvost la plus utile collaboration technique. Cependant, les premières années accusent un déficit d'exploitation. En 1855, s'ouvre l'ère des bilans bénéficiaires. Mis en confiance, les associés décident un premier agrandissement, construisent une seconde usine, rue du Collège, sont les premiers à introduire en France la peigneuse Noble, puis acquièrent les licences de la peigneuse Rawson.
Grand événement en 1860 : la France se rallie à la politique du libre échange. Roubaix-Tourcoing allaient de ce fait, pouvoir concevoir une large politique d'expansion et fortement exportatrice en tous lainages, tissus, fils et peignés. Après être rapidement arrivé à concurrencer les Anglais dans le monde entier, notre Centre a fait mieux encore : il a réussi, dès cette époque, à introduire en Angleterre même ses produits et semi-produits. Quatre vingts dix ans plus tard, en 1951, il y maintient encore fermement ses positions.
En 1862, parallèlement, Lefebvre-Ducatteau Frères et Amédée Prouvost et Cie participent à l'Exposition de Londres et en rapportent diplômes élogieux et médailles. Dans cette même année 1862, éclate aux États-Unis la guerre de Sécession qui, la privant de coton, occasionnera à toute l'industrie cotonnière une crise grave et prolongée. Les usines des frères Lefebvre, axées particulièrement sur les cotonnades, virent leur activité générale ralentie et ceux-ci se tournèrent alors davantage vers le peignage de laines. En 1863, l'association en commandite est transformée en Société en nom collectif.
Une épidémie de choléra et une première crise de surproduction entraînant un long chômage, viennent assombrir les années 1866 et 1867. Dans le but d'apporter un réconfort aux Industriels et aux ouvriers, l'Empereur Napoléon III, accompagné de l'Impératrice, vient visiter les usines du Nord, et, entr'autres, celles d'Amédée Prouvost et Cie, le 29 août 1867. Un compte rendu officiel donne la relation suivante :
« Leurs Majestés, malgré la température élevée, ont traversé entièrement le peignage dans ses deux subdivisions. Elles ont remarqué particulièrement une peigneuse Noble, une Rawson et les cardes, adressant à chaque pas des demandes de renseignements et n'ont eu que des éloges à distribuer. Tout a été prévu dans ce magnifique établissement pour le bien-être des ouvriers et aucune des institutions modernes de bienfaisance ne lui fait défaut. »
« L'Empereur s'est ensuite rendu chez Messieurs Lefebvre-Ducatteau Frères et a parcouru la filature et le tissage. A la sortie de leurs ateliers, une conversation s'est engagée entre leurs Majestés et Messieurs Prouvost et Lefebvre-Ducatteau au sujet d'un plan de construction de cités ouvrières. »
« Sire, a dit Monsieur Prouvost, permettez-moi de vous faire voir les plans et détails d'une cité de 350 maisons que nous construisons pour nos ouvriers, ainsi que le spécimen d'une de ces maisons, à l'échelle de 10 cm. par mètre. »
« L'Empereur s'étant arrêté en face de la maison, ayant à sa gauche l'Impératrice, à sa droite Monsieur Jean Lefebvre et à la gauche de l'Impératrice Monsieur Amédée Prouvost, a dit à Monsieur Jean Lefebvre : »
« Ces maisons me paraissent bien ; combien vous coûtent-elles de construction et terrain et combien peuvent-elles loger de ménages ? »
« Sire, répondit Monsieur Jean Lefebvre, selon les habitudes du pays, chaque ménage a sa maison particulière et celles-ci nous coûtent 3.000 fr. ; chacune, terrain compris. La salle front à la rue a une dimension de 4 m. 50 sur 3 m. de largeur, précisa-t-il en réponse à une nouvelle question de l'Empereur. »
« L'Impératrice, regardant un petit bâtiment en maçonnerie, demanda : qu'est-ce que cette place ? »
« L'architecte, Monsieur Deregnaucourt, répondit : c'est ce que nous appelons le débarrassoir ou la laraverie. »
« L'Empereur : comment est-il agencé ? »
« L'Architecte : ces maisons sont construites dos à dos de manière à laisser côte à côte, pour avoir plus d'air. Indépendamment, existent des grands jardins au centre des maisons, communs à tous les locataires. »
« C'est fort bien, dit l'Empereur. »
« Et le Cortège s'est éloigné pour monter en voiture et se rendre à l'Hôpital. »
J'ai cru intéressant de vous donner connaissance de ce communiqué pittoresque, parce qu'il préface en quelque sorte l'effort que devaient accomplir les générations suivantes, à l'exemple des fondateurs, sur le plan d'importance capitale de la construction de maisons ouvrières.
En 1868, les ventes de produits lainiers reprennent et les usines réalisent une production de plus de 4 millions de kilos de peigné ; elles occupent à ce moment environ 700 ouvriers.
La tension internationale provoque, en 1869, une nouvelle crise qui s'accentue au maximum lors de la guerre de 1870. Après le traité de paix, enfin surviennent un certain nombre d'années de prospérité.
A ce moment, les fils des fondateurs arrivent successivement aux affaires : Amédée, Albert, Edouard Prouvost, Edmond et Léon Lefebvre. L'Union entre les cinq associés de la deuxième génération fut de même qualité que celle qui exista entre Amédée Prouvost et les frères Lefebvre-Ducatteau. Elle permit dans un travail confiant entre eux d'atteindre les plus heureux résultats.
Certes, il y eut des heures difficiles ; la rivalité entre le peignage Holden notamment et le Peignage Amédée Prouvost et Cie fut des plus âpres. La primauté, au point de vue perfection et prix de revient du travail, fut longtemps contestée. En 1883, Amédée Prouvost disparaissait avec la satisfaction de voir la première place assurée à l'affaire qu'il avait créée.
Un de ses jeunes associés avait particulièrement contribué par son incomparable technicité à asseoir la réputation de la Société : Edmond Lefebvre-Grimonprez. Il fut l'expression alors usitée, un grand « maître peigneur ». Homme d'ordre, au jugement clair, d'esprit intuitif, il rénove, il conçoit et précurseur des méthodes de travail qui se reflètent encore aujourd'hui dans l'organisation générale de nos usines. Après sa mort, en 1899, son frère cadet, Léon Lefebvre tiendra dans la ligne nettement tracée : il contribuera par de nouveaux progrès techniques à augmenter encore la renommée de la Maison.
Quel contraste entre les deux frères : l'aîné ne pensait qu'à ses usines. Il n'était pleinement heureux que parmi les siens ou au milieu de ses machines. Pour le distraire de son dur travail, on le pressait de prendre de temps à autre une vacance ; il finissait par promettre, partait pour quinze jours et au bout de deux s'ennuyait et revenait à ses cardes et à ses peigneuses. Sa bonhomie, le souci de rendre service à chacun, lui valaient partout des amis, mais nulle part, autant que parmi ses Contremaîtres et ouvriers. La même bonté d'âme se faisait jour auprès de tous chez Léon Lefebvre, mais lui n'était pas insensible à l'attrait des mondanités. Il aimait s'extérioriser et se laissait souvent tenter par des fugues vers la capitale. Cependant, un irrésistible aimant le ramenait aussi à Roubaix, rues du Collège et de Cartigny. Les deux frères étaient marqués de l'empreinte de leur grand-mère Marie-Rose, mais tandis qu'Edmond Lefebvre lui ressemblait en tous points, Léon Lefebvre avait des affinités plus complexes où se reflétait également le caractère primesautier du grand-père Florentin.
Pour assurer l'administration générale de la Société, le rôle des trois fils d'Amédée Prouvost, mon père et mes deux oncles, a été d'une importance primordiale. Ils ont laissé à leurs descendants les meilleures leçons de sagesse dans l'action et d'opportunité dans l'initiative qui sont le fondement même des affaires dont la solidité s'accroît avec le temps.
Mon oncle, Amédée, avait la charge de l'achat de tous les approvisionnements industriels et la grande direction de la partie chimique. Il a constamment apporté à remplir ses tâches délicates, un jugement, un soin et un doigté hors de pair. Il a fait apprécier ces mêmes qualités à la Présidence du Syndicat des Peigneurs durant de longues années, de 1899 à 1920, et a contribué très efficacement à créer, puis à consolider, l'union indispensable de la profession.
Mon père, toute sa vie, a assumé les lourdes responsabilités commerciales et financières. Son intelligence (que soulignait un premier prix d'excellence à la fin de ses études et des diplômes brillamment conquis) mais surtout ses dispositions naturelles pour les mathématiques dénotaient une précision d'esprit qui devait lui faciliter la solution des problèmes les plus épineux.
Dès que les usines eurent atteint un certain développement, il fallut se convaincre de l'absolue nécessité pour la Société de contribuer, par des achats de laine importants pour son compte, à assurer un rythme satisfaisant aux arrivages et aux mises en œuvre.
Tout ce que cette tâche impliquait de prudence, mais de décision aussi, je l'ai mesuré, moi-même, à mon arrivée dans les affaires en voyant travailler mon père. Il venait de se produire en 1900 une chute catastrophique des cours de la laine qui avait causé bien des ruines et durement ébranlé de nombreuses Sociétés. La nôtre s'en était à peine ressentie.
Cette prudence naturelle ne faisait pas cependant de mon père un timoré. Il avait un objectif fondamental : alimenter les usines. Sa pondération et son esprit de mesure lui marquaient à tout moment les positions raisonnables qu'il pouvait adopter sans côtoyer jamais l'aventure. Son frère, Edouard, qui partageait son bureau et toutes ses préoccupations, était pour lui un conseiller avisé. Il fut, plus tard, pour moi, un précieux guide.
L'amélioration de la condition ouvrière a été, durant toute sa vie, la grande préoccupation des cinq fils des fondateurs Lefebvre et Prouvost. Il demeure à leur actif qu'ils ont constitué, dès 1896, la caisse d'allocations retraitées pour leurs anciens collaborateurs ayant consacré à la Société trente années de leur existence.
Cette retraite, la Société a toujours tenu à honneur de la leur payer bénévolement, en bonne monnaie, en la majorant par conséquent dans une proportion correspondant à la diminution du pouvoir d'achat du franc, ce que l'État s'est dispensé de faire pour ses retraités et souscripteurs de rentes.
Comme nous étions, nous les vieux d'aujourd'hui, heureux en 1913 ! Depuis 44 ans, il n'y avait pas eu de guerre et nous espérions tous que les hommes ne seraient pas assez fous pour se battre. De temps en temps, un rodomont de Guillaume II faisait tinter désagréablement nos oreilles, mais comme l'Empereur Allemand affirmait hypocritement à tout moment son amour de la paix, nous vivions confiants et tranquilles. Cependant, le 2 août 1914, la guerre éclatait brutalement. En quelques semaines, nos villes étaient occupées et un peu à la fois, pendant quatre années atroces, affamées. Mon père resta seul avec mon oncle Amédée pour tenter de défendre nos ouvriers, nos usines, leur matériel, leurs approvisionnements, leurs laines. Pied à pied, l'un et l'autre luttèrent farouchement pour obtenir au moins des bons de réquisition de toutes les laines que les camions prussiens emportaient.
Devant la menace d'enlèvement des cuivres et courroies, une brigade courageuse de Directeurs, Contremaîtres et Ouvriers décida d'en démonter et cacher la plus grande partie. On dissimula la robinetterie, les barrettes, les peignes et courroies un peu partout, dans la grande cheminée, sous les pannes des toits et dans un grand trou que le brave des braves parmi les anciens, Léon Defollin, avait pratiqué dans son jardin. Ses filles, durant la nuit, y enterraient les barrettes.
Mon père fut, à un certain moment, emprisonné. Nous devions apprendre sa mort en avril 1916, victime de son devoir, isolé de toute sa famille qui se trouvait en France libre. Mon oncle, Amédée Prouvost, fut déporté en novembre 1916, au camp d'Holzminden où il devait passer six bien tristes mois. La famille Edmond Lefebvre devait être cruellement atteinte elle aussi par cette première guerre mondiale : le second fils d'Edmond Lefebvre-Grimonprez, le Sergent Paul Lefebvre, venait de se marier et de faire ses débuts à la Lainière. Un obus le faucha glorieusement sur le champ de bataille de Charleroi. Un autre fils, le sous-lieutenant Jacques Lefebvre, succombait le 5 octobre 1918, dans un hôpital militaire, d'une maladie contractée au front. Beaucoup d'entre vous ont perdu un fils ou un père dans cette sanglante guerre 1914-1918. Unissons toutes leurs mémoires. Nous leur devons à eux et à leurs camarades de 1939-1945 d'être demeurés libres et Français.
Novembre 1918, c'était la victoire. Nos usines allaient renaître à la vie. Dans ce tableau qui ne peut qu'être esquissé, d'un siècle de progrès incessants du Peignage Amédée, comme on l'a toujours familièrement appelé, je voudrais souligner combien notre Société a été puissamment consolidée par l'étroite entente de deux générations d'Albert Prouvost et d'Edmond Lefebvre. Mon père et moi-même, nous avons eu, dans l'espace de 75 années, avec nos deux associés Edmond Lefebvre — sur la base d'une amitié et d'une confiance absolues sans réserve — une conception des affaires, identique sur tous les points d'importance capitale qui s'est traduite en décisions impliquant de la façon la plus heureuse cette parfaite unité de vues.
Nous avons eu, mon frère et moi, avec notre associé Edmond Lefebvre, à réaliser dans ces quarante dernières années, une politique d'élargissement de notre champ d'action, tant en France qu'à l'étranger. Nous nous sommes partagé le travail ; les responsabilités générales ont été prises en complète harmonie.
En 1910, le premier pas en avant dans cette voie a été constitué par la création d'une filature de laines peignées. La même année 1910, le Peignage Amédée Prouvost et Cie avait atteint son développement pour pouvoir façonner la laine de 60.000 moutons par jour. Cette puissance considérable de production se répartissait mal dans l'ensemble de l'année parce que le Peignage travaillait surtout pour compte de négociants qui n'alimentaient les usines que de manière saisonnière.
Cette base de production, que nous ne pouvions que dans une faible mesure améliorer par nos propres achats de laines par le Négoce, conduisait à un dur chômage partiel d'environ quatre mois par an pour les ouvriers, nocif également pour la Société. Le moyen de remédier à cette situation de fait déplorable était de trouver un écoulement important et régulier de nos peignés dans une filature. Le corollaire était aussi d'avoir des comptoirs d'achats aux pays d'origine de la matière première. De cette conception allaient naître la filature « La Lainière » et la Maison de négoce « Prouvost et Lefebvre ».
L'objectif auquel nous tendons — une alimentation régulière pendant toute l'année, de l'ensemble du Peignage — a été atteint aussi complètement que possible. Nous en arrivons à pouvoir moralement garantir maintenant à nos ouvriers que — dans des conditions d'affaires normales — ils ne devront plus avoir à redouter autant que par le passé, le fléau du chômage.
Très malheureusement, nous avons à déplorer que les fêtes du Centenaire de notre Société coïncident précisément avec ces circonstances anormales devant lesquelles nous nous trouvons impuissants. Vous ne connaissez que trop bien les causes profondes qui nous ont obligés à réduire progressivement, depuis quelques mois, notre activité de plus d'un tiers : la hausse de la laine à des prix excessifs et une augmentation disproportionnée de notre coût de transformation en France vis-à-vis de la concurrence étrangère. Très heureusement, nous avons de sérieuses raisons d'espérer un redressement prochain de cette situation : la laine a baissé depuis quelques semaines de quarante pour cent et nos produits seront bientôt plus à la portée du consommateur, d'autre part, l'intérêt général du Pays devrait imposer aux pouvoirs publics les réformes indispensables et la répression de tous les abus qui s'opposent à l'augmentation du pouvoir d'achat des Français.
Je désire concrétiser en quelques chiffres l'apport régulier d'alimentation que fournissent au Peignage la Lainière et Prouvost Lefebvre : sur la moyenne des trois dernières années, 23,86 % et 14,88 % de la production totale. La Lainière, en outre, nous a acheté 1.138.000 kilos de peignés par an, soit encore 9,17 %. Vous voyez donc que de 1948 à 1950 inclus, les Sociétés sœurs ont contribué, directement ou indirectement, dans la proportion de 47,91 % à faire marcher, presque à pleine capacité, nos usines. L'armature du Peignage Amédée Prouvost et Cie s'en trouve singulièrement renforcée.
Le développement d'une rapidité sans précédent de la Lainière a été le fait d'un homme et d'une équipe. L'an dernier, à pareille date exactement, le 24 juin, la Société faisait fête aussi à ses médaillés et célébrait le quarantième anniversaire de sa fondation. Vous voyez qu'elle peut en arriver déjà à faire de la coquetterie et parler de respect dû à son âge.
Les succès de nos Sociétés Industrielles sont basés sur l'excellente qualité des produits qui a pour condition un outillage de premier ordre, entretenu en parfait état. Nos actionnaires ont toujours consenti les sacrifices financiers nécessaires dans ce but ; ils ont bien souvent accepté des réductions de dividendes, afin d'assurer en temps utile le renouvellement du matériel. Nous devons d'autant plus les en remercier que certains d'entre eux n'ont que des moyens limités et comptent sur les distributions annuelles de la Société pour équilibrer leur budget familial. Nous croyons pouvoir être légitimement fiers de constater que plus des neuf dixièmes des actions du Peignage Amédée Prouvost et Cie sont encore entre les mains des descendants directs des fondateurs de 1851.
Transformations réalisées au cours des trente dernières années
En 1924, nous avons pris la décision de nous implanter aux États-Unis où les droits de douane très élevés nous avaient toujours empêchés d'introduire nos produits. Après deux années difficiles au départ, la Branch River Wool Combing Co s'est imposée indiscutablement et a donné à notre Société et aux amis qui lui avaient fait confiance, la grande satisfaction d'une réussite éclatante.
En 1927, constatant que, rue du Collège, nos chaudières et machines à vapeur étaient usées et démodées, que notre matériel de peignage s'y trouvait mal agencé, nous prenons la décision importante de créer une centrale électrique pour le Peignage et la Lainière, et de construire le Peignage de Wattrelos, afin de grouper rue de Cartigny l'ensemble de nos assortiments.
En 1939, Hitler, comme Guillaume II, 25 ans plus tôt, hurle à la paix et fait la guerre. La France a trop présumé de ses forces, c'est le désastre.
20 décembre 1944. Les actionnaires du Peignage Amédée Prouvost et Cie sont réunis en Assemblée Générale. Le Nord venait d'être délivré quelques semaines plus tôt ; les Armées Allemandes résistaient encore dans les Ardennes. Les Gérants adressent un rapport à l'Assemblée Générale dont voici quelques extraits :
« La défaite de 1940 nous avait placé sous la menace d'une annexion par l'Allemagne de notre chère terre de Flandre dont elle convoitait les richesses minières, industrielles, agricoles et les bras robustes de ses travailleurs. »
« Pendant quatre années, à l'exemple de nos pères qui de 1914 à 1918 s'étaient refusés au joug de l'ennemi, dans une union totale, patrons, directeurs, employés et ouvriers, nous avons lutté pied à pied pour faire échec à la mainmise des armes changer de camp, grâce à l'héroïsme de nos magnifiques alliés et à l'esprit de résistance indomptable des Français de toutes conditions sociales. »
« Dans le malheur général, nous avons voulu témoigner envers le personnel de nos usines d'une entière solidarité et nous avons jugé devoir le faire sans égard à notre situation financière qui n'a cessé de s'aménuiser depuis 1939. Nous avons cru, en outre, de notre devoir de défendre à tout moment notre Personnel contre les déportations pour travail forcé en Allemagne. Notre Société affiliée, les Filatures Prouvost et Cie, de même que le Peignage Amédée Prouvost et Cie, se sont constamment refusées à remettre les listes nominatives réclamées avec insistance et menaces de l'ennemi ; nous avons, au contraire, fait travailler avec de fausses cartes d'identité, de nombreux réfractaires. »
« Des laines soustraites aux Allemands ont permis aux Filatures Prouvost et Cie (La Lainière) d'équiper en chandails, sous-vêtements et chaussettes les 1.200 premiers combattants du premier maquis formé en France, le maquis de l'Isère et d'habiller complètement 400 enfants de fusillés. Au Peignage, nous avons imprimé clandestinement du 15 juin à fin août, toute une série de tracts à plusieurs centaines d'exemplaires, portant instructions de combat pour différents Groupements régionaux des Forces Françaises de l'Intérieur. »
En 1945, une fois de plus, après une nouvelle épreuve épuisante, la France se remet avec intrépidité au travail et opère un redressement tel que, en 1950, l'industrie lainière a repris à l'exportation la toute première place ; et de l'ensemble de ces ventes à l'Étranger, Roubaix-Tourcoing (pépinières de devises) réalisent les trois quarts. Les peignés et fils de nos deux Sociétés — grâce à de puissantes organisations de vente — sont présents partout dans le monde entier.
Cependant, la préoccupation du maintien de la qualité de notre production nous amène à décider la reconstruction à Blidah de notre peignage de Cartigny qui a vieilli (bâtiments comme matériel).
A tous égards, il fallait rebâtir une usine sur la base des conceptions les plus modernes, donnant le maximum de confort à nos ouvriers. Les problèmes à résoudre, spécialement au point de vue si important du conditionnement d'air, ont été très ardus. Notre plus récent peignage a été mis en marche il y a quelques semaines. Nous avions quelques espaces disponibles et avons tenu à les garnir d'un peu de verdure afin de leur donner un aspect plus aimable.
Par ailleurs, nous avons aidé de nos conseils nos Sociétés affiliées Nord-Américaines qui, à leur tour, ont eu, de ce fait, à réaliser de fréquentes et longues randonnées aériennes qui se situent dans la tradition — transposées aux moyens de transport de notre époque — des hardies chevauchées des grand-pères Amédée Prouvost et Florentin Lefebvre.
En cent ans, une œuvre immense a été accomplie. Elle n'a pu l'être que parce que l'effort a été réalisé à partir de cette région du Nord prodigue en hommes rudement trempés, qui ont, à tout moment, apporté aux fondateurs et à leurs descendants une enthousiaste collaboration dans une indomptable énergie. Comme au cours des temps héroïques, dans la course hélas trop rapide de la vie, les vivants se sont transmis de l'un à l'autre le flambeau qu'ils avaient eux-mêmes reçu de la main de ceux qui, après avoir ranimé la flamme, ont pu emporter dans l'au-delà la fierté d'une tâche noblement remplie.
[La régénération] s'impose comme une loi inéluctable de régénération. Les firmes qui ont cru pouvoir la freindre dans le passé ont disparu dans l'oubli.
Je ne pourrai nommer, comme ils méritent de l'être, tous ceux qui, au cours d'une vie de labeur, ont apporté à notre Société, dans un effort inlassable, toute leur conscience professionnelle. Il nous faut rendre d'abord un hommage collectif aux plus modestes ouvriers comme nous sommes inclinés ce matin sur les tombes de ceux dont le nom nous était presque inconnu.
Le Tableau d'Honneur — plus de cinquante années de dévouement
Ceux qui sont plus que « Trentenaires » dans leurs services au Peignage ont leurs noms inscrits au Tableau d'Honneur, soigneusement tenu à jour, de notre grand Bureau. Je voudrais aujourd'hui citer à l'ordre de la Société les 25 noms de ceux qui, au cours de ce siècle, lui ont donné plus de cinquante années de dévouement. Voici ces noms qui nous sont très chers :
Louis Moulin, 72 ans de présence ; Jules Six, 58 ans ; Louis Delcroix, Emile Lathuys, Auguste Masurel, Henri Lucien Vandaele, 54 ans ; Adhémar Vangeneberg, 52 ans ; Jules Bossut, Adrien Bourgois, Alfred Delannoy, Edmond Pollet, Pierre Schaeck, Félix Watteau, 51 ans ; Fidèle Bourgois, Achille Castelain, Albert Corne, Jean Demarque, Arthur Lathuys, Henri Lecroart, Arthur Lefebvre, Louis Lehoucq, Louis Lietar, Alphonse Roose, Arthur Roussel, Désiré Vanvoren, 50 ans.
Collaborateurs remarquables
Dans une revue rapide, je tiens maintenant à mettre en évidence les immenses services rendus à la Société d'origine, comme aux Sociétés sœurs, par nos collaborateurs qui ont particulièrement émergé.
D'abord, permettez-moi un souvenir personnel : en 1903, j'ai connu à la veille de prendre sa retraite, le comptable de 1851, Auguste Masurel, qui m'a donné les plus précieux renseignements sur la petite histoire de notre Société à sa fondation.
Louis Moulin est entré en fonctions en 1865 et ces fonctions étaient bien modestes. Il avait douze ans et confectionnait ces fameux petits paquets bleus dans lesquels on échantillonnait les peignés et les blousses. Bien vite, il se faisait juger à sa pleine valeur par mon grand-père, puis par mon père. Il créa nos premiers triages et devint ensuite leur bras droit dans la partie commerciale où il sut, pendant 72 années, se rendre indispensable. Beaucoup d'entre vous l'ont connu, apprécié et aimé. La race des Moulin est toujours solide aux postes et à des postes lourds, d'avant-garde. N'est-ce pas Cyrille, Jean et père et fils ? Avec votre père, trois générations de Moulin se sont succédées. Vous êtes, vous-même maintenant, Cyrille, le plus ancien de nos collaborateurs du Peignage ; plus exactement nos amis, vous et moi, sur la même ligne de départ : 1903. Vous constituez un des pivots sur lesquels repose notre Maison et vous vous êtes valu, en outre, l'estime générale de tous les milieux lainiers qui vous ont confié le poste de premier expert.
Emile Hus, la découverte d'Edmond Lefebvre-Grimonprez. Quel curriculum vitæ ! A douze ans, ouvrier tisseur, à dix-huit cuirassier, en 1870 chargé à Reischoffen, quitte l'armée et entre dans la police, n'a pas la vocation, devient concierge de la rue du Fort, inadaptable à ce poste, mais s'intéresse beaucoup aux cardes et aux peigneuses. Presque illettré à 20 ans, à 40 ans suit encore les cours du soir et décroche un Grand Prix de la Société Industrielle pour une étude sur les chaudières multitubulaires. Emile Hus se voit confier la Direction du Peignage de Cartigny, notre usine de peigneuses Lister, y obtient des résultats décisifs, en fait le fleuron de la Société. En 1910, à la demande de mon frère, construit avec lui la Lainière où il demeure jusqu'à sa mort le premier grand Directeur.
Charles Vandeputte, ancien trieur, grimpe rapidement l'échelle hiérarchique. D'abord Directeur de notre plus ancien Peignage, dans les vieux bâtiments d'origine de la rue du Fort. En 1910, on lui donne le plus grand poste de Direction Technique : il remplace Emile Hus à Cartigny. Sa force était basée sur sa parfaite connaissance de la matière. Quels égards il avait pour elle ! Son esprit méthodique, les soins minutieux qu'il avait pour l'entretien de ses machines lui valurent une éclatante réussite à Wattrelos comme à Cartigny.
Léon Pluquet débute en 1895 comme mécanicien, contremaître de lissage, puis chef d'atelier de mécanique, Directeur du Peignage de laines fines de la rue du Collège et enfin Directeur de Blidah jusqu'en 1931 où il nous obtient de beaux succès sur Lister et Noble.
Dans ces réjouissances du Centenaire, c'est vous les chevronnés de 30, 40 et 50 ans de travail au Peignage, auxquels nous joignons les 52 nouveaux promus de cette année 1951, vous nos cadres de Direction, contremaîtres, employés, les anciens et aussi les jeunes qui les emboîterez, à coup sûr, le pas à vos prédécesseurs.
Tous, ou presque tous, vous êtes originaires de notre bonne ville de Roubaix ou des communes environnantes Françaises ou Belges. La plupart de nos grands Directeurs proviennent de familles modestes d'ouvriers ou d'employés ; ils sont sortis du rang et doivent en concevoir une grande fierté. Et quel stimulant ils constituent pour les jeunes ! l'accès des meilleurs aux postes de commandement s'impose comme une loi inéluctable de régénération. Les firmes qui ont cru pouvoir la freindre dans le passé ont disparu dans l'oubli.
Je ne pourrai nommer, comme ils méritent de l'être, tous ceux qui, au cours d'une vie de labeur, ont apporté à notre Société, dans un effort inlassable, toute leur conscience professionnelle. Il nous faut rendre d'abord un hommage collectif aux plus modestes ouvriers comme nous sommes inclinés ce matin sur les tombes de ceux dont le nom nous était presque inconnu.
Ceux qui sont plus que « Trentenaires » dans leurs services au Peignage ont leurs noms inscrits au Tableau d'Honneur, soigneusement tenu à jour, de notre grand Bureau. Je voudrais aujourd'hui citer à l'ordre de la Société les 25 noms de ceux qui, au cours de ce siècle, lui ont donné plus de cinquante années de dévouement.
Vue des ruines de l'Ancien Château de Roubaix. C'est sur cet emplacement que fut élevé le siège de notre Maison de Négoce Prouvost & Lefebvre.
----Auguste Dupire, Directeur d'abord de notre Peignage de Blidah, puis de celui de Cartigny, a pris sa retraite en 1946, après une magnifique carrière de 44 années où son talent d'architecte fut largement mis à contribution.
Dans nos lointains souvenirs, certains noms laisseront des traces ineffaçables : Henri Fremaux, François Monnet, Henri Méro, Pierre Schalck, Grégoire Vandebeuque, Michel Béal, Gustave Vandercueille, Gaston et Louis Lefebvre et Eugène Gobinaud. J'adresse une pensée particulièrement cordiale à trois anciens comptables très appréciés : Désiré Derremaux et Néry Depauw, deux amis, qui ont eu une action de précurseurs dans les jardins ouvriers et les coopératives, à leur distingué successeur, Jacques Veyriras.
Parmi les disparus récents, nous revoyons avec émotion la figure si sympathique de l'infatigable et précieux collaborateur qu'était Edouard Gontier.
Je dois mentionner spécialement des dévouements qui nous touchent infiniment parce qu'ils émanent de familles entières : Quatre générations de Roussel nous ont donné des directeurs, sous-directeurs, surveillants de première valeur. Trois générations de Goëns et de Deschacht. Les familles Raepsaet, Lecroart, Lathuys, Verdonck, Delcamp, Hochepied, Leclercq, Demortelaere, Defrennes, Bourgois, Plouvier et surtout Moulin, totalisent chacune bien souvent des centaines d'années de fidélité à la Firme.
Dans nos vedettes très actuelles, j'ai le devoir de citer particulièrement :
Louis Delfosse, notre grand technicien depuis 47 années, le travailleur le plus acharné que l'on puisse rencontrer, et quelle compétence en toutes matières ! A bâti trois peignages, une centrale électrique et la Branch. Il les a remplis de matériel de premier ordre conçu par lui et construit dans l'atelier central qu'il dirige avec l'aide efficace de Paul Carteret.
Henri Gabet, après s'être montré un organisateur de premier plan comme chef de notre atelier de mécanique de Wattrelos, est devenu depuis 1936 un excellent directeur de notre important peignage de machines rectilignes.
Georges Dubois, la destinée du nouveau Blidah et de notre peignage de lister qui a fait la réputation et l'orgueil de la Maison, repose désormais sur lui. Il s'est juré de le faire progresser encore et se tiendra parole : sa valeur et sa constance dans l'effort en sont la plus sûre garantie.
Emile Desmarre. Sa récente promotion à la Direction de trois assortiments de Schlumberger, laines fines, a fait naître de grands espoirs, qui seront, nous en avons la certitude, pleinement réalisés.
Georges Bastien, vient d'avoir à assumer au Cap et à Blidah de très lourdes responsabilités successives qui ont mis en évidence ses qualités de chef et de technicien. Il a fourni, au cours de ces dernières années, un effort considérable, et je me plais à rendre hommage aux résultats obtenus. Il a été précieusement aidé par Louis Dorchies.
Gaston Loridan, organisateur de premier ordre, a maintenant en mains l'ensemble de nos services administratifs et comptables. Chaque jour, il nous fait apprécier la sagesse de ses avis et la parfaite orientation de son jugement. André Griaux, Lucien Faillie, Henri Montignies et Henri Samain représentent à côté de lui des collaborateurs très sûrs.
Jules Moulin, joint à une autorité naturelle une parfaite bienveillance qui lui valent l'estime et l'affection de tous. Il a mené à bien les tâches les plus diverses qui lui ont été confiées.
D'autres hommes ont fait leurs preuves dans notre Société, à des postes importants sur le plan technique : Charles Ottevaere, qui dirige avec tant de compétence la Centrale Électrique, Jean Gobinaud, dont les connaissances chimiques et le dévouement nous sont précieux. Albert Leroux, jeune et dynamique technicien qui vient de réussir le lancement de la nouvelle unité industrielle du Cap. Urbain Dehaeze et Léon Pluquet, mécaniciens nés et chefs des ateliers d'entretien de nos deux peignages. Robert Schaerer, chef du bureau de dessin, dont le labeur et la ténacité ne sont plus à démontrer. Je tiens aussi à nommer ici tout spécialement nos sous-directeurs de peignage les plus anciens, collaborateurs infatigables de nos directeurs de Wattrelos et de Blidah : Alfred Desbonnets, Gaston Basier, les trois frères Roussel, Georges, Henri et Paul, Robert Rouzier, Marcel Nottebaert, Pierre Quéro et Maurice Waeyenberghe.
Dans le domaine administratif et social, je voudrais souligner les services que nous rendent, à des postes difficiles, Roger Fay, à la tête du bureau des achats, également plaque tournante de la Société, René Delescluse, qui assume la gestion du personnel dans la discrétion et l'efficacité, Paul Rousseau, Chef de la mécanographie, toujours sur la brèche, jamais pris au dépourvu ; Gaston Tettelin, l'homme si sympathiquement connu, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du Peignage.
Le Service Médical et Social mériterait tout entier d'être cité. J'adresse ici mes remerciements au Docteur Canonne et à ses infirmières, à notre nouvelle assistante sociale et à Marcel Maillard, dernier venu parmi les cadres de la Maison.
Depuis deux ou trois ans, nous avons estimé nécessaire de faire appel à de jeunes talents ; ainsi sont entrés, Henri de Pontalba auquel nous devons en grande partie l'organisation de ce Centenaire et Joseph Miklaszewski dont la souriante énergie personnalité comprime les énigmes électriques de nos grandes usines.
L'extension même de notre Groupe pose des problèmes de relations suivies avec les autorités françaises, financières et administratives, et exige des contacts constants avec nos firmes disséminées à travers le Monde. Étrangers à notre région, Michel Huet, et Henry Dhavernas sont venus nous apporter depuis trois ans le fruit de leur expérience humaine et technique.
Je voudrais aussi exprimer un grand remerciement au nom du Peignage Amédée Prouvost et Cie à ceux qui ont d'abord défendu ses intérêts à Roubaix même et le font de plus loin, maintenant, tout aussi ardemment.
Edouard Edfrennes, le premier organisateur de notre rayon Négoce. Comme nous le savions tenace et combatif, nous lui avons proposé, il y a huit ans, un difficile terrain de lutte : la Camargue. Sa sportivité y a gagné la partie de façon décisive.
Pierre Lhoste, après avoir rendu à Roubaix, pendant quinze années, des services essentiels, s'est constitué à Paris le champion de toutes les libertés. Nous lui savons le plus grand gré de son action très efficace.
Entre nos Sociétés françaises et avec celles d'Outre-Mer, il était de toute première importance d'instaurer et de faire prévaloir en toutes circonstances « un esprit de groupe » qui soit considéré comme la loi suprême et la condition même du succès. Grâce à l'immense rayonnement de sympathie dont il bénéficie, Marc Midol est arrivé à maintenir entre tous les dirigeants de nos diverses entreprises une union sans réserve. Il a été en même temps le merveilleux animateur de la Lainière et un précieux conseiller, un financier très clairvoyant pour toutes nos firmes. Nous lui devons beaucoup et chaque jour davantage.
A côté de lui, Pierre Hannequin, juriste d'universelle compétence, est constamment penché sur nos problèmes contentieux et fiscaux. Il le fait avec une sollicitude qui lui vaut notre entière reconnaissance.
Nous sommes très touchés que la Lainière nous ait envoyé ici une nombreuse délégation ; elle marque qu'une fête de centième anniversaire pour nous est aussi un jour de liesse pour elle. Nos intérêts sont tellement imbriqués ! Nous savons le prix que chacun de vous a payé en abnégation à faire surgir du sol la splendide unité qu'est la Lainière. Le résultat est dû surtout à ce que vous vous êtes donné unanimement un mot d'ordre, celui que depuis cent ans on se transmet de père en fils au Peignage — Aimer et servir la Firme — dont le Patron doit être l'animateur, mais n'est, pour un temps forcément limité à sa courte vie, que le porte-drapeau.
Les hommes de haute valeur sont innombrables rue d'Oran. Je ne puis que leur adresser un chaleureux remerciement dans les personnes de leurs deux grands Directeurs, qui symbolisent l'esprit « Lainière » et que nous apprécions tant, l'éminent technicien Edouard Delattre et le commerçant si avisé Emile Leman. Je m'en voudrais de ne pas mentionner notre affectueuse pensée d'un vieil ami, fondateur à nos côtés de la Société : Léon Godard.
Prouvost et Lefebvre s'identifie avec les Frères Florin, Georges et Raymond. A douze mille kilomètres de distance entre Roubaix et Buenos-Aires, ils se sont partagé les responsabilités. Nous avons pour eux, ils le savent, une solide amitié ; elle est basée sur l'appréciation des services signalés (trentenaires eux-aussi) rendus à la Firme et au Groupe.
Nous comptons plus que jamais sur Joseph Lestienne, dont le dynamisme commercial contribue à nous assurer nos débouchés à l'étranger, Albert Motte qui règle par son efficacité la vie quotidienne de la Maison Prouvost et Lefebvre, Alfred Deschamps, chef-comptable de la première heure, et leurs camarades de Roubaix, sur les hommes auxquels sont confiés les postes de commande de Bradford, Frank Beach et Malcolm Robinson ; Verviers : Joseph Masson ; Milan : Mielli et Santini ; d'Australasie : nos valeureux amis : Paul Blairon, Robert Degraeve, Jean Voué, Charles Martel, Robert Christian, Victor Vivequin ; du Cap : Martin Mai auquel nous devons l'extension de nos affaires en Sud-Afrique d'Amérique du Sud : le grand chef qu'est Gaston Briet, Paul de Parcevaux et Jean Edfrennes Père. Tous ces hommes ont su maintenir en toute première position nos comptoirs d'achat et de vente.
Mais traversons l'Atlantique Nord, venons-en maintenant à nos grands amis des U.S.A. Georges Vandeputte, Alfred Picavet et Marcel Durot, que nous avons la joie d'avoir au milieu de nous. Nous regrettons de ne pas trouver à côté d'eux Pierre Lanérès, le chef de Prouvost-Lefebvre Boston. Dans un moment difficile, il n'a pu envisager — même pour quelques jours — de quitter son poste. Nous demandons à Marcel Durot, son conseiller financier très averti, de lui transmettre, ainsi qu'à ses collaborateurs et spécialement aux anciens Philipp Purdy, Auguste Friedrichs, Alfred Saint-Germain, notre cordial souvenir.
Georges Vandeputte, se fait légitimement une gloire d'avoir débuté il y a 48 ans comme simple mécanicien. Dès 1909 il est chef d'atelier ; entre 1921 et 1923, s'impose à Elbeuf et en 1924 s'engage d'aller défendre aux U.S.A. les méthodes et la technique du Peignage Amédée. En deux années, il conquit à la Branch la réputation indiscutée de « meilleur peignage américain » et la magnifiquement maintenue depuis lors. Nous lui en sommes infiniment reconnaissants. Il a été secondé dans son œuvre par des hommes de grand talent, intrépides comme lui dans l'action : Louis Warlop, Kléber Corbeau et Charles Loens.
Alfred Picavet est aide-comptable à la Lainière en 1920 ; il a 22 ans. Quatre années plus tard, il a fourni de telles preuves de ses capacités que nous lui remettons sans hésiter la direction commerciale de la Branch River. Depuis 1923, la sûreté de son jugement, l'étendue de sa compétence s'imposent même aux financiers les plus spécialisés. Ses amis les plus dévoués sont aussi cordialement les nôtres : Désiré Vanvooren, le Cyrille Moulin de Woonsocket, son frère Georges et son précieux second : Armand Coté.
Les réalisations de la période mouvementée de l'entre-deux-guerres et des cinq dernières années n'ont été possibles que parce qu'une unité totale de pensée et d'action n'a cessé d'exister entre les trois associés : Edmond Lefebvre, Jean et Albert Prouvost. Le développement de nos affaires nous a fait éprouver de profondes satisfactions ; elles ont été suffisantes pour ne pas nous faire rechercher en sus des distinctions honorifiques. Nous avons toujours décliné toute décoration pour nous-mêmes pour notre activité proprement industrielle, mais nous avons été très heureux d'obtenir la plus belle d'entre elles, la Croix de la Légion d'Honneur, pour deux hommes qui l'ont magnifiquement méritée au cours d'une carrière exemplaire, Louis Moulin et Emile Hus.
Nous ressentons encore bien douloureusement, mon frère et moi, la soudaine disparition en 1949 de notre intime ami Edmond Lefebvre. Quand nous nous reportons à toutes les décisions qui ont marqué dans notre vie d'affaires, nous retrouvons ses avis judicieux, sa parfaite compréhension des problèmes les plus complexes et par dessus tout sa droiture, sa magnifique loyauté.
Comme son père, il a été un technicien d'une valeur exceptionnelle. Il a inspiré l'évolution interne de nos différentes usines. Et quelle conscience dans le travail, quel souci également de témoigner en toutes circonstances, sa compréhensive bonté envers ceux qu'atteignait l'adversité ! Beaucoup d'entre vous ont vu chaque jour au milieu de ses machines celui qu'ils appelaient amicalement « Monsieur Edmond ». Nous n'oublierons jamais la tristesse qui s'empara de nombreux médaillés quand ils apprirent sa mort.
A cet instant, sur la demande d'un des contremaîtres présents M. Jules Batieau, une minute de silence fut observée à la mémoire de Monsieur Edmond Lefebvre et de tous ceux qui, comme lui, contribuèrent à la prospérité du Peignage.
Il me reste à vous dire ce qu'a été l'association Jean et Albert Prouvost. Elle trouve ses débuts dans le lointain passé de notre commune jeunesse. Jean Prouvost, créateur de la Lainière, narrait l'an dernier à ses médaillés du travail, une anecdote sur l'époque heureuse où, à Bondues, dans la vieille propriété de famille du Vert-Bois, nous avons associé chaque année nos économies de gosses pour tirer un feu d'artifice à l'occasion de la fête d'un de nos parents ou grands-parents.
Nous avons grandi côte à côte. Nous avons fait ensemble notre service militaire ; nous avons débuté en même temps au Peignage. Les petits projets conçus entre les deux frères sont devenus successivement de grands, de très grands projets, l'un après l'autre mûrement réfléchis et tous exécutés dans l'accord le plus parfait.
Aujourd'hui l'âge est là, il nous faut envisager, dans un délai relativement proche, de passer la main à nos fils, Jacques et Albert, et à nos jeunes associés, Francis et Robert Lefebvre. C'est en toute confiance que nous envisageons l'avenir, dans la mesure où il dépendra d'eux, si comme nous en avons la certitude, ils demeurent immuablement unis, comme l'ont été leurs pères et grands-pères et fidèles aux principes de gestion qui ont fait la force de nos Sociétés.
Quels sont les impératifs de l'avenir ? Il paraît évident que l'économie prise dans son ensemble, industrielle ou agricole, doit en arriver à incorporer — sans imposer plus de fatigue aux ouvriers — de moins en moins d'heures de travail dans un produit, afin d'en diminuer le coût, donc le prix de vente. C'est là la définition du slogan de la productivité, très justement prôné actuellement. Mais, il ne suffirait pas que le but soit atteint dans une seule industrie ; il est indispensable qu'il soit très généralement, pour que le pouvoir d'achat des salaires augmente dans la plus grande proportion possible.
Nous devrions entreprendre d'un commun accord, patrons et ouvriers, une lutte énergique pour la revalorisation de vos salaires. Répétons une fois de plus que des hauts salaires nominaux ne signifient rien, seuls comptent de hauts salaires réels. Il est inadmissible qu'ils ne représentent pour beaucoup d'entre vous que le minimum vital ; à notre époque d'incessants progrès techniques, chaque existence individuelle et familiale devrait être largement assurée par le fruit du travail. Pour redresser cette situation anormale — intolérable pour nous comme pour vous — il est indispensable que le milieu économique, où nous nous débattons tous, n'annihile pas l'effort de l'industrie envers ses ouvriers. Or, les dépenses excessives de l'État et des secteurs nationalisés : charbon, électricité, banque, assurances, transports... obligent à prélever sur nos Sociétés du secteur libre sous les formes les plus variées, dont l'impôt est la plus directe et la plus onéreuse, les sommes mêmes qui, normalement devraient être affectées au relèvement des salaires.
Il en est de même pour la Sécurité Sociale. Non seulement, nous reconnaissons le bien fondé de l'institution, mais nous vous rappelons que notre Centre de Roubaix-Tourcoing a le premier instauré les allocations familiales et l'allocation-logement qui n'ont été consacrées par la loi que de nombreuses années plus tard. Nous croyons par contre, que la gestion fonctionnarisée à l'extrême de la Sécurité Sociale est trop coûteuse et conduit à des excès notoires ; si on autorisait les entreprises à gérer elles-mêmes leurs Caisses avec des Mutuelles à la base, des économies très importantes pourraient être effectuées qui se traduiraient également par une hausse des salaires réels.
L'action sociale du Syndicat Patronal de nos deux villes est notre fierté. Il doit arriver à atteindre l'objectif final qu'il s'est assigné : l'augmentation du standard de vie général jusqu'aux plus hauts niveaux mondiaux.
Nous croyons aux contacts directs avec les représentants de notre personnel dans les Comités d'entreprise et entre les patrons représentant les Syndicats patronaux et les Secrétaires des Syndicats ouvriers. Si l'immense effort que nous voulons encore réaliser pour améliorer l'état de choses actuel, porte ses fruits, comme nous y comptons fermement, nous sommes persuadés que nous deviendrons un jour sincèrement confiants les rapports forcément réservés d'aujourd'hui, sur lesquels pèsent les malentendus du passé.
Je remercie, Monsieur et Madame Eugène Motte, d'avoir accepté notre invitation. Eugène Motte nous apporte son autorité de Président du Syndicat des Peigneurs. Nous sommes succédés à cette présidence depuis trente ans et nous y avons constamment soutenu un point de vue identique sur toutes les questions sociales. A l'exemple de son père, d'illustre mémoire, il veut assurer toujours plus de bien-être aux ouvriers. Notre préoccupation actuelle est d'en arriver à trouver, dans un accord avec les Syndicats ouvriers et le Gouvernement, une solution satisfaisante du problème du chômage.
Monsieur l'Inspecteur du Travail, tous ici apprécient la préoccupation constante que vous anime de vous rendre utile au maximum à notre Personnel. Vous savez à quel point nos efforts correspondent aux vôtres à l'égard de la prévention des accidents du travail, des conditions d'hygiène de nos usines et de stabilité de l'emploi. Nous vous savons gré de vous trouver parmi nous.
Les devoirs de leurs charges accaparent aujourd'hui Messieurs les Maires de Wattrelos et de Roubaix et nous privent de leur présence. Monsieur le Maire de Wattrelos, retenu par la fête des École de sa Commune, a tenu à m'exprimer ses très vifs regrets. J'eusse aimé lui dire publiquement tout le prix que nous attachons à l'œuvre qu'il poursuit dans son importante Municipalité. L'entier dévouement de Monsieur le Maire de Roubaix aux intérêts des travailleurs n'est plus à démontrer ; tous, quelles que soient leurs opinions, éprouvent pour sa personne des sentiments de profonde sympathie. Il doit représenter aujourd'hui les Maires et le Conseil Général à un déjeuner officiel de la Foire Commerciale de Lille et nous a écrit qu'« il avait pu exercer librement son choix, c'est avec une grande joie qu'il se serait trouvé près de nous, au milieu du Personnel de nos Établissements ». Nous mesurons la somme énorme de travail que notre premier Magistrat a chaque jour à abattre pour administrer notre grande Cité. Sa large popularité est surtout basée sur ce fait qu'il lutte avec foi et acharnement pour le relèvement des conditions de vie ouvrières et sur le plan pratique, beaucoup plus que sur le plan théorique.
Notre centre de Roubaix-Tourcoing fournit depuis cinq ans un témoignage probant de ce dont il est capable, quand patrons et ouvriers s'unissent pour travailler au coude-à-coude. Le C.I.L. paritaire auquel j'ai été fier de voir mon fils apporter sa contribution décisive, doit persévérer à construire ses mille maisons par an. Il n'y a pas d'objectif plus important à atteindre que celui de doter nos courageuses populations de logements sains et dignes du XXe siècle. Le Président du Syndicat Patronal, Bernard d'Halluin, a eu cet insigne mérite d'être arrivé à convaincre tous les Employeurs de main-d'œuvre de nos villes du sacrifice financier à consentir. Les Municipalités, sous l'impulsion de Monsieur Victor Provo, ont apporté l'aide capitale de gigantesques travaux de voirie. Aboutir dans cette voie de salut public — la reconstruction de nos villes — représentera, pour Monsieur le Maire de Roubaix, son meilleur titre à la reconnaissance de ses concitoyens.
Je vous ai retracé les principaux faits et gestes du Peignage Amédée Prouvost et Cie durant le premier siècle de son existence. Le début du second siècle est entre les mains des jeunes d'aujourd'hui. Nous espérons que la Providence voudra bien les guider et les protéger comme elle l'a fait manifestement pour les générations qui les ont précédés.
Parmi elles, dans la période heureuse de renouveau des années 1900, l'aîné des petits-fils du fondateur de 1851 qui portait le même prénom, Amédée Prouvost entreprit avec toute sa délicatesse de poète, de chanter sa cité natale. Il le fit — notamment dans « le poème du travail et du rêve » — avec des accents vibrants qui la montraient sous le mâle aspect de l'austère ville laborieuse, mais son cœur ardent et généreux lui voulait aussi plus de bonté et de solidarité humaine.
Le rêve d'Amédée Prouvost, nous devons d'en faire une réalité bien vivante. Il faut que devant les futurs berceaux, il n'y ait plus de fronts inquiets, de pensées moroses. Imaginons comme le Monde pourrait être beau si les hommes de bonne volonté l'emportaient et rendaient désormais impossible la guerre destructrice de vies et de bien-être. Si toutes les ressources d'une Nation comme la France s'appliquaient aux œuvres de Paix, la vie de chacun d'entre vous pourrait en être en quelques années complètement transformée.
Nous formons le vœu de voir tous les jours un peu plus de bonheur pénétrer au sein de chacune de vos familles et vous assurons que la Société du Peignage Amédée Prouvost et Cie, tendra sans cesse à contribuer, dans la plus large mesure possible, à la réalisation de vos plus chères espérances.
La fin de ce discours fut saluée par une longue et émouvante ovation, un traditionnel vivat des Flandres et la Marseillaise qui, au-delà de la personne de l'orateur, s'adressaient à l'œuvre accomplie.
Les tables d'honneur groupaient les familles Prouvost et Lefebvre, ainsi que les plus anciens collaborateurs du Peignage Amédée Prouvost & Cie, de la Lainière de Roubaix et de la Société Prouvost & Lefebvre. Les écussons décorant la salle avaient été composés avec des instruments de travail.
Directeur commercial
Mesdames, Messieurs, Cher Monsieur Albert,
C'est parce que je suis le plus ancien collaborateur de cette Maison que m'échoit l'honneur de prendre la parole aujourd'hui.
Entré au Peignage en 1903 en même temps que Monsieur Albert Prouvost Père, Monsieur Jean Prouvost, Monsieur Edmond Lefebvre, en même temps aussi que mon ami Georges Vandeputte, je devance d'une longueur Louis Delfosse, entré en 1904. C'est dire que j'ai connu tous les hommes qui ont été cités, toutes les familles, qui depuis des générations ont consacré et consacrent encore leur existence au développement et à la réputation du Peignage. Au nom de tous, je tiens à vous remercier, Monsieur Albert, d'avoir rappelé les services rendus, par tant de collaborateurs de la première et de la dernière heure.
Je puis presque dire que je suis né au Peignage. Par mes parents qui y ont donné le meilleur d'eux-mêmes, dès ma toute petite enfance, j'ai entendu parler de laine, de triage, de peignage, j'ai été nourri de tous ces termes.
Quand j'ai fait mes débuts rue de Cartigny, à 13 ans 1/2, c'est sous les ordres de mon Oncle, que j'ai été placé. Beaucoup d'entre vous se rappellent quel homme il était, et les méthodes par lesquelles il entendait former ses collaborateurs. Je gagnais à l'époque 18 centimes de l'heure. Il me fallait suivre des cours du soir et, pendant l'heure des repas, faire mes devoirs d'écolier. Ces années, entre mon arrivée à l'usine et mon appel sous les drapeaux, furent certainement dures, très dures — je ne les regrette pas — je suis même profondément reconnaissant à mon Oncle de m'avoir inculqué, dès ma jeunesse, un tel sens de l'effort, un tel goût du travail, un tel amour de la qualité.
Beaucoup d'entre vous ont été à la même école. Cette solide formation est celle que vous avez tous reçue, celle qui a forgé ces hommes du Nord qui ont porté fort loin le renom du Peignage Amédée, parce qu'il faut savoir que le Peignage Amédée, et en particulier le triage, a été une véritable école où sont passés d'innombrables jeunes gens de toutes races et de tous milieux sociaux — jeunes gens qui ensuite ont essaimé de par le monde et ont constitué l'ossature de l'Industrie lainière de la région et de certains pays étrangers. C'est avec fierté que je souligne le fait.
Que de souvenirs je pourrais évoquer. On ne passe pas près de 50 années dans la même affaire, on n'a pas vécu au milieu de familles entières consacrant leur activité au Peignage, sans avoir des anecdotes à raconter.
Qui ne se rappelle le Père de Messieurs Albert et Jean, arpentant de temps à autre les usines. Comme il avait coutume de porter constamment un chapeau melon, du plus loin qu'il arrivait, il était reconnu, et immédiatement l'usine était alertée... un mystérieux mot, ou plus exactement un mystérieux chiffre de passe était transmis en un éclair... 40... : tous les ouvriers savaient alors qui venait, et si d'aventure certains n'étaient pas à leur travail, ils s'y précipitaient — curieuse méthode de signalisation qui ne paraît pas s'être transmise aux générations suivantes.
Un autre souvenir de jeunesse : c'était un certain lendemain de Mardi-Gras — et vous savez, vous les Anciens, ce qu'était à l'époque un tel lendemain — alors que j'inspectais les salles de triage avec mon Oncle, exactement dans le carré « Demaertelaere » un brave trieur surnommé le Père Louis, vint vers nous tout doucettement, il enleva sa casquette, nous dit bonjour et s'adressa à mon Oncle en ces termes :
« Monsieur, ma femme vient d'accoucher, je voudrais avoir la permission pour aujourd'hui. »
Mon Oncle répondit :
« C'est bien Louis », et, lui serrant la main, il lui adressa ses félicitations et lui demanda : « Est-ce un garçon ou une fille ? »
Le brave Louis répondit :
« C'est un garçon ! »
Mon Oncle tira alors de sa poche un porte-monnaie — à l'époque il n'était pas encore question de portefeuille — et y retira une pièce de monnaie et la lui remit en disant : « Voilà mon brave Louis, cette pièce te permettra de fêter un peu plus cette nouvelle naissance ». C'était, je crois me le rappeler, le septième enfant. Mon père partit content, en souriant dans sa longue moustache.
Jusqu'ici, mon histoire n'a rien de drôle, mais ce sont les choses se corsent, c'est que dix jours plus tard, c'est-à-dire un lundi matin, alors que nous parcourions encore les salles de triage, en arrivant exactement au même endroit, nous vîmes arriver le brave Père Louis. Il fit le même geste que la première fois et, s'adressant à mon Oncle, lui dit :
« Monsieur Louis, ma femme vient d'accoucher, je voudrais avoir la permission de la journée. »
Mon Oncle, dont la mémoire était très remarquable, se rappela que dix jours plus tôt le brave trieur avait déjà demandé la même permission, pour le même motif. Il lui répondit :
« Retourne chez toi, Louis, et ne reviens plus. Des trieurs dont la femme accouche tous les huit jours, je n'en ai pas besoin. »
Inutile de vous dire que le brave Père Louis revint deux jours plus tard, vit mon Oncle, et rentra au Triage. A cette époque, deux de ses fils travaillaient avec eux ; l'un d'eux est présent actuellement dans cette salle.
Une autre anecdote, bien plus ancienne, concerne Monsieur Edmond Lefebvre-Grimonprez, père de notre regretté Monsieur Edmond, grand-père de Messieurs Francis et Robert.
Comme les très anciens le savent, et ceci m'a été raconté de nombreuses fois, Monsieur Edmond avait l'habitude de sortir par la conciergerie de la rue du Fort — nous ne savons pas si c'était l'odeur de la soupe qui l'attirait, ou autre chose — ce qui est certain, c'est qu'un jour l'envie fut plus forte que sa volonté et il entra délibérément chez la concierge et demanda un bol de soupe. Il faut croire que ce potage était de qualité...puisque, par la suite, tous les ouvriers apercevaient Monsieur Edmond prenant son bol de soupe journalier ; la concierge en était d'ailleurs très fière et, de ce fait, se targuait d'être un excellent « cordon bleu ».
Dois-je rappeler maintenant la guerre de 14-18, les pertes considérables parmi notre personnel. Plus des deux tiers des trieurs partis ne sont pas revenus. Tous ou presque dans l'infanterie, ils ont fait leur devoir avec le même esprit dur et tenace que nous leur connaissons. Ils ont payé un lourd tribut à la liberté du pays. Je les ai tous connus, et, devant leurs sacrifices je m'incline.
La guerre passée, la vie a repris peu à peu suivant les anciennes traditions. Le Peignage a comblé les vides, et travaillé à nouveau suivant les mêmes méthodes, qui avaient fait leurs preuves, et assuré la réputation de nos produits. Les hommes changent et disparaissent, mais les coutumes demeurent.
La lutte pour la primauté de la qualité — si âpre avant la guerre de 14 entre le Peignage Holden et le Peignage Amédée — a repris, pour se terminer finalement par la suprématie de notre Société. Le peigné Amédée, est devenu et demeure universellement connu et apprécié. Que d'efforts pour parvenir à ces résultats ! Tous les hommes, à quelque échelon qu'ils aient été, ont travaillé la main dans la main pour perfectionner le fonctionnement des peignages et leur matériel, améliorer les approvisionnements, les conditions de vie et de travail dans l'usine.
L'esprit d'étroite collaboration qui animait nos Administrateurs nous animait et nous anime encore tous, aujourd'hui. Admirable collaboration en vérité : ceux qui ne connaissent pas le peignage par l'intérieur ne peuvent savoir quel amour de leur métier et de leur société unit profondément ces hommes qui s'opposent parfois violemment les uns aux autres sur la conception de la technique la meilleure. De cette tension constante vers le mieux, de ces discussions souvent âpres, que de décisions judicieuses sont nées, que de mesures opportunes ont jailli, et les réalisations sont à ce point l'œuvre de tous, que l'opposant d'hier croit en être un des auteurs.
N'est-ce pas là un ensemble de conditions qui ont donné à notre Société sa vitalité et sa jeunesse ?
Mesdames, Messieurs, cette vitalité le Peignage en a donné bien des preuves.
Tous les vingt-cinq ans, peut-on dire, une réalisation nouvelle a surgi. Le Peignage de Cartigny fut créé en l'an 1893, le Peignage de Wattrelos en 1925, enfin Blidah en 1951, usine qui, après une courte expérience, se révèle singulièrement heureuse et pleine de promesses. On ne fait pas une telle unité — une des plus modernes qui soient — sans un labeur acharné, une entente fondamentale à tous les échelons, et une commune volonté de création. Nos administrateurs, les Actionnaires, les Cadres, le Personnel sont unis en ce Centenaire dans la fierté du nouveau Peignage.
Cette même vitalité nous la trouvons dans les services Annexes. Il a fallu et il faut encore une certaine audace pour concevoir et construire aujourd'hui son propre matériel, dont nos éminents techniciens d'Outre Atlantique se plaisent encore à reconnaître la qualité.
Tant que nous serons tous animés par cet esprit et après cent ans d'âge — on peut l'estimer solidement implanté — notre Société n'a rien à craindre.
Quant le Peignage célébrera son deuxième Centenaire, puisse le Collaborateur qui sera chargé du même rôle que celui qui m'incombe aujourd'hui, faire les mêmes constatations.
En attendant, pensons au présent. Je souhaite longue vie à tous ceux qui sont réunis autour de ces tables. Je remercie tous nos contremaîtres, employés et ouvriers qui nous ont permis de remplir le rôle que nous avons eu à jouer dans l'usine, et, en votre nom à tous, je lève mon verre à nos Administrateurs qui ont si magnifiquement conduit les destinées de notre Société.
Contremaître du Peignage
Je suis très fier d'avoir à prendre la parole aujourd'hui, au nom de mes camarades ouvriers et contremaîtres, car cette fête du Centenaire du Peignage est notre fête à tous. Beaucoup de nos familles y travaillent depuis plusieurs générations. Nos grands-parents ont connu les grands-parents des patrons actuels, nos parents, leurs parents et nous, avons la satisfaction, comme eux, d'avoir contribué par nos efforts communs à la grande renommée des usines de la Société.
Le Peignage est né en même temps que la machinisme. De ces machines, les ouvriers avaient pour comme de monstres qui menaçaient de leur voler leur travail. Il n'en a rien été. Les hommes et les machines se sont parfaitement entendus et ont assuré une amélioration appréciable du niveau de vie général qui, du point de vue des travailleurs, est cependant demeurée très insuffisante.
Nous aurions pu compter voir les progrès scientifiques modifier plus rapidement et plus radicalement nos conditions d'existence, mais, dans les cinquante dernières années en particulier, deux longues guerres ont eu de déplorables conséquences qui ont amené dans les foyers de dures déceptions.
Cependant, depuis cent ans, bien des améliorations sociales ont pu être réalisées : le Peignage Amédée Prouvost & Cie a créé dès la fin du siècle dernier un régime de pensions pour ses vieux ouvriers qui laisse loin derrière lui tout ce qui a été fait depuis lors.
Depuis la guerre de 1914, le Peignage a construit un restaurant, un stade, une colonie de vacances et a amorcé dès 1920 un mouvement de constructions de maisons ouvrières : la Cité Amédée Prouvost.
Je tiens à remercier ici publiquement, M. Albert Prouvost fils qui, à partir de 1945, a présidé à la création, pour tout notre centre de Roubaix-Tourcoing, de l'œuvre magnifique du Comité Interprofessionnel du Logement. Le C.I.L. — à gestion paritaire, patrons et ouvriers — a déjà fait sortir de terre trois mille maisons, belles et confortables. Il s'est promis de ne pas ralentir son effort avant que les derniers taudis aient disparu : créer du bonheur est une si belle tâche.
Notre grand espoir d'un avenir plus heureux pour les travailleurs réside dans ce fait que tous les problèmes sociaux sont maintenant étudiés entre patrons et ouvriers dans les Comités d'entreprise, avec un esprit de solidarité très compréhensif. Entre tous ces problèmes, celui de l'augmentation du standard de vie est de toute première importance. On nous a souvent donné l'exemple de pays où la vie est plus facile, plus large que la nôtre, mais l'ouvrier Français pourtant n'est pas inférieur à ses camarades étrangers. Nous nous devons de chercher et de trouver ensemble des solutions qui nous permettent d'avoir une vie plus digne et de participer au progrès matériel du monde entier.
Nous sommes certains, Messieurs les Gérants, que vous vous ferez un point d'honneur d'arriver à maintenir les usines créées en 1851 par vos grands-pères au tout premier rang : économique et social. Au nom de mes camarades ouvriers et contremaîtres, je vous assure que nous continuerons à travailler avec vous sans relâche à la prospérité du Peignage A. Prouvost & Cie.
Trente-cinq ouvriers, cinq chaudières et deux turbos transforment chaque année quarante mille tonnes de charbon en énergie. Cette énergie est dirigée aussi bien vers la filature que vers le peignage sous ses deux formes : vapeur ou énergie électrique. La vapeur est utilisée à tous les stades de la fabrication : lavage et séchage de la laine, chauffage des peigneuses Lister et des lisseuses, préparation des bains de teinture, vaporisage, conditionnement des salles, etc. Les millions de kilowatts produits servent de force motrice à la totalité des machines.
Ce passé rempli de luttes, d'espérance et de joie dans le travail a formé l'usine que nous allons maintenant vous présenter. Les quelques peigneuses, groupées en plein centre de la ville, dans les anciens ateliers de la rue du Fort qui, vers 1853, produisaient 90.000 kilos de laine peignée par an, sont devenues plus nombreuses à mesure que s'accroissait le rythme des affaires et que diminuait la place disponible. L'achat de terrains plus excentriques, une série de déménagements, la construction de la centrale électrique indépendante aboutirent à l'implantation actuelle. Le long de la ligne de chemin de fer, par où arrivent les laines brutes et le charbon, le Peignage Amédée Prouvost & Cie aligne l'épine dorsale de ses magasins et des bâtiments de son triage. De part et d'autre, se trouvent les peignages proprement dits : Wattrelos et ses peigneuses rectilignes — Blidah reconstruit en 1951 et ses peigneuses Lister. Au total, 10 chaînes de machines — les assortiments — qui peuvent produire par an 12.000.000 de kilos de laine peignée. Ce « peigné » contrôlé, mesuré, pesé, emballé, est ensuite dirigé vers les filatures, soit directement — c'est le cas en ce qui concerne la Lainière par exemple — soit par l'intermédiaire d'un négociant pour le compte duquel le Peignage a travaillé à façon. Plus d'un quart de la production est exporté, en particulier vers les pays d'Europe occidentale, et contribue ainsi à faire de l'industrie lainière la première des industries exportatrices françaises. Depuis cent ans, des investissements financiers considérables et surtout d'inlassables efforts humains ont maintenu au premier rang la qualité de nos produits qui, en France comme à l'étranger, est le plus sûr garant du renom de notre Firme. Les machines ont naturellement été modernisées. Mais les modifications qui sont intervenues ont concerné le conditionnement et l'aération des salles, l'ambiance et l'organisation du travail, la disposition et le nombre de métiers, plus que la technique proprement dite. Si bien, qu'avant de s'enrouler en bobines neigeuses, la laine est à peu près soumise aux mêmes transformations qu'autrefois. Au long des pages qui vont suivre, le lecteur va pouvoir parcourir ses étapes maintenant centenaires.
Le Peignage recouvre une superficie de 12 hectares. Au milieu, la Centrale. Reliés à cette dernière par une passerelle de couleur claire, les magasins de laine triée ; au dessus, les salles de triage ; au rez-de-chaussée et en cave, les magasins de laines brutes. Dans la partie gauche de la photographie, le Peignage de Wattrelos bordé par une rue intérieure le long de laquelle se trouvent un magasin de laine peignée et l'atelier mécanique principal. Les toits clairs, dans la partie droite de la photographie sont les couvertures en paxalumin du nouveau Peignage de Blidah dont la façade s'ouvre sur des pelouses.
Chaque jour 1.900 ouvriers traitent la laine de 60.000 moutons et produisent 65 tonnes de laines peignées.
La manutention, le stockage et le triage des laines brutes constituent la première phase de notre activité. Puis viennent le lavage et le séchage. Enfin, le cardage et le peignage donnent leur aspect définitif aux bobines qu'une ouvrière recueille avec précaution à la sortie des métiers. Et ce processus sans cesse recommencé s'applique à une matière souple, vivante, noble plus que toutes les autres.
L'arrivée des laines
Les trois-quarts des laines brutes viennent d'Australie et de Nouvelle-Zélande, le reste du Cap ou d'Amérique du Sud. Parvenues par bateaux jusqu'à Dunkerque ou jusqu'à Anvers, elles sont en général amenées au Peignage par la voie ferrée. Chaque jour, douze wagons déversent environ mille balles de laines dans les magasins. Chaque balle, cerclée de feuillards, pèse à peu près 150 kilos. A ce stade qui suit immédiatement la tonte, la laine contient évidemment de très nombreuses impuretés animales telles que le suint, ou végétales telles que pailles et chardons.
Le triage
Cette opération est la seule pour laquelle la machine n'est pas encore parvenue à remplacer la main de l'homme. Il faut toute une éducation pour distinguer les diverses qualités et finesses de laine que contient une toison déroulée sur la claie. Douze millions de ces toisons passent chaque année entre les mains de 250 trieurs dont souvent le père et le grand-père ont occupé, avant eux, la même place. Métier de finesse et de doigté qui outre un coup d'œil et un jugement rapides demande un long entraînement. Les trieurs représentent l'aristocratie du travail de la laine.
Les claies de triage sont alignées le long des baies vitrées de quatre grandes salles semblables à celle-ci, situées en enfilade. Chaque salle est en principe spécialisée dans un genre de laine différent et contient environ 60 trieurs, des « repasseurs » qui contrôlent la qualité du travail effectué, et un contremaître. Les laines triées sont groupées, selon leurs finesses, en tas distincts. Des sacs sont attachés aux cordes qui pendent du plafond et reçoivent les « écarts » impropres au travail de peignage. Lorsque le lot tout entier a été trié, les tas de laines sont jetés à travers les trappes que l'on aperçoit sur le sol, au second plan...
Le stockage des laines triées
Les magasins de stockage se trouvent immédiatement en dessous des salles de triage. Lorsque la laine est passée par les trappes pratiquées dans les planchers de ces dernières, elle aboutit dans des casiers dont chacun contient une qualité de laine différente. Des wagonnets attelés à un tracteur électrique emportent ensuite la laine, tonne par tonne, vers les machines. Mais déjà la matière a une personnalité : il est possible de prévoir quelles seront ses réactions et son rendement au moment où elle affrontera une succession d'opérations mécaniques plus brutales.
Le lavage
Une première épuration est faite par deux tambours garnis de rangées de dents qui ouvrent la laine et la débarrassent d'une partie des pailles et des terres qu'elle contient. C'est le battage, immédiatement suivi du lavage. Les flocons de laines emportés par un mouvement alternatif des herses, franchissent à travers 5 bacs une longueur de plan d'eau d'environ 30 mètres. Entre chaque bac et à la sortie du dernier, ils sont soumis à un essorage par presse à rouleaux avant d'être séchés. La laine a alors perdu 50 % de son poids (sous forme d'impuretés) si bien qu'une toison ordinaire qui, brute, pèse environ 2 kilos, ne fournit en définitive qu'à peu près 1 kilo de laine utilisable.
----Une fois lavée et séchée, la laine demeure emmêlée et chargée d'impuretés végétales. En passant sur des tambours de cardes où sont fixées des garnitures aux pointes d'acier de plus en plus fines, elle se divise et se parallélise. Elle rejette en même temps les chardons ou les pailles qui n'ont pas la souplesse nécessaire pour s'incorporer à son voile. Ils sont chassés au dehors. Et cette matière indisciplinée se transforme en une mousse légère et continue. Les organes de la machine ont gardé des noms presque humains : ils s'appellent travailleurs, balayeurs, ou « roule-ta-bosse »... Pour la première fois, la laine est transformée en un ruban fragile mais souple et homogène.
Photo ci-contre : en 1930, un seul moteur pour tout un assortiment de cardes ; s'il a une défaillance, toutes les cardes s'arrêtent. Une forêt de courroies de transmission encombre l'atelier.
Ci-dessus : en 1951, fluorescence et conditionnement d'air ; chaque carde possède son propre moteur. A la sortie de la machine on retrouve le voile diaphane transformé en ruban.
Le principe même du peignage est bien antérieur à l'apparition du machinisme. Quoi de plus élémentaire que de faire passer la laine à travers des aiguilles pour la débarrasser, fibre par fibre, des dernières impuretés qu'elle contient ? Aussi la peigneuse est-elle probablement la plus ancienne des machines de notre industrie. Une succession de peignes de plus en plus fins traversent une nappe de matière, divisée en tronçons puis reformée en rubans. Les fibres trop courtes pour être peignées sont éliminées : elles forment la « blousse », sous-produit qui sera incorporé dans les tissus de laine cardée ou dans les feutres. Les laines courtes ou communes sont peignées sur des machines rectilignes Heilmann ou Schlumberger. Les laines longues et fines sont réservées aux peigneuses circulaires Lister dont les organes sont réchauffés pour accroître la souplesse de la matière. 190 peigneuses rectilignes et 80 peigneuses circulaires sont actuellement en service dans notre Firme.
Ci-dessous : Une double rangée de peigneuses rectilignes Schlumberger, actionnées par une commande collective. La laine vient des bobines disposées sur les râteliers. Après avoir été travaillée, elle s'enroule dans les pots placés au pied de chaque peigneuse. A droite, détail d'une peigneuse rectiligne.
Quelques peigneuses circulaires Lister, à commande individuelle. L'éclairage est fluorescent. En haut et à gauche de la photo, les bouches qui, automatiquement, maintiennent la température de l'air à un niveau constant. En haut, à droite un des appareils à humidifier. Ci-contre, détail d'une Lister.
Sur cette vue de détail d'une peigneuse Lister on remarquera les deux bras qui viennent alternativement accrocher la laine sur le peigne circulaire : ils sont appelés « boxeurs » car leur mouvement évoque une série de coups de poing. Pour paralléliser les fibres et achever d'épurer la matière, le peigne dépose ensuite la laine sur le « mouvement carré » constitué par un ensemble de barrettes sur lesquelles sont fixées des aiguilles et qui est animé d'un mouvement de translation.
Le traitement brutal du peigne a fait naître sur la laine des charges électriques qui font hérisser les fibres et qu'il faut éliminer. Pour ce faire, la matière est d'abord étirée, doublée et parallélisée sous l'action des barrettes des gills vide-pots ainsi dénommés parce qu'ils sont alimentés par les pots même qui ont reçu la laine peignée (photo de gauche). Puis un nouveau bain tiède, composé de produits savonneux, reçoit la matière, la retrempe et l'assouplit, la divise encore et l'étire : cet ultime traitement porte le nom de lissage (photo de droite). Une dernière fois, la laine est parallélisée. Puis les bobines sont pesées, leur degré d'humidité est vérifié et elles sont pressées au tiers de leur volume, puis emballées. Les balles cerclées pèsent de 180 à 250 kilos suivant la qualité de la laine. 250 balles sortent chaque jour des presses et sont stockées dans les magasins où viennent les prendre les camions des filateurs. Ce sont les dernières étapes du travail du peigneur.
Devant la nouvelle usine de Blidah, les dirigeants du Peignage Amédée Prouvost. De gauche à droite, Messieurs : C. Moulin, G. Loridan, M. Huet, J. Moulin, H. Gabet, H. de Pontalba, Albert Prouvost Fils, G. Dubois, L. Delfosse, Albert Prouvost Père, F. Lefebvre, G. Bastien, H. Dhavernas, E. Desmarre.
Autour de ce hall central, au premier étage, sont groupés les bureaux de la direction commerciale et administrative du Peignage ainsi que la salle du Conseil d'administration. Au-dessus, se trouve un hall de mêmes dimensions sur lequel s'ouvrent les bureaux de la direction technique. Au rez-de-chaussée est scellée la plaque commémorative du centenaire.
Avec ses 126 ouvriers qui disposent des machines et des méthodes les plus modernes, l'atelier ne s'occupe pas seulement de la révision et de la réfection du matériel. Il construit pièce par pièce et assemble n'importe quelle machine nécessaire à l'usine et il a contribué pour une grande part à la naissance du nouveau peignage de Blidah.
Situé au-dessus des bureaux de direction, l'atelier de dessin, installé dans une pièce claire et spacieuse, emploie une dizaine de dessinateurs, de préparateurs et d'ingénieurs qui travaillent au perfectionnement des machines existantes et qui étudient la construction et la mise au point du matériel neuf.
Les machines comptables, véritables robots, ont soulagé le personnel administratif de la plupart des tâches matérielles : la paie des ouvriers est faite par elles en dix heures, les feuilles de pointage en dix-sept minutes, les facturations en douze heures. L'ensemble de la comptabilité est mis à jour en dix-huit heures.
Un an jour pour jour avant que ne fût célébré le centenaire du Peignage Amédée Prouvost & Cie, la Lainière de Roubaix fêtait son quarantième anniversaire. L'histoire des deux Firmes sœurs se confond à tel point, leurs activités sont si complémentaires, leur collaboration commerciale, technique, administrative, sociale, est si étroite qu'il est impossible de les évoquer séparément. Nul n'était plus qualifié que M. Jean Prouvost pour rendre hommage aux hommes qui l'ont aidé pendant ces quarante années. C'est pourquoi, nous avons cru devoir commencer ces pages consacrées aux Filatures Prouvost en reproduisant les paroles qu'il prononça devant les médaillés du travail réunis au restaurant Amédée Prouvost le 24 juin 1950.
Groupés autour de Messieurs Jean et Jacques Prouvost, les Directeurs de la Lainière. De gauche à droite : MM. Thomassin, Leblond, Gauchon, Delespaul, Laurain, Leman, Bubbe, Jacques Prouvost, Delattre, Jean Prouvost, Bourguignon, Midol, Nicod, Godard, Warnerod, Duprey, Pannier, Lemaire.
C'est aujourd'hui la grande famille qui reçoit, qui donne une fête : la fête de ses vieux. Il ne faut pas avoir peur de ce mot : il renferme un peu de mélancolie, il est vrai ; mais aussi tant de douceur affectueuse ! Il porte en lui une telle puissance de souvenirs !
Dans une fête de famille, quand vient l'heure d'évoquer le passé, on va prendre dans un placard secret un album où les années ont mis un peu de poussière et beaucoup d'émotion. C'est cet album que je vais feuilleter devant vous : notre album de famille, de photos jaunies, de moments fugitifs gravés au fond des mémoires, de visages — beaucoup de visages —, et de petites histoires qui, mises bout à bout font l'histoire d'une maison : l'Histoire de notre maison. Il ne faudra pas m'en vouloir si, tournant les pages de notre passé, un peu de l'émotion qui dort là, dans ces souvenirs, passe dans ma voix, car c'est l'histoire, la grande et belle histoire des vivants et des morts de la Lainière que nous allons, un instant, revivre ensemble.
Les Filatures Prouvost — La Lainière de Roubaix — s'étendent sur une surface de 17 hectares en forme de trapèze, divisée en quatre grands secteurs par deux rues couvertes se coupant à angle droit et dont on aperçoit les vitrages sur la vue aérienne. Tous les services commerciaux se trouvent groupés dans l'angle inférieur gauche ; le long de la rue se succèdent l'atelier mécanique, la filature de cardé et la retorderie. Dans la partie inférieure droite se trouvent la teinture sur peignés avec ses toits surmontés de cheminées d'aération carrées, la préparation et le calibrage. La filature proprement dite occupe tout l'angle supérieur droit. Le pelotonnage, le moulinage et la teinture sur fils sont à l'arrière plan, en haut et à gauche. Le long de la voie ferrée, en revenant vers les bâtiments commerciaux, se trouve l'atelier de tricotage (chaussettes Stemm). Au centre, la partie comprise entre les deux tours abrite le doublage.
1911. Parcourant la Lainière, arpentant ses interminables couloirs, on a peine à imaginer aujourd'hui qu'il y a quarante ans, le long de cette même voie ferrée, s'étendaient de vastes champs où alternaient au rythme des assolements nordiques le blé et la betterave.
Dans ces champs, au milieu des fondrières où s'édifiaient murs et piliers — nos murs et nos piliers —, deux hommes promenaient l'un ses espoirs, l'autre son expérience.
L'homme d'expérience s'appelait Émile Hus, mon ami, mon maître. Que de fois j'ai pensé à lui ! Il n'est pas de plus belle carrière à évoquer au milieu des Médaillés du travail. Je la connais morceau par morceau, pièce par pièce, et, si j'ose dire, bout de laine par bout de laine.
18 ans : il arrive au régiment. Il achète pour un sou un porte-plume, une bouteille d'encre, du papier à lettres : il veut écrire à sa famille. Sa main inexpérimentée, plus habile à manier la navette et l'ourdissoir le trahit ; il n'a eu ni le temps ni l'argent nécessaires pour l'étude.
Cuirassier, 1 m. 85, une grosse moustache qui laisse passer une voix rocailleuse, des pieds infatigables et secrets qui traînent les semelles, une bonté brutale et secrète tout en lui est antithèse et paradoxe. Il charge à Reischoffen, quitte l'armée, entre dans la police, l'abandonne, — sans avoir fait un seul procès-verbal —, devient concierge au Peignage de la rue du Fort oh, trop occupé de cardes et de peigneuses, il n'est jamais dans sa loge. Il apprend l'algèbre à 35 ans, suit les cours du soir à 40 ans avec des jeunes gens imberbes, et remporte un grand prix pour un remarquable ouvrage sur les chaudières multitubulaires ; car ce cuirassier inculte deviendra l'un des plus grands directeurs de peignages de laine.
Il m'a appris ce que je sais, il me suivit pour créer la Lainière et ne me quitta que pour mourir.
Il me fit, dès 1912 un beau cadeau : Louis Ferret, son neveu, détenteur de ses secrets, continuateur de ses méthodes. Louis Ferret, encore au travail un dernier, est bien entendu parmi nous aujourd'hui.
Émile Hus avait eu lui aussi un maître : M. Edmond Lefebvre, le véritable créateur du peignage de la laine à Roubaix. Après une vie consacrée au travail, à la religion, à leur famille, le père, le fils et le vieux cuirassier, doivent, aux Champs-Élysées, discuter des mérites respectifs de la peigneuse Lister et de la peigneuse rectiligne.
1912. Époque héroïque de la Lainière où, partis sur la mauvaise route, il fallait rectifier le tir.
« 2-35 mm. mixte » que de mauvais moments vous ont fait passer à moi-même, à Léon Godard, à André Zollikoffer, à Gustave Ridelle chef de notre petit retordage, à Eugène Varlet qui faisait du fil avec beaucoup de chardons et peu de laine ; remarquable contremaître des renvideurs, le premier en date de vous tous : contremaîtres, contre-dames, premières ouvrières auxquelles la Lainière doit tant et à qui elle doit la plus grande partie de ses succès.
Au milieu de tous nos soucis, un homme vint à nous de la maison Ernest Lesur (Ernest Lesur, notre ami et notre associé des débuts de la Lainière) : Louis Haquette.
J'ai connu alors, chers amis, la valeur de ces mots, qui n'ont pas de place d'honneur dans le dictionnaire mais qui donnent à la vie sa force et sa valeur, ces mots bien simples : Affection, Dévouement. Ces morts, je les vois sous les espèces de mes collaborateurs qui furent mes meilleurs amis, aux premiers rangs desquels : Louis Haquette, Léon Godard, André Zollikoffer, et j'y joins tout de suite Marc Midol car, pour lui, il n'est pas d'ordre chronologique. Marc Midol auquel la Lainière doit tant et auquel je dois encore beaucoup plus. Mais je m'arrête, car je sens sa modestie, — son indéracinable modestie —, qui s'insurge et me gronde...
1914-1918. Après une des guerres les plus terribles de l'histoire du monde, la France victorieuse et exsangue pleure ses 1.800.000 morts, son sol dévasté... La Lainière recherche ses enfants, ses métiers disparus.
L'un des patrons, Paul Lefebvre, ne rentre pas : il est mort pulvérisé par un obus de 155.
Un commandant et un capitaine abandonnent leurs uniformes de Verdun et du Chemin des Dames pour reprendre leur veston de travailleurs. Ils s'appellent : André Zollikoffer et Léon Godard. Rien ne les situa mieux que leurs états de service que je vous résume en quelques mots :
André Zollikoffer. « Le Balafré ».
— Parti en 1914 sous-lieutenant de réserve, fait toute la guerre, mutilé de la face, prisonnier.
— Cité quatre fois à l'Ordre, revient commandant et officier de la Légion d'Honneur.
Léon Godard.
— Parti à la guerre comme sergent, quatre fois blessé.
— Trois fois cité à l'Ordre, revient capitaine, chevalier de la Légion d'Honneur.
1918-1940. C'est la longue et dure ascension d'une équipe qui chaque jour étoffe ses rangs et veut de toute son âme, de toutes ses forces bâtir une grande et forte maison.
Ce sont les nouvelles salles qui s'édifient et une valse incessante de métiers qui désespéreraient les gens vite satisfaits, amis du repos — mais il n'en est pas à la Lainière —, et qui laisse à une usine, partie de 10.000 broches pour arriver à 100.000 broches, son unité et sa parfaite efficacité dans une sorte de mouvement perpétuel.
Évoquer ces années 18 à 40, ces années d'efforts, de grandissement, de succès, c'est évoquer les visages de la grande équipe. Les visages passent devant moi, au rythme des pages du passé et je n'ai qu'à mettre un nom au-dessous.
1920-1923. Leman, mon cher Leman, que ferait sans lui la Lainière ! Monvoisin puis Choquet et Delattre. L'élève dépasse vite le maître, prend la tête de la partie technique... Plaise au ciel qu'il nous soit longtemps conservé.
1924. Bourguignon, Maurice Poissonnier, Pierre Nicod, Laporte père, Pierre Hannequin, Jean Laurain.
Charles Moulard, mon compagnon des longs voyages à Neugedein, et, en cours de route de 1920 à aujourd'hui :
François Pannier, Fernand Gochon, Paul Thieffry, Paul Nys, Léon Delannoy, Vallz, les Vansteenkiste, Fernand Houssier, Albert Vervacke, Paul Emaer, Pierre Buyse, Eugène Bubbe, Raymond Miquet, Robert Laporte, Félix Duquesne, Pierre Varnerot, Edmond Nuttin, Edouard Gravez, René Leblond, Urbain Delespaul...
Et pour ceux qui font tant de voyages en pays anglo-saxons : « The last but not the least »... Duprey, Lemaire, Poissonnier, Lorthioir, Laurent,
1927. Inattendu, au milieu de ce palmarès, saugrenu : un visage le plus surprenant, le plus cocasse de notre histoire, un oiseau cocasse, étrange, se met sur le bord de son nid : « Le Pingouin ». Il doit faire avec modestie un tour d'essai. C'est l'avis de M. Nicod, père de notre excellent ami Pierre Nicod. Le Pingouin devait être remplacé par un phoque que l'on jugeait plus apte à jongler avec les pelotes de laine.
L'essai est transformé en but : le Pingouin sera désormais chez tous les bons merciers de France sous les couleurs du Roi des Pingouins, du Pingouin Nageur, de l'Alpin, des Quatre Pingouins, etc...
Lente, pénible, mais sûre ascension vers la qualité qui donne la réussite.
L'équipe se soude dans les difficultés quotidiennes. Il existe un esprit Lainière, un travail Lainière. Il existera bientôt une réussite Lainière.
Tout cela se bâtit jour après jour au prix d'un dur labeur.
Croyez-moi, laissez-moi vous faire cette simple constatation dépouillée de toute rhétorique : le travail est le meilleur, le plus sûr moyen de réussir qu'on ait encore trouvé.
1940. La France va connaître les heures les plus sombres de son Histoire. Les blindés allemands déferlent des Ardennes à la Bidassoa. L'alternative terrible se pose : partir, continuer la guerre, ou défendre le sol en restant.
Alors, dans la solitude anxieuse de leur conscience, ceux qui ont eu à ce moment de lourdes responsabilités sur leurs épaules s'interrogèrent, interrogèrent ceux qui les ont précédés dans la vie, ceux qui ont fait nos champs de Flandre riches et fertiles, ceux qui ont fait prospérer nos usines du Nord, — vastes communautés dont les pavillons flottent brillants et sans taches aux quatre coins du monde —.
Les anciens, les ancêtres, les Français des Marches du Nord, ceux qui nous ont faits, — car nous naissons très vieux, — nous répondirent :
Nous avons vu les invasions de la fin du Grand Règne, les défaites de Louis XV, les coups portés à la Révolution, puis, chaque fois, après le désarroi, les prodigieux redressements : Denain et Fontenoy, Valmy et Jemmapes et le défilé des drapeaux français devenus glorieusement tricolores.
« Nous sommes restés, nous avons courbé la tête, nous avons défendu nos champs, nos familles, nos tombes, petite partie de la grande patrie, et c'est nous qui avons gagné, car nous sommes la permanence française ».
Contre les occupants, ceux de 1914 et de 1940, le Nord lutta jour après jour et le soir rentrés chez nous, volets clos, écoutant sur les ondes les voix de l'espoir, nous murmurions : « Vive la France quand même ».
La Lainière lutta aux premiers rangs de la Résistance à l'occupant.
1950. La grande famille la Lainière fête ses Médaillés du travail, les meilleurs des siens ; elle sait la tâche rude d'aujourd'hui et de demain ; elle accepte ce combat de tous les jours pour que la Maison reste grande et forte, pour que soit amélioré le standard de vie de nos ouvriers, le standard de vie de tous, dans une Europe unie et pacifiée.
Aux ouvriers, aux ouvrières, aux sans grade, je voudrais dire combien je me sens près d'eux aujourd'hui, quelle affection j'ai pour eux... nous avons pour eux.
Le soir après la journée de travail j'aime à me promener dans l'usine, à sentir mon vieux cœur battre au rythme des métiers. Ma récompense, je la trouve au moment où la ruche se vide, au moment où je me mêle au flot des ouvriers qui sortent. A ce moment je ne compte pas, tous me connaissent comme un vieux meuble de la Maison, personne ne s'intéresse à moi... Certains même me bousculent un peu et c'est là ma récompense. Je me sens un bon ouvrier parmi les ouvriers de la Lainière, je ne suis que le premier d'entre vous.
Chers Amis,
Nous voici arrivés au terme de notre pieux voyage au pays du souvenir. L'album de famille est là, ouvert devant vous, la page est blanche.
Un jour que j'espère non-prochain, sur celle-là, ou sur une autre, vous mettrez, je vous le demande, ma photographie. Ne ponctuez pas trop de titres honorifiques. Écrivez tout simplement :
Jean PROUVOST
Fondateur de la Lainière
Médaillé du Travail
Je ne voudrais pas vous laisser sur cette note triste. Aussi, avant que ne vienne l'instant des vivats et des chansons qui avaient d'ailleurs si bien commencé tout à l'heure, laissez-moi vous raconter une petite histoire, une histoire de ma jeunesse. Ce sera la moralité que je vous demanderai de tirer avec moi de ces propos et de cette fête de famille.
Nous sommes aux environs de 1895 par un beau soir de l'été commençant, un beau soir de fête, je ne sais plus quelle fête, mais je sais bien que c'est en l'honneur de cette fête oubliée que nous venions, mon frère et moi, d'allumer un feu d'artifice dont les gerbes éclairent un de mes plus anciens souvenirs.
Ceci se passait dans la maison de famille, le Vert-Bois, sur le gravier de Bondues où j'ai vu dans mon enfance les dernières brouettes, si chères aux brouetteux, qui amenaient de Linselles et de Bondues des pièces tissées à la main pour être apprêtées à Roubaix.
Nous avions acheté, l'après-midi, les pétards, feux de bengale et soleils au bazar de la Grand'-rue, où il y avait des rayons à un sou et à deux sous.
Le feu d'artifice tiré, la famille rentre au salon et réclame de la musique. Ma mère se met au piano, un grand piano droit sorti, me semble-t-il aujourd'hui, d'un roman de Marcel Proust, habillé d'un damas rouge bordé de franges dorées. Mon grand-père derrière elle, ouvre une partition de Verdi et annonce le grand air du Trouvère. Je sais déjà qu'il va trébucher sur l'Ut de poitrine, mais lui conserve l'espoir, toujours déçu, de franchir ce pas difficile. Il trébuche, et dès la note ratée toute la famille en chœur réclame les chansons, les chansons de Nadaud. Nous faisons cercle autour du piano. Moi-même, qui Dieu sait, n'ai pas été visité au berceau par la déesse de la musique, j'y vais de mes fausses notes. Et nous chantons en chœur « Les Deux Gendarmes » ou « Je veux revoir Carcassonne ».
Mais la chanson qui m'enchantait vraiment, celle que j'attendais comme un bouquet, celle qui chante encore au fond de ma mémoire c'est celle du pays natal. C'est à cause d'elle que je vous ai raconté cette petite histoire et pour vous redire, comme elle « Pays natal, on te retrouve toujours plus cher après t'avoir quitté ».
Pays des grandes et belles familles, des nobles traditions de travail, de solidarité et de dévouement : tous sentiments que nous honorons aujourd'hui.
Le ruban de laine qui sort du Peignage ne peut être utilisé tel quel. C'est à la filature qu'il appartient maintenant de l'étirer et de le tordre pour le transformer en fil, puis de combiner entre eux les fils ainsi obtenus, de les retordre et de les teindre pour qu'apparaissent la pelote de laine à tricoter, ou les fils destinés au tissage ou à la bonneterie. La production totale de la Lainière peut atteindre 500 tonnes par mois. L'Usine comprend 100.000 broches ; 4.000 ouvriers y travaillent en double équipe avec un pourcentage de main d'œuvre féminine atteignant 50 %. Le visiteur qui vient de parcourir le peignage a été frappé par la complexité des opérations et une certaine monotonie, dont se dégage un sentiment de sévérité. En pénétrant dans la filature, il découvre une toute autre atmosphère. Ici, le travail est toujours spectaculaire. Mais quel que soit le traitement qu'elle subit en Filature comme au Peignage, le caractère même de la matière reste inchangé, et les difficultés rencontrées sont semblables : souple, fuyante, souvent déconcertante, la laine réclame tour à tour de celui qui la travaille des qualités d'attention et d'imagination, d'organisation et de création, sans lesquelles il est vain de chercher à faire œuvre durable.
La teinture sur peignés
Pour la confection de fils aux coloris mélangés ou fondus, on teint la laine alors qu'elle est encore dans l'état où la livre le Peignage. A l'intérieur des bacs ci-dessus, des récipients cylindriques reçoivent les bobines de laine peignée. Une solution bouillante de produit colorant est ensuite introduite sous pression dans les bacs où elle séjourne pendant une heure et demi. La laine rincée et essorée, passe dans un bain de tissage qui lui rend son aspect primitif.
La préparation de filature
La préparation transforme le ruban de laine peignée écru ou teint en une mèche très fine d'où sera ensuite tiré le fil. Pour ce faire, le ruban de laine passe successivement sur six, sept ou huit métiers où il est allongé alors que des aiguilles de plus en plus serrées maintiennent les fibres parallèles : les métiers des premiers « passages » que l'on voit ici, sont des « gills-box ». Les passages suivants, désignés sous le nom de bobinoirs, fournissent des bobines de mèche de plus en plus fines. Les bobines du dernier passage servent à alimenter les métiers à filer.
La filature
A — Les continus à filer
Filer c'est allonger une dernière fois la laine que l'on a obtenue en préparation, la tordre pour assurer la cohésion des fibres qui donneront au fil la solidité désirée, enfin, enrouler celui-ci sur un tube de carton. Les fils de grosseurs courantes sont traités sur les continus à filer. Ce sont des machines qui effectuent en même temps l'étirage, la torsion et l'enroulement sur le tube. Si le fil casse au cours d'une de ces opérations, l'extrémité flottante de la mèche est absorbée aussitôt par un dispositif pneumatique qui l'empêche de s'emmêler avec les fils voisins. En filature comme au Peignage, des conditions rigoureuses de température et d'humidité sont indispensables pour éviter que la laine casse.
Ces deux gros plans montrent le détail d'un continu à filer. En haut de chaque photographie, les bobines de laine en mèche ; en bas, les bobines de filature ; à mi-hauteur, se trouve le train d'étirage. Pour tordre et enrouler le fil, la bobine inférieure, en tournant, entraîne, par l'intermédiaire du fil, un curseur placé sur un anneau métallique.
----Ces machines, qui sont les plus anciennes de la filature mécanique, sont encore irremplaçables pour la production des fils les plus fins. Elles reproduisent, en les multipliant, les gestes que faisaient nos aïeules lorsqu'elles actionnaient leur rouet ; chaque métier comprend 700 fuseaux mécaniques : « les broches », qui sont montés sur un chariot de 20 mètres de long. Celui-ci s'éloigne tout d'abord à 1 m. 50 d'un train d'étirage fixe dont les 5 cylindres allongent la mèche de 10 fois sa longueur ; pendant ce temps, les broches donnent au fil la torsion nécessaire en tournant sur elles-mêmes à 6.000 tours-minute. Le chariot ayant terminé cette course, revient vers le bâti fixe et le fil s'enroule sur les bobines portées par chaque broche. Le cycle se renouvelle sans cesse toutes les dix secondes. Si un fil casse, l'ouvrier le rattache sans interrompre les allées et venues.
Ce procédé de filature est réservé aux laines longues avec lesquelles sont obtenus des fils assez gros, généralement destinés au tricotage à la main. Le système d'étirage peut être comparé à celui des continus, mais la torsion est donnée par des ailettes tournant autour des bobines. A noter la forme rigoureusement cylindrique des bobines à joues en bois montées sur ces métiers.
Le fil peut être utilisé tel qu'il sort du métier. Mais, lorsqu'il est nécessaire de le rendre plus résistant ou d'obtenir des effets de coloris ou de présentation, on le retord. Plusieurs fils sont d'abord assemblés et enroulés sur une bobine commune. Puis un métier muni de broches qui ressemblent à celles des continus à filer, donne les torsions et embobine le fil retordu. Ces torsions sont très variables : certains « crépés » reçoivent 2.000 tours au mètre ; ils serviront à la fabrication de tissus très secs ; d'autre fils, au contraire, destinés à produire des tissus doux ou de la bonneterie gonflante, ne sont retordus qu'à 200 tours au mètre.
Les écheveaux écrus sont pendus sur des cadres, serrés les uns contre les autres, puis plongés dans les grands bacs ci-dessous, qui peuvent contenir jusqu'à 400 kilos de laine. Les produits colorants dissous dans l'eau bouillante pénètrent dans les bacs où la solution est agitée, de façon à obtenir une parfaite pénétration de la teinture. Pendant cette opération, qui dure une heure, des contrôles de nuance sont effectués fréquemment, puis les écheveaux sont essorés et séchés dans de l'air à 50°.
Cette opération a pour but de retordre des fils assemblés, et d'en constituer des écheveaux qui seront ensuite envoyés à la teinture. Pour ce faire les bobines de fils assemblés sont fixées sur les broches qui, en tournant, leur donnent la torsion demandée, (140 à 200 tours au mètre). Le fil passe ensuite sur un « guindre » long assemblage de pièces de bois, qui forme des écheveaux.
Après avoir été teints, les écheveaux sont placés sur les empotteuses (photographie ci-dessus), qui les dévident. Puis la laine passe sur les pelotonneuses (en haut à gauche). Chaque pelote reçoit une bande de garantie. Dix pelotes forment un sachet. La laine à tricoter est ensuite dirigée vers les magasins de stockage, dont les casiers s'échelonnent sur plus de 4 kilomètres. Ces stocks permettent d'expédier sans délai, dans n'importe quelle partie du monde, un des 700 coloris des Laines du Pingouin.
La laine est enroulée sur une forme métallique qui sert de support à la pelote. La machine s'arrête par le jeu d'un contre-poids dès que les pelotes pèsent 50 grammes.
Cette cité ouvrière est la cité Amédée Prouvost, encore appelée Cité du Sapin Vert, car les nouvelles agglomérations ont souvent repris les noms traditionnels des « lieux dits » à l'emplacement desquels elles ont été bâties. La cité comprend 315 logements construits entre 1927 et 1948, dont la plupart sont occupés par des membres du personnel du Peignage et de la Lainière. Les maisons en construction que l'on aperçoit en bas et à gauche de l'illustration dépendent de la cité de la Tannerie où le Comité Interprofessionnel du Logement construit 1.200 logements.
Le développement de la concentration industrielle au XIXe siècle a eu un certain nombre de conséquences sur le plan social. Le machinisme, l'augmentation rapide des dimensions des entreprises, la naissance des villes industrielles ont posé, dans un esprit nouveau, les problèmes des relations entre patrons et ouvriers qui avaient été résolus d'une façon toute différente pendant les siècles précédents. A vrai dire, l'amélioration des conditions de vie ouvrière, en dehors de l'usine, ne dépendait tout d'abord que d'initiatives généreuses et privées.
Ces initiatives furent nombreuses en ce qui concerne le Peignage et la Lainière. Les fondateurs avaient donné l'exemple : « En 1866, écrit « C. Lecigne, historiographe du poète Amédée « Prouvost, le choléra éclate à Roubaix ; Amédée « Prouvost (grand-père du poète et fondateur du « Peignage) visite les malades dans des taudis « infects. Il les soigne lui-même et leur admi- « nistre les premiers remèdes. Un matin on « l'avertit qu'un de ses ouvriers ne s'est pas pré- « senté au contrôle : il se rend à la maison, trouve « le malheureux étendu sur un grabat, à côté de « sa femme morte, au milieu de ses enfants déjà « contaminés. Aussitôt, il demande des couver- « tures, en enveloppe les moribonds et les fait « transporter à l'étuve du Peignage. Une heure « après, ils étaient sauvés ». On se rappelle aussi que l'année suivante des plans de logements ouvriers furent soumis à l'Empereur Napoléon III et à l'Impératrice, venus en visite à Roubaix.
Mais l'action privée fut bientôt renforcée par des mesures qu'il appartenait à la nation tout entière de promouvoir. Il devenait urgent de modifier, en les améliorant parfois, les conditions qui régissaient l'emploi de la main-d'œuvre. C'était l'époque où les journées de travail duraient douze heures, où les femmes travaillaient de nuit, où les enfants étaient admis très jeunes à l'usine. Une loi de 1882 interdit de les employer avant l'âge de 13 ans ; vers la fin du siècle le travail de nuit fut réservé aux hommes ; en 1898, une loi sur les accidents du travail vint pour la première fois codifier les règles de sécurité que beaucoup d'industriels avaient déjà imposées à leur personnel. C'est dans cette atmosphère d'évolution sociale qu'il faut replacer les réalisations de nos prédécesseurs, qui montrent bien qu'ils avaient à cœur non seulement d'appliquer les décisions légales, mais surtout de les précéder.
La création, en 1896, d'un système de retraite applicable à tous ceux qui avaient travaillé pendant plus de 30 ans au Peignage, est un exemple du désir qu'eurent très tôt les responsables de l'usine de considérer les ouvriers comme des êtres humains envers lesquels ils se sentaient des devoirs impérieux. Le règlement de ces retraites avait d'ailleurs été bien étudié puisqu'il est encore appliqué sans modification de nos jours.
Dans le cadre d'une usine qui ne cessa d'accroître ses effectifs, de tels efforts patronaux étaient indispensables : ils prouvèrent que jamais la dignité de l'homme ne fut sacrifiée à l'accroissement économique de l'entreprise.
Après la guerre de 1914, les modifications survenues dans les conditions économiques et surtout dans l'état des esprits, permirent d'envisager les questions sociales sous un angle tout différent — en tout cas, d'une façon plus logique et plus rationnelle.
Certes, les principales préoccupations qui avaient marqué les années d'avant-guerre n'en furent point supprimées pour autant. Les discussions concernant les salaires, les craintes de chômages nées de l'expérience des crises économiques antérieures continuèrent à jouer un rôle néfaste dans les rapports entre patrons et ouvriers. Mais ces rapports eux-mêmes furent rendus plus souples par la multiplicité des occasions de contact direct que fit naître la nécessité de trouver en commun des solutions aux autres questions sociales. Il est impossible par exemple de passer sous silence la création dans le Nord, en 1925, des Allocations Familiales. D'abord bénévole et d'inspiration uniquement patronale, l'idée fut reprise par l'État sous une forme légale et son champ d'action fut étendu à l'ensemble du territoire.
A l'heure actuelle, comme toutes les usines de France, le Peignage Amédée Prouvost et Cie et la Lainière de Roubaix sont dotés de Comités d'Entreprise et de délégués du personnel dont le rôle social est double : leur contrôle et leurs suggestions s'étendent à l'ensemble des activités sociales qui s'exercent dans le cadre de l'entreprise — ils gèrent en outre, par le canal de commissions paritaires, un certain nombre de secteurs : ceux de la sécurité par exemple, ou du logement, ou des sports.
Dans le domaine de la sécurité et de l'hygiène du travail, qui est celui qui touche de plus près à la vie même de l'ouvrier, des progrès considérables ont été réalisés : une organisation complète surveille l'état sanitaire de tout le personnel. Les résultats obtenus sont de plus en plus probants : au Peignage, par exemple, l'action conjuguée des commissions paritaires de sécurité et du service médical a fait baisser la moyenne des accidents pour 100.000 heures de travail de sept en 1949 à quatre en 1951.
Les services sociaux proprement dits sont aidés par la « Société Civile Immobilière Amédée Prouvost », fondée le 1er juillet 1926, qui se charge d'entretenir les immeubles et d'assurer l'équilibre financier grâce à des apports des deux Firmes ; leur activité s'exerce dans les domaines suivants :
— un restaurant communautaire qui fonctionne depuis le 6 août 1926. Dès 1931, il y fut servi 60.000 repas. Aujourd'hui, dans un cadre entièrement renouvelé, 75.000 déjeuners chauds sont servis annuellement à des prix très modiques ;
— à la Lainière, où la formation des apprentis est plus délicate et plus longue fonctionne un centre d'apprentissage équipé du matériel le plus moderne. Des médecins y surveillent les jeunes et leur font passer des tests d'orientation. Ils s'exercent ensuite pendant un certain temps sur des machines de format réduit. En même temps, un centre ménager enseigne aux apprenties leur futur rôle de femmes et de mères. Ce centre, dont les cours sont pour elles obligatoires, est en outre ouvert à toutes les jeunes filles des alentours. Au Peignage, le temps des apprentis est partagé entre l'usine et un centre d'apprentissage extérieur, et ils suivent obligatoirement des cours de culture physique et de natation ;
— pendant la période des congés payés, divers camps de vacances groupent les jeunes des deux Firmes (une trentaine de garçons pour le Peignage, 50 filles et 40 garçons pour la Lainière) ;
— l'été, dans la vallée de l'Avre, à quelques kilomètres de Dreux, le château de Saint-Rémy, entouré d'un parc de 25 hectares, reçoit 300 enfants de 9 à 14 ans, qui passent ainsi un mois au bon air ;
— à côté du restaurant, dans la rue Amédée-Prouvost, a été créée en mars 1931 une coopérative de vente où les ménagères trouvent, à proximité de chez elles, tout ce qu'elles peuvent désirer. L'évolution de son chiffre d'affaires en 4 ans donne une idée de son développement : 8 millions de francs en 1948, 18 en 1949, 28 en 1950 et près de 60 en 1951.
Ces réalisations ne sont pas sans importance. Mais les dirigeants du Peignage et de la Lainière ont consacré l'essentiel de leurs efforts à résoudre le problème social le plus difficile et le plus angoissant : celui du Logement.
Entre les deux guerres, diverses sociétés d'H.B.M. créées et financées par le Peignage et la Lainière, ont construit de nombreux logements qui ont été soit attribués directement sous forme de location simple, soit achetés finalement par leurs locataires qui ont bénéficié des Lois Ribot ou Loucheur.
En 1925, un rapport remis au Syndicat des Peigneurs par M. Albert E. Prouvost préconisait déjà la formation d'une société chargée de construire des logements ouvriers grâce à des cotisations versées par les industriels.
L'idée fut reprise et considérablement élargie pendant la dernière guerre.
Sous l'impulsion de M. Albert Prouvost Fils se groupèrent — avec l'appui du Syndicat Patronal Textile et des principaux dirigeants des Syndicats ouvriers locaux — une vingtaine de personnalités représentant, pour moitié, les Industriels, pour moitié les Syndicalistes ; ils créèrent, en 1942, le Comité Interprofessionnel du Logement de Roubaix-Tourcoing (C.I.L.).
Cet organisme, qui a collecté à ce jour plus de deux milliards de francs de cotisations bénévoles des industriels de la région, a bénéficié de prêts importants de la Caisse des Dépôts et Consignations et du Crédit Foncier. Son 3.000e logement a été mis en œuvre il y a quelques mois ; le 4.000e sera entrepris au cours de l'automne 1952, assurant ainsi le logement, dès 1953, de plus de 20.000 personnes.
Vue d'ensemble du Stade Amédée Prouvost, construit en 1923, il abrita dès cette époque les activités les plus diverses : tennis, jeu de boules, gymnastique, ping-pong, basket. A partir de 1927, fondé sous l'impulsion des administrateurs des Firmes, l'Excelsior de Roubaix y installa ses équipes de football et d'athlétisme. Son équipe professionnelle de football gagna en 1933 la finale de la Coupe de France. En 1945, l'Excelsior fustionna avec le Racing Club de Roubaix et l'Union Sportive de Tourcoing pour former le C.O.R.T. (Club Olympique de Roubaix-Tourcoing) qui remporta en 1946-1947 le Championnat de France professionnel de Football.
Cet effort en matière de logement a comme on le voit, dépassé de beaucoup les cadres de l'entreprise. Peut-être est-ce là le symbole de l'évolution sociale actuelle. Dans une communauté sans cesse élargie, dont les moyens deviendront de plus en plus puissants, les individus après avoir pendant un siècle recherché des satisfactions individuelles, devront abandonner un peu de leur bien-être pour concourir au bonheur de tous.
Cette plaquette éditée à l'occasion du Centenaire du Peignage Amédée Prouvost a été réalisée par les Ateliers A. B. C., 57, rue de Babylone, à Paris.