Lettres de Claude en 1916

Lettres de Claude en 1916

1916 Lettres de Claude

Pour situer ces lettres

En 1916, Claude Saint-Léger a dix-neuf ans. Évadé de Lille occupée le 23 août 1915, engagé le 20 octobre suivant au 32e régiment de dragons, il quitte le dépôt de Versailles le 21 mai 1916 pour les armées. Sa famille est coupée en deux : son père André Saint-Léger et sa mère Marguerite Delemer sont restés à Lille, dont les nouvelles n’arrivent que par la Suisse et avec plusieurs semaines de retard ; son frère Philippe, douze ans, et sa tante maternelle Hélène Delemer, épouse Charé de Lavalette, se sont réfugiés à Rosières puis du côté de Pau. C’est à eux que Claude écrit le plus souvent. Mais il écrit aussi, et ces lettres-là sont réunies ici pour la première fois avec les autres, à Simonne, c’est-à-dire Simone Barrois, qui l’a logé six mois rue Mansard à Versailles, et à un M. Corneille, qui lui expédie de Paris l’argent, le linge et les colis dont il vit.

Le contexte

1916 est l’année de Verdun, de l’offensive de la Somme et de l’offensive russe de Broussilov. Pour les Lillois, c’est l’année des grandes déportations : la rafle dite de la Semaine sainte, en avril, qui emmène vers l’Aisne et les Ardennes des milliers d’hommes et de jeunes filles, puis, en novembre, l’enlèvement de plusieurs centaines de notables expédiés en Allemagne, au camp de Holzminden, pour peser sur la négociation engagée entre Paris et Berlin au sujet des civils internés. Plusieurs de ces lettres portent la trace de ces nouvelles, reçues de loin, incomplètes et terrifiantes.

Claude, lui, sert dans une arme qui ne charge plus. La cavalerie attend en arrière la percée qui ne vient pas, laisse ses chevaux au cantonnement et monte à pied dans les tranchées par roulements de quinze jours. Depuis la fin de 1915, l’état-major dissout par vagues escadrons et régiments pour rendre des hommes et des chevaux à l’artillerie et à l’infanterie : la dernière de ces vagues atteint Claude le 31 décembre, quand il change de peloton. Ces lettres racontent cette guerre-là, faite de pansage, de corvées, de boue et de longues factions, entrecoupée de bombardements. Elles racontent aussi un garçon qui recoud lui-même ses boutons de culotte, se rase pour la première fois avec un rasoir droit et s’en balafre la figure, et garde une brosse à dents dans sa poche, « luxe inconnu ici ».

Elles racontent enfin la vie matérielle d’un engagé dont la famille est enfermée à cent kilomètres du front. L’argent, le linge, les lunettes, les colis de nourriture viennent de Versailles et de Paris, et il faut écrire pour chaque paire de caleçons et chaque mandat de cent francs. Deux passages méritent une attention particulière. Le 13 juin, Claude décrit avec enthousiasme une arme qu’on vient de lui mettre entre les mains, « presque la légèreté du fusil et en plus, presque toutes les propriétés de la mitrailleuse » : c’est le fusil-mitrailleur modèle 1915 CSRG, dit Chauchat. Le 25 juillet, puis le 19 septembre, il évoque les faux noms imposés aux évadés des régions envahies, mesure destinée à protéger des représailles les familles restées à Lille. C’est ainsi que le dragon Saint-Léger devient, dans les registres de l’armée puis dans ses trois citations, Claude de la Valette.

Dates repères, 1916

En romain, les étapes portées par le carnet de route militaire et par l’état des services. En italique, ce que les lettres ci-dessous permettent d’ajouter.

Sources et conventions. Lettres autographes de Claude Saint-Léger, archives familiales Saint-Léger. Transcription Arnaud Saint-Léger, 2026. Les passages illisibles sont signalés par des blancs, par des tirets bas ou par la mention [lacune]. Les notes de l’éditeur sont introduites par NDLR. Les lettres reçues par Claude la même année, notamment celles de sa tante Hélène Delemer, sont réunies dans les correspondances personnelles de 1916.


À Pat, c’est-à-dire Jean Le Blan, dit Patrick, ami lillois évadé comme lui et cavalier au même régiment. Sur papier à en-tête d’hôtel.

GRAND HÔTEL

12. Boulevard des Capucines

PARIS

Adresse Télégraphique : GRANOTEL-PARIS

Téléph. Central 35-48 / 35-49 - 35-50

Mon cher Pat,

Je suis encore à Paris ; permission de 48 heures pour "me reposer des fatigues de l'examen".

Pourrais-tu me dire exactement où en sont tes démarches. Y a-t-il quelque chose de fait dans le sens de l'aviation ?

J'ai tous les tuyaux sur les moyens de faire une demande pour changer d'arme. Mais le piston est-il à point.

Il y a 2 moyens.

L'un consiste (grd piston) à se faire demander au corps par le ministère de la guerre :

Un beau jour, il arrive au corps l'ordre suivant : « Le soldat un tel passe de tel régiment à tel autre par décret du & etc » Alors tu sembles ignorer, puisque tu n'as pas suivi la voie hiérarchique, mais t'es efforcé d'obéir.

L'autre moyen (régulier mais il vaut mieux qu'il soit un peu appuyé) :

Voie hiérarchique :
Margis, lieutenant, commandant ;
Ici, tu n'as qu'à écrire au lieutenant.

Et dans les 2 cas, la visite sanitaire est passée par le major ; c'est solide.

Pour l'infanterie, il y a un autre moyen que je t'indiquerai plus tard.

Bien cordialement à toi.
Renvoie-moi de tes nouvelles.

Claude


À sa tante. Au dépôt du 32e dragons, à Versailles.

Ma chère Tante,

On a légèrement retardé notre départ, si bien que je me trouve encore au dépôt ; il se peut même que j'y reste encore une huitaine de jours, aussi Philippe, dont je n'ai pas vu l'écriture depuis mon départ de Rozières, peut essayer de m'écrire un mot.

Il m'arrive à l'instant une lettre de vous, m'annonçant la visite de l'oncle Joseph et son départ de Rozières.

Je suis tout à fait de son avis, comme je vous l'ai déjà dit, pour un troisième hiver de tranchées, cependant autour de moi, tout le monde se berce de l'illusion que la guerre se terminera en automne, après une offensive foudroyante. Je crois que tous ces gens n'osent pas regarder la situation en face.

Je suis persuadé que, pour ma part, si je reste dans la cavalerie, je ferai actuellement, pour m'offrir environ un an de tranchées de faveur (cavalerie).

Mon pied encore un peu enflé, s'améliore tous les jours et je ne boite presque plus.

Je suis enchanté que tout se passe bien avec Philippe.

Pour que vous soyez avertie d'une façon sûre de mon départ, je vous enverrai une carte de la première gare où nous passerons.

Le voyage va manquer quelque peu de charmes ; nous voyageons : 30 hommes et 60 chevaux, wagons à bestiaux ; si nous ne restons que 3 ou 4 jours en route nous nous jugerons très satisfaits.

Je suivrai là-bas un cours de mitrailleurs, et j'espère faire après des choses plus intéressantes ; probablement mitrailleur en avion ; Pat et moi nous partons ensemble, et nous pouvons avoir du piston dans cette voie.

Les nouvelles de Lille sont assez tristes, car le ravitaillement y est très difficile : rarement de la viande etc.

Je n'ai pas revu mon oncle Léon, qui m'a paru aussi très maigre.

Vous ai-je dit que nos tranchées sont entre Roye et Lassigny ; mais nous partons d'abord pour Gournay en Bray (Normandie) c'est là que le 25e régiment laisse ses chevaux, pendant les périodes de tranchées d'ailleurs assez peu fréquentes.

Je suis enchanté que Kiki soit satisfait.

Je vous embrasse de tout cœur ainsi que Bernard, Philippe et tous là-bas.

Votre neveu

Claude


À sa tante. En gare d’Achères, dans le train qui monte au front.

Ma chère tante,

Je vous ai écrit à 9 h. en gare d'Achères ; nous y sommes toujours.

Actuellement nous sommes couchés dans un wagon à bestiaux, sur des paquetages, des sabres, du pain, tout cela mélangé.

De plus il fait une chaleur bête, nous sommes littéralement en ébullition, et de plus en plus sales.

Pas de papier à lettre évidemment, aussi j'ai déchiré quelques feuilles d'un carnet pour vous écrire.

Quand se terminera ce voyage, nous n'en savons rien ; depuis 5 h du matin nous avons fait environ 20 km. Si cela continue comme cela, ça va bien !!!

Nous voyageons avec 40 chevaux, qui passent leur temps à se flanquer des coups de pied, à s'étrangler, etc.

Si cela continue ainsi, il n'y en aura plus un seul de disponible en arrivant.

Pour compléter les charmes de cette gare, toutes les 20 minutes on fait avancer ou reculer le train de 300 mètres.

Le brusque choc du départ réveille ceux qui ont essayé de s'endormir, et en même temps, les pains, les sacs d'avoine et les paquetages et les sabres s'écroulent par terre.

Au premier arrêt on les rétablit pour recommencer 20 minutes après.

De guerre las, nous les avons laissé par terre.

Cependant nous sommes tous enchantés d'avoir quitté le dépôt pour le front.

Nous savons que nous partons d'abord pour Gournay en Bray ; mais notre but le plus proche, à quelques km d'ici, et où nous allons changer de train, c'est Creil.

Il est inutile de vous décrire les changements de train, où nous avons à transporter toutes nos affaires.

De plus, ma gourde fuit d'en haut, aussi je suis tour à tour douché de jus ou de pinard, dont nous ne nous laissons pas manquer.

Nous sommes évidemment en bleu horizon. Et avec mes lunettes, je suis sous le casque de tranchées, d'un grotesque achevé.

Je vous embrasse ma chère tante bien tendrement et je vous tiendrai au courant de ce "petit voyage".

Bons baisers à tous.

Claude

P.S. Tournier, merci de me garder les lettres qui me rappelleront tant de souvenirs.


À sa tante. Au cantonnement, à une dizaine de kilomètres de Gournay-en-Bray.

2e Peloton, 4er Escadron<, 32e Dragons, P.T. 4

Ma chère tante

Nous sommes enfin arrivés au régiment où je suis installé depuis bientôt 24 h.

Notre voyage s'est passé beaucoup plus rapidement que nous ne le pensions ; Nous avons quitté Achères à 3 h. ; nous étions à Creil à 6 h. 1/2.

Là nous avons mangé dans notre wagon à bestiaux qu'il nous était défendu de quitter

A 10 h. je me suis lavé debout sur un wagon de matériel, avec un de mes camarades, pdt. que le train faisait des aller et venue ; nous étions tous 2 nus jusqu'à la ceinture, et cela faisait vraiment un drôle d'effet dans cette gare où je passe si souvent en temps de paix. Il est vrai qu'étant dans la Zone des Armées il n'y avait que des militaires dans la gare.

Nous avons quitté Creil à 11 h. du soir, et nous avons voyagé jusqu'à 5 h du matin, endormi sur des sacs dans le wagon à bestiaux, c'était plutôt dur.

Enfin à 5 h. nous étions en gare de G… de là nous sommes partis à cheval jusqu'au cantonnement qui se trouve à 10 km de la gare. Nous sommes arrivés ici à 11 h.

Malheureusement on ne nous a pas versé aux Mitrailleurs, mais nous sommes répartis dans tous les Escadrons ; je suis séparé de Pat, ce qui me fait beaucoup de peine.

À part cela, je suis aussi bien qu'il est possible. Le hasard a voulu que j'aie le cheval qui est tombé avec moi il y a trois semaines ; mon pied n'est d'ailleurs pas encore remis ; je marche avec difficulté et je boite pas mal ; il est encore assez enflé.

Voici à peu près notre emploi du temps d'aujourd'hui :

Levé à 6 h.
À cheval 7 à 9
Ensuite pansage et corvée : 9–11
Repos 11 à 14
Corvée et pansage 14 à 17 h

En général on est plutôt plus occupé ; ainsi demain nous montons deux fois à cheval ; Nous couchons dans une grange où on a installé au rez de chaussée nos chevaux ; évidemment c'est une écurie improvisée et qui n'a rien de commun avec les autres ; Nous couchons sous le toit au premier étage, dans de la paille (peu de paille malheureusement) ; j'ai pour camarade de lit un coiffeur de village (le mot "camarade de lit" est plutôt ironique).

Nous mangeons d'une façon à peu près acceptable : ce matin du singe, ce soir du hareng. Il paraît que ce n'est pas varié. Le bruit court que nous quitterons ce cantonnement d'ici 15 jours.

Tous les 15 jours, il y a un départ pour les tranchées ; On désigne alors des hommes de tous les pelotons qui vont en remplacer d'autres ; c'est un roulement de 15 en 15 jours et nous prenons les tranchées où nous le pouvons c.à.d. aussi près qu'il est possible de chez bonne-maman.

Les 15 j. sont assez calmes, quoique ce secteur n'ait plus le calme qu'il avait auparavant, aussi, dit-on, que nous allons être remplacés par de l'Infanterie.

C'est en somme à part ces quelques jours de tranchées (très calmes d'ailleurs) une vie qui pour la guerre est bien calme ; je compte essayer de changer d'ici quelques temps.

Ici tout le monde se figure que nous allons donner bientôt ; je ne le pense pas.

Enfin, je compte vous tenir très au courant de mes faits et gestes ;

Je vous embrasse bien fort ainsi que tous et Lélé, et j'espère que tous se portent bien.

Je vous prierai de garder toutes les lettres que je vous enverrai ; car je compte garder beaucoup de lettres de la guerre.

J'ai déjà toutes celles reçues jusqu'ici ; Mettez les de côté ; je les trierai plus tard.

Bons baisers encore

Claude


À sa tante. Au cantonnement.

Ma chère Tante

Tout continue à se passer très normalement ici ; je fais connaissance avec une existence toute neuve où on est obligé de faire tout soi-même ; hier j'ai recousu mes boutons de culotte, et je suis vraiment très maladroit ; ce matin j'ai dépouillé un lapin avec un autre type et je viens de me raser avec un rasoir non mécanique pour la première fois, ce qui me vaut quelques balafres dans toute la figure.

Je vais aider à cuire cet après-après-midi le lapin en question qui doit faire les délices de notre soirée.

On arrive, en somme à se tenir à peu près propre ; je me lave à grande eau tous les matins avec une brosse et du savon. J'ai en plus des autres une brosse à dent, luxe inconnu ici, que je porte toujours dans ma poche.

Les mains sont évidemment presque toujours sales, cependant, en se coupant les ongles très courts et en se les lavant souvent, on arrive à un certain résultat.

Je vais vous envoyer probablement un tricot, qui semble ne devoir servir à rien actuellement et qui me sera au contraire très utile en hiver.

Il faut que j'ai vraiment bien peu de choses intéressantes à vous dire pour vous entretenir de tous ces petits détails de toilette.

Mais la vie est ici d'une monotonie vraiment triste.

On est tellement occupé que on n'a pas le temps d'y penser.

Mon pied est toujours dans le même état, et je crains qu'en continuant à ne pas m'en occuper je boite pendant longtemps.

D'un autre côté, si je me fais porter malade on m'évacuera dans une ambulance ce que je veux absolument éviter étant seulement depuis 3 jours ici.

Je vous embrasse ma chère tante ainsi que Lélé Bernard, bébé et Line

Votre neveu

Claude


À sa tante. Commencée le dimanche, terminée le lundi 29 mai.

Ma chère Tante

Je viens de recevoir une lettre de vous qui était passée par le dépôt, à part cela, encore rien ; d'ailleurs ceci ne m'étonne pas, car mon adresse a dû vous arriver tout récemment.

J'ai reçu un mot de Lucien Delesalle, par le dépôt aussi, il dit qu'il a des nouvelles de mère du 5 Mai.

D'ailleurs je vous joins sa lettre que vous aurez la bonté de rajouter au petit dossier que vous faites de toutes les lettres que je vous envoie.

Il y a aujourd'hui une semaine (7 nuits) que je ne me suis pas déshabillé pour dormir ; j'avoue que c'est bien désagréable, sur tout que je ne suis pas encore du nombre de ceux qui dorment dans la paille, comme dans leur lit ; j'ai toujours beaucoup de mal à m'endormir, et je m'éveille toujours plusieurs fois, à cause du froid, car nous n'avons qu'une mince couche de paille sur le plancher, pas assez pour se couvrir avec elle. Enfin j'espère que cela viendra comme le reste.

Les 2 journées avant elle ont d'ailleurs été vraiment lamentables, il m'est en effet arrivé un accident qui aurait pu être grave ;

Jeudi à 1 h. j'attachais mes 2 chevaux à une grande porte roulante qui ferme notre hangar.

Mes chevaux se mettent à tirer au renard ; je me précipite pour les arrêter, c'est en vain, ils entraînent la porte qui sort de ses gonds me tombe sur la tête ; et la porte, que les chevaux tirent encore, me passe au dessus de tout le corps me rabotant la tête et le dos, enfin les rênes de mes chevaux se cassent et les chevaux partent en piste.

On me relève, plutôt meurtri, on rattrape les chevaux, on remet la porte, on fait réparer les rênes ; enfin c'était un succès.

J'avais la tête un peu écorchée et surtout des bosses et des bleus de tous les côtés. Pendant deux jours, j'ai vraiment été complètement abruti, avec un grand mal de tête ; et cela m'a donné un peu le cafard.

Aujourd'hui c'est heureusement complètement terminé et je me sens dans un état absolument normal.

Mon pied va tous les jours un peu mieux.

Lundi

Je n'ai pu vous envoyer ma lettre hier aussi j'espère qu'elle partira demain à 8 h. ; nous n'avons en effet par jour qu'une levée à 8 h.

Toujours rien de neuf.

J'irai probablement aux tranchées d'ici 15 jours pendant 15 jours ; jusque là je ne manque absolument de rien ; ne vous donnez pas la peine de m'envoyer quelque chose.

Je suis enchanté que le Latin de Philippe marche bien ; j'espère qu'il continuera à s'y appliquer, et qu'il ne retardera pas Bernard.

Je vous embrasse de tout mon cœur ma chère Tante ainsi que Tous

Votre neveu qui t'aime

Claude

P.S. Pour vous prouver que mon pied va beaucoup mieux : J'ai fait du trot anglais pour la première fois depuis mon accident (4 semaines) et je n'ai ce soir qu'une légère courbature.


À Simonne, Simone Barrois, à Versailles. Première lettre depuis son arrivée au régiment.

Ma chère Simonne

Je viens de recevoir ta lettre qui m'a fait un très vif plaisir; c'est la première que je reçois depuis mon arrivée ici.

Je profite de cette première lettre que je t'écris pour te dire, combien je te suis reconnaissant de tout ce que tu as fait pour moi : cette chambre qui pendant 6 mois t'a continuellement dérangée,

ces repas tous les soirs pour Tot comme pour moi, toutes ces petites commissions vraiment rasantes que je te demandais tantôt à l'un tantôt à l'autre, je t'avoue que la chose qui m'a encore certainement le plus touché, c'est le soin qui était pris de mon linge et de mes affaires, toujours lavés, par exemple mes cravates tous les jours repassées, etc. ; ce sont de bien petits détails et cependant en revenant du quartier et en trouvant en bel ordre tout

ce que j'avais laissé n'importe comment, j'avais vraiment la sensation d'être à la maison, et comme si mère et tine étaient venues mettre le "terrible" ordre dans mes affaires.

Je passe toutes les affections que vous m'avez tous témoignées pendant ces 7 mois loin de père et mère et où j'avais quelquefois au quartier la sensation d'être bien seul et bien éloigné de tout conseil, d'autant plus que je n'aime pas demander un conseil;

j'aime qu'on me le donne en causant, je suis si personnel; il faut en quelque sorte qu'on m'incorpore un conseil;

et quand je revenais du quartier, que j'entrais dans ta maison de la rue Mansard, le spleen disparaissait complètement et je me croyais véritablement dans le sein d'une nouvelle famille, surtout avec tes 2 gentilles Fanny et Jacqueline;

Je t'assure que le


À sa tante.

Ma chère Tante

Je m'explique enfin ce qui s'est passé dans notre courrier ; Je vs avez écrit quelques lettres au début, en donnant pas mal de détails.

Or n'ayant pas reçu de réponses de vous, je croyais que ces lettres ne vous étaient pas parvenues, je n'avais donc pas insisté et me comptais vous écrire que de petites cartes. Aujourd'hui, je reçois une lettre de vous datée du 3 Juin, elle s'est promenée partout car l'adresse était inexacte : vous aviez mis 3ème Escadron au lieu de 4ème Escadron. Peut être m'étais je trompé dans l'adresse que je vous ai donnée ?

En tout cas nous partons aux tranchées cette semaine ; le bruit court que ce sera demain. Je pense plutôt que c'est pour la fin de la semaine. Je vous écrirai aussitôt. Vous me feriez plaisir en m'envoyant alors souvent des paquets.

Je vous remercie beaucoup de celui que je viens de recevoir, il est très bien compris, et m'a fait grand plaisir. Mais dans les tranchées où le ravitaillement est un peu difficile, j'en recevrai très volontiers ; d'ailleurs, tous mes amis en reçoivent là-bas.

Mon adresse est toujours la même ; le vaguemestre a mon nom et se charge de faire parvenir tout aux tranchées comme aux cantonnements.

J'ai vu débarquer il y a huit jours une arrivée des tranchées. Ils étaient très sales et fatigués. J'en ai causé avec plusieurs de mes camarades qui revenaient et c'est en somme très faisable.

Le plus fatiguant sont la route d'aller et de retour. Le train nous dépose et nous reprend à M… et de là il y a une étape d'une vingtaine de km à pied qui pour des cavaliers peu entraînés surtout au sac est assez pénible. Les corvées sont aussi fatiguantes. Mais où on est le mieux et le plus tranquille c'est en 1ère ligne où il n'y a pour ainsi dire pas de corvées.

Je regrette de n'avoir pas d'appareil de photos. Mais si cela me manque trop, je m'en procurerai. Des camarades prennent d'ailleurs des photos et ils m'en passeront.

J'ai pu voir Pat dimanche dernier, il est dans mes conditions et se trouve pas mal.

Cependant nous comptons essayer de changer tous les 2 après avoir goûté quelque peu des tranchées, car on mène ici une existence vraiment peu active et peu intéressante.

Nous pouvons arriver grâce au piston qu'a Pat, à passer dans les avions mitrailles, comme mitrailleur. Ce serait très intéressant : D'abord un stage de 4 mois à Cazaux (près d'Arcachon), là nous habiterions une villa où est installé le cousin de Pat qui est sous-lieutenant instructeur mitrailleur. Nous ferions d'abord nos études de mitrailleur à bord de canots automobile sur le lac de Cazaux ; puis au bout de 2 mois nous ferions cela en aéroplanes ; au bout de 4 mois au front comme mitrailleur en avion ; c'est trop beau. Cependant c'est plus qu'un projet, car nous n'avons qu'à écrire pour qu'on nous demande officiellement.

Mais nous voulons tous les 2 avoir vu avant les tranchées.

Mon pied reste enflé mais je ne le sens presque plus.

Philippe ne m'a pas parlé des nouvelles de mère reçues par la Suisse. De quand datent elles ?

Ci-joint une lettre de Germaine que vous aurez la bonté de ranger dans le dossier que vous avez fait de mes lettres.

Lisez la, elle vous donnera des nouvelles, un peu de tout le monde.

J'ai retrouvé ici Bob Leroy.

J'espère que le petit accident de Philippe ne sera rien.

Je vous embrasse tendrement ainsi que tous là-bas.

Votre neveu

Claude

Ayez la bonté de garder bien soigneusement toutes ces lettres que je vous envoie. J'y tiens et pour mère que cela intéressera et pour moi, car cela me rappellera beaucoup d'amis que je ne retrouverai peut-être plus, ainsi que des gens qui se sont intéressés à moi aux moments difficiles, c'est un souvenir bien vivant.


À son oncle. Billet écrit au cantonnement, sur papier libre.

Lundi 12 ___ 1916 (NDLR : le mois est illisible. Le 12 juin est le seul lundi 12 de l’année 1916, et le contre-ordre annoncé ici s’accorde avec les lettres des 11 et 13 juin.)

Mon cher uncle

Un contre-ordre vient d'arriver et nous ne partons pas avant quelques jours. Monsieur Corneille peut-il ne pas m'envoyer encore de paquets de nourriture ? Je vous embrasse tendrement ainsi que tous là-bas. Claude

4e Escadron
32e Dragons


À sa tante.

Ma chère Tante

Je vous remercie de votre lettre du 9 que je viens de recevoir.

Figurez qu'un hasard bien heureux retarde tout à coup mon départ pour les tranchées d'au moins 15 jours, il est vrai, que j'irai probablement plus souvent que les autres après.

Hier, il y a eu un concours de tir, les meilleurs tireurs devaient suivre un cours de fusil-mitrailleur. Par un hasard j'ai fait un bon tir, moi, qui en général suis dans la moyenne, si bien que me voilà devenu : fusilier-mitrailleur.

Ce matin, nous avons commencé le cours, on nous a vaguement expliqué l'arme ; puis on a tiré un peu. C'est une arme véritablement admirable. Elle a presque la légèreté du fusil et en plus, presque toutes les propriétés de la mitrailleuse. 2 hommes suffisent pour s'en servir, tandis qu'il faut 10 hommes pour une mitrailleuse.

C'est tout à fait nouveau et je suis certain que cela va faire merveille, on va en donner, paraît-il, beaucoup à l'Infanterie.

Je vous assure que cette arme épatante m'a remonté le moral.

Si les Allemands ne nous en sortent pas une semblable cela peut avoir des résultats épatants.

Nous sommes tous ici, enchantés par les succès russes et surtout par Verdun.

Je commence à espérer que la fin de l'hiver prochain verra la fin de la guerre.

En attendant, on nous fait travailler ferme notre nouvel outil ; demain nous nous levons à 4 h. et cela me paraît tôt. Enfin, je me porte admirablement.

Voici encore quelques lettres à garder : principalement des vôtres.

Je vous embrasse ma chère tante ainsi que Tous là-bas.

Claude


À Simonne, à Versailles.

Ma chère Simonne

Je viens de recevoir ta boîte de chocolat, elle m'a fait grand plaisir.

Mais vraiment ces chocolats avaient un défaut; ils étaient trop bon. Et puis tu sais, des chocolats variés rangés en ligne dans une jolie petite boîte rose, entourée, elle-même de faveur rose, ce n'est pas de saison; cela me donne le spleen;

en les mangeant, et en les donnant aux lourds paysans qui m'entourent et qui disent : (( Hé Bé ! Mais ti vas nous gâter les dents )), je me souviens qu'il existe des lieux pleins de volupté, où on vit une existence normale, où on dort dans un lit ___ où on mange à une table, sur une nappe avec des verres et des assiettes, où après le dîner, on s'assied dans des fauteuils moelleux, où on écrit sa correspondance autrepart que sur sa cuisse, et assis sur autre chose qu'une selle.

Non, vois-tu remercier de tels chocolats avec un tel papier

à lettre, c'est plus qu'un non-sens, c'est presque un crime.

Ma chère Simonne, la prochaine fois que tu m'enverras un paquet, puisque tu es assez gentille pour t'occuper de moi et me faire des cadeaux, va dans la plus ignoble épicerie, achète moi le chocolat le plus grossier que tu pourras trouver, et les boîtes de conserve les plus rudimentaires, cela me fera peut être une sensation un peu moins douce au palais en les mangeant; mais ce sera accompagné de moins de

souvenirs donc de amers de regrets.

J'espère que tes filles continuent à se porter bien là-bas,

Toutes mes amitiés à Germain.

Je t'envoie l'assurance de toute mon affection avec encore une fois, mille et mille remerciements

Claude.


À sa tante. Au camp de cavalerie de Crèvecœur.

Ma chère tante

Nous avons changé de cantonnement, nous rapprochant un peu du front, nous sommes dans un camp de cavalerie où on nous fait travailler dur : ce matin nous étions à cheval de 4 h. ½ à 1 h de l'après midi sans nous arrêter plus de dix minutes en tout ; aussi je suis plutôt cuit.

Nous avons fait le trajet entre ce cantonnement-ci et celui-là à cheval, j'ai fait connaissance avec les charmes du paquetage complet. Enfin tout s'est très bien passé.


23 Juin 1916.

Je n'ai pas eu le temps de fermer ma lettre hier, vraiment on nous fait faire un entraînement fantastique : aujourd'hui même programme qu'hier, et demain encore le même. Dimanche repos, et nous recommençons encore sans doute le même petit jeu la semaine prochaine.

Heureusement aujourd'hui, je suis arrivé à prendre du jus avant de partir, tandis qu'hier, j'étais resté jusqu'à une heure sans rien manger, ni boire.

Je suis d'ailleurs légèrement en capilotade : mal à un pied à une jambe et autre part.

Nous faisons tous les jours plus de 40 km, aussi on reconnaît les chevaux résistants. Ma jument m'a laissé en plan hier ; elle a le dos fort gonflé, elle n'est d'ailleurs pas la seule, aussi je monte un nouveau cheval fort solide et tous les matins je panse ce nouveau cheval et je laisse à l'écurie ma jument, non sans lui jeter, je l'avoue, un œil d'envie.

Enfin tous sont persuadés que cela n'est qu'une préparation, un entraînement rapide et après ! ! !

Je suis ici dans un pays fort perdu et les paquets que vous pourrez m'envoyer une fois de temps en temps me feront bien plaisir.

Je suis vraiment bien sans-gêne, ma chère tante, avec vous, mais je compte que vous verrez là une preuve de mon affection.

Je déteste demander un service aux personnes avec lesquelles je ne suis pas tout à fait intime ; et je vous avoue que sans la tendresse et la bonté que vous m'avez témoignée, ainsi que l'amitié.


À M. Corneille. Signée de l’adresse militaire complète : 32e Dragons, 2e peloton, 4e escadron, secteur 4.

Envoyé Cent francs le 5 Juillet 1916 (NDLR : mention d’enregistrement portée en tête de la lettre, qui note la suite donnée à la demande.)

le

Cher Monsieur

Je suis fort occupé actuellement, car on nous fait faire un entrainement vraiment formidable : depuis 15 j. nous allons être au 6ème.

Les jours où ___ nous ne changeons pas de cantonnement, ce sont des 10 h. de cheval.

Nous nous levons souvent avant le jour; enfin dés qu'il y a un instant de libre je dors ou je

mange, ou j'astique, aussi j'ai bien peu de temps pour écrire. Je vois sans cesse des camarades d'Alfred et je le verrai probablement un de ces jours, car nous sommes tout à fait ensemble.

Pourriez-vous m'envoyer un mandat de 100 fr. car avec les évènements, qui se préparent je préfère avoir de l'argent d'avance dans ma poche.

Bonnes nouvelles de mère du 8 Juin.

Je n'ai encore besoin de rien au point de vue de la

nourriture, mais je pense que cela va venir

Inscrivez, je vous prie, mon adresse très exacte sur le mandat, car le dernier mandat s'est égaré, il y a en effet pas mal de "Saint Léger" ici et je n'ai eu le mandat qu'au bout d'un certain temps

Je vous remercie beaucoup cher Monsieur de ce que vous faites pour moi.

J'écrirai à mon oncle Gustave le plus vite possible.

Je vous envoie cher Monsieur avec encore meilleure

merciements l'assurance de toute ma sympathie

Claude Saint Léger

32e Dragons 2e peloton 4e Escadron Sect 4

P. S. Je ne sais plus où j'en suis de ma correspondance avec vous;

Vous ai-je dit que j'avais bien reçu votre mandat, que la note de l'opticien était à payer; que j'ai même demandé qu'on m'envoie encore une autre paire, car j'en fais une consommation effroyable.

Ai-je remercié mon oncle Gustave des nouvelles de mère et du camphre ?


À Simonne. Carte.

Ma chère Simonne

Excuse-moi de ne t'écrire qu'une carte pour te remercier de tes bonbons qui étaient excellents. Ils ont été très peu de temps pour écrire, étant fort occupé.

Je te remercie des nouvelles que tu me donnes de Lille car je n'ai eu pour ma part qu'une carte bien peu détaillée du 8 Juin. Tout le monde se porte bien. Si tu as d'autres détails sur Lille (sur les jeunes gens par ex) tu serais bien gentille de me les envoyer.

Je t'embrasse affectueusement, ma chère Simonne ainsi que tes filles.

Tous mes amitiés à Germain. Merci encore. Claude


À sa tante.

Ma chère tante

J'ai reçu ce matin votre lettre du 22 Juillet. Je vous en remercie beaucoup. Par le système dont je vous ai envoyé l'adresse, Pat a reçu une longue lettre de Lille du 4 Juillet.

Rien de spécial, sauf que, on se nourrit beaucoup plus aisément.

J'ai appris d'autre part, que la correspondance par la Suisse était vérifiée de beaucoup plus près par les Allemands.

Nous sommes de plus en plus inquiet de Jérôme Le Blan, il écrivait tous les jours à son frère et depuis 8 jours plus de nouvelles de lui, car nous savons qu'il devait attaquer ; Pat s'en fait une bile noire, il a déjà repris mauvaise mine, comme il avait après la mort de Philippe, son frère.

Quant à cette offensive, nous avons tous un cafard noir, pour ma part je crois qu'elle n'est plus réellement intéressante, qu'au point de vue pression sur les Allemands, qui les oblige à garder du monde sur ce front. C'est vers les Russes pour l'instant que doit se tourner notre espoir ; seule une suite de victoires russes peut dégager un peu le front français de toutes les troupes allemandes et alors nous réussirons peut-être à avancer.

Je ne vois pas Lille débloquer avant l'hiver moi.

On reparle de la croix de guerre pour Pat, Max et moi !

On reparle aussi de nos faux noms ; nous changerons complètement de nom ; il faudra même nous écrire à un faux nom (charmant !) ; on a eu la bonté de prévenir un de ceux qui ont reçu ce faux nom, qu'il pouvait compter que ce ne serait pas pour toute son existence, et qu'à la fin de la guerre, il pourrait reprendre son nom véritable !

Parlons maintenant un peu de Philippe.

Je n'ai pas vu de copies de lui, mais en a-t-il envoyé, il me ferait beaucoup de plaisir en m'en envoyant.

Ce serait ennuyeux, qu'il redouble sa cinquième, car il est loin d'être en avance. Au besoin, il faudrait mieux, qu'il laisse le latin pour travailler sa grammaire si cela devait le faire redoubler. Enfin, s'il retourne à Pau pour ses classes le professeur verra s'il est oui ou non capable de suivre normalement sa classe.

Ne gênera-t-il pas mon oncle Léon à Pau, d'ailleurs je compte en parler à mon oncle Léon, quand je lui écrirai.

Je pense d'ailleurs, que, si il allait à Pau, on pourrait le mettre externe libre dans ce lycée, en plus le professeur de sa classe lui donnerait des répétitions 3 fois par semaine, il semble que, comme cela, sans latin, il doit pouvoir suivre la cinquième ; en tout cas j'espère qu'il sera assez sérieux pour faire beaucoup de grammaire pendant ses vacances en pensant que de toute sa famille il est le seul qui a des vacances.

Je considère, qu'il doit faire tout ce qu'il peut pour passer en cinquième ; ce serait ennuyeux qu'il redouble une classe, sans que mère soit là, c'est une grosse responsabilité.

Enfin pour cette question de redoubler sa classe nous verrons dans deux mois quand il sera à Pau.

Que pensez-vous de le mettre externe libre au lycée ?, j'avais quatre ans de moins que lui, quand j'ai été au lycée de Lille ; s'il se porte bien, cela le débrouillerait un peu.

Je crois que ce professeur, qui m'est très cher, dont je vous ai parlé, a fait ses études à Pau. Il doit connaître pas mal de professeurs encore au lycée de Pau ; il pourrait leur recommander spécialement Philippe.

Remerciez beaucoup de ma part, tante Hélène de ce qu'elle fait pour Philippe, je compte lui écrire.

Je vous embrasse tendrement ma chère tante en vous remerciant de tout ce que vous faites pour Philippe et pour moi.

Bons baisers à tous.

Votre neveu

Saint Léger


À sa tante.

Ma chère Tante,

Je me porte toujours très bien ; mais vraiment cette semaine passe d'une façon fantastique.

Jérôme Le Blan a été relevé des tranchées après 44 jours de première ligne, 15 jours de bombardement et une attaque fantastique.

Il s'est conduit très brillamment, blessé deux fois assez grièvement, 4 jours et 3 jours avant l'attaque, il a refusé d'être évacué.

Il a attaqué et a pris, avec 6 hommes qui lui restaient, un ouvrage allemand très fortifié (un bois avec réseaux et mitrailleuses) a fait ainsi un certain nombre de prisonniers et des mitrailleuses. Il a tué de sa main à bout portant un allemand etc. etc.

Il a la citation à l'ordre de l'armée, et la médaille militaire, or pour un type qui n'a pas été blessé grièvement la médaille militaire est une chose excessivement rare, en plus il va passer d'adjudant au grade de sous-lieutenant.

C'est vraiment épatant.

Pat est enchanté.

Vous avez sans doute vu dans la presse « les évacuations de Lille ». Il paraît qu'il n'y a pas de danger pour pauvre mère et tante car on peut se procurer des cartes grâce auxquelles on peut circuler sans rien risquer.

Il y a des cartes de ce genre, je suis persuadé qu'ils ont réussi à s'en procurer.

D'ailleurs, le 4 Juillet ces évacuations étaient terminées depuis longtemps. Par conséquent je crois qu'il n'y a pas à s'inquiéter.

Je vous remercie mille fois pour vos paquets qui me font le plus grand plaisir.

Je vous embrasse de tout cœur ainsi que tous.

Votre neveu

Claude


Fragment, destinataire non identifié. (NDLR : Mme Le Blan est Françoise Gérard, épouse de Gaston Le Blan et mère de Pat, restée à Lille. Sa lettre est datée du 2 août, ce qui donne la borne la plus ancienne possible.)

J'ai de bonnes nouvelles de Lille du 26 Juillet par une lettre de mère, et par une lettre de Mme Le Blan du 2 Août, on semble avoir retrouvé un système qui marche et si vous verrez ou mon oncle Guste de quelque chose de spécial à faire dire, écrivez-le-moi ; j'ai écrit que vous alliez tous bien.


À sa tante Hélène Delemer. Au bivouac, le long de la Somme.

[En marge :] Saint Lèger reçu jusqu'au nouveau livret

Ma chère tante

Excusez-moi de ne pas vous écrire plus souvent, mais vous ne pouvez vous imaginer l'état de saleté que j'atteins actuellement, depuis trois jours, il pleut sans arrêter or nous sommes le long d'un fleuve côtier la Somme et autour de nous partout des marécages ;

Aussi avons-nous sur 15 cm de boue en moyenne, sous les tentes la paille commence à devenir du fumier, les malheureux chevaux sont dans un état lamentable ; depuis 36 h ils n'ont pas eu le temps de sécher, d'ailleurs nous ne séchons guère non plus.

Je suis en admiration devant les infanteries qui arrivent avec un temps semblable et un terrain semblable à remporter d'aussi brillantes succès, en tout cas il me semble impossible que la cavalerie marche par un temps pareil.

Je ne suis qu'à 50 m de Pat mais il faut pour aller le voir traverser de véritable mare de boue c'est une véritable excursion ; j'ai eu la chance qu'on me change ce matin une paire de chaussures, car celle que j'avais avait des encoches de 3 cm par lesquelles l'eau entrait à flot avec la boue à chaque pas.

Pat a des nouvelles de Lille du 5 Septembre, tous en excellente santé. Avez-vous reçu la carte où je vous avertissais que j'avais pris votre nom ; je vous en renouvelle mes excuses pour ce sans-gêne auquel on m'a forcé.

Recevez ma chère tante l'assurance de toute l'affection de votre neveu qui vous embrasse ainsi que tous.

Claude


À M. Corneille, à Paris. Deux mentions d’enregistrement figurent en tête de la lettre.

Envoyé 100 fr à M. St Léger 1 colis 2 chemises 2 caleçons

Env. à Augustine Leroy 23 rue Bayard à Pau 1 complet bleu 2 caleçons 1 pair bottines 1 mandat de 100 fr (NDLR : ces deux lignes sont des mentions d’enregistrement portées en tête de la lettre. Claude demandait deux cents francs pour Pau.)

Cher Monsieur, j'ai bien reçu vos 50 francs, mais je viens cependant encore vous ennuyer et beaucoup cette fois-ci. Auriez vous l'amabilité de m'envoyer ici : deux caleçons qui sont encore rue M___ et 2 chemises comme celle que j'avais à Versailles ; elles sont parfaites pour les cavaliers ; elles ont une étiquette au col : "Le Régiment" et vous y trouverez au Printemps

Ensuite, veuillez envoyer à Tine à Pau, 23 rue Bayard, mon veston bleu complet et encore 1 ou 2 caleçons s'il en reste et une parie de chaussures jaune ___ du régiment que je vous ai laissé en partant. Pour l'argent veuillez m'envoyer 100 fr ici et envoyer à Mme Tine 23 Rue Bayard 200 fr pour mes dépenses en permissions.

Excusez-moi de vous déranger autant, mais la permission est un gros événement, j'aurai d'ailleurs le plaisir d'en causer avec vous car je compte un arrêt sur 2 jours à Paris en revenant.

Cela aurait été plus simple de passer par Paris en allant mais avec les délais de route cela me ferait perdre un jour; je vous verrai donc en revenant. Un nouveau décret permet en effet de demander 2 endroits pour une permission.

Recevez, cher Monsieur Corneille, l'assurance de toute mon amitié et de ma reconnaissance entière.

Claude Saint Léger


À Simonne, à Versailles.

Ma chère Simonne

Je te remercie beaucoup du paquet que tu m'as envoyé, cela m'a fait le plus vif plaisir.

J'espère aller en permission vers le 15 Novembre je m'arrêterai à Paris en revenant et certainement une journée

visite rue de la Rue Mansart.

J'aurais bien l'envie de vous revoir tous.

Veux-tu avoir la bonté de faire toutes mes amitiés à Monsieur Corneille auquel je demande un nombre de service véritablement incalculable; il est vrai que la permission est une chose bien anormale.

Pat part dans l'aviation d'ici

quelques jours : il a passé l'examen d'admission à être élève pilote assez bien, et il est à peu près certain d'être reçu.

Il partira alors pour Bordeaux probablement.

En attendant d'avoir le plaisir de te revoir, je t'envoie, ma chère Simonne, l'assurance de toute mon affection.

Claude.


À son frère Philippe, à Pau.

Mon cher Philippe

Voici longtemps que je ne t'ai pas écrit car nous venons de changer de région en plusieurs étapes et à peine ici, nous partons aux tranchées.

Je pars probablement demain aux tranchées ; la permission est remise au moins à un mois ; ce sont les inconnues de la vie militaire.

Je croyais partir aujourd'hui ou demain en permission et au contraire les permissions sont presque suspendues et je pars aux tranchées ; nous n'aurons que plus de plaisir à nous revoir ; peut-être serai-je ainsi arrêté à la Noël ; en tout cas écris-moi souvent pendant que je serai aux tranchées (15 jours environ) puis 15 jours de repos, puis 15 jours de tranchées etc etc ainsi tout l'hiver.

Je t'embrasse tendrement mon cher Philippe ainsi que Aline.

Ton frère qui t'aime

Claude


À son frère Philippe. Depuis les tranchées.

Mon cher Philippe

Le séjour aux tranchées continue à se passer fort normalement ; cependant cela devient un peu plus pénible car il fait maintenant un assez mauvais temps ; les corvées se font plus nombreuses.

Le ravitaillement n'est pas arrivé pdt 1 jour 1/2 et cela nous a forcés à nous nourrir de vivres de réserve mais pas de pain ; enfin cela semble aller mieux maintenant.

Quant au secteur il est excessivement calme.

J'espère aller en permission d'ici environ 4 semaines, mais cela n'a rien de fixe, peut-être avant, peut-être après.

Il y a très longtemps que nous n'avons pas eu de nouvelles de Lille ; as-tu vu dans les journaux la liste de tous ceux qui ont été otages en Allemagne (je ne sais d'ailleurs pas quelle en est la raison).

Enfin voici quelques noms que j'ai retenus : mon oncle Georges Crépy, M. Wallaert, Paul Le Blan et sa femme, ma tante Edouard Ternynch etc etc.

Heureusement on n'enlève pas les conseillers municipaux ; grâce à cela, mon oncle Lucien Crépy, et peut-être papa, n'ont pas été enlevés.

J'ai oublié dans la liste des otages emmenés en Allemagne, un de ceux qui nous touchent le plus près : mon oncle Jean Delemer.

Je t'embrasse bien fort mon cher Philippe ainsi que Aline.

Ton frère qui t'aime

Claude


À son frère Philippe. En première ligne.

Mon cher Philippe

Voici quelques temps que je suis sans nouvelles de toi, tu me ferais le plus grand plaisir en m'en donnant.

Il est de nouveau question de permission, et il se pourrait que je parte d'ici 8 jours, cela n'a cependant absolument rien de certain.

Mon séjour aux tranchées s'écoule fort bien, je suis en première ligne depuis 3 jours, et j'éprouve les postes d'écoute avec le fusil mitrailleur, les factions paraissent d'ailleurs vraiment longues.

Nous avons été soumis à un bombardement de torpilles très violent avant-hier, j'étais au poste d'écoute et on a eu vraiment la sensation de la guerre. C'est la première fois depuis que je suis au front.

D'ailleurs nous couchons dans une infecte cagna pleine de rats qui me courent sur la figure pendant les quelques heures de repos entre les factions.

En résumé je suis très satisfait d'avoir fait un séjour aux tranchées, cependant ce n'est pas drôle.

Je t'embrasse tendrement ainsi que Aline.

Ton frère qui t'aime

Claude


À son frère Philippe.

Mon cher Philippe

On m'annonce 2 nouvelles :

La première c'est que dans une lettre des Le Blan. Ils disent que mère a fort envie de revenir ; ils disent que eux vont sûrement revenir avec les prochains évacués.

2° On annonce l'arrivée prochaine de 20.000 évacués.

Par conséquent nous allons fort probablement voir bientôt arriver Tante et les Le Blan et peut-être (!!!) c'est très peu probable, mère.

Je t'embrasse tendrement ; ci-joint quelques lettres.

Claude


À sa tante. En soutien de deuxième ligne.

Ma chère tante

J'ai reçu votre colis il y a 5 jours, il m'a fait le plus grand plaisir ; mais comme nous étions en première ligne je n'ai guère pu vous répondre avant aujourd'hui : nous avons été relevés avant-hier de première ligne et tout s'est fort bien passé.

Nous reprenons la première ligne demain ou après-demain, après quoi nous serons définitivement relevés après un mois de tranchées.

Nous sommes actuellement en soutien en 2ème ligne et nous avons des quantités de corvées ; mais les nuits sont presque entières (seulement 2 h de faction) au lieu des 9 h de faction toutes les 3 heures et en plus les alertes comme en première ligne.

Le secteur est calme ; cependant nous sommes soumis parfois à des bombardements de crapouillots qui nous en envoient de toutes les formes.

J'espère que votre séjour près des cousins se passe bien.

Je vous embrasse tendrement ainsi qu'eux tous.

Votre neveu

Claude

On attend 10.000 évacués.

Ci-joint une photo de moi ; qu'en pensez-vous, ce n'est certainement pas artistique mais je ne suis pas en militaire.


À Simonne, à Versailles.

Ma chère Simonne

J'ai reçu ta carte avant-hier et sur tout il y a 5, 6 et 7 jours des paquets de toi qui m'ont fait le plus vif plaisir; je ne t'ai pas encore écrit pour t'en remercier, comme tu me le dis je suis moins écrevisse

que jamais, mais il est vrai que j'ai cette fois-ci des excuses comme je n'en ai jamais eu. Nous étions retournés en première ligne dont nous avons été relevés hier; tous les jours 16 h de faction + la soupe, aussi les heures que j'étais un peu libre je ne songeais qu'à manger ou à dormir étant fort cuit.

Nous repartons en première ligne demain ou après-demain, c'est la dernière car

nous serons ensuite définitivement relevés et nous retournerons à nos chevaux après un mois de tranchées. Ensuite s'ouvrira la perspective de la permission qui a fait été remise à cause de ce départ aux tranchées.

Je ne saurais te dire combien je te suis reconnaissant de tous les paquets que toi ou Mr Corneille vous m'avez envoyés. Ils m'ont

été très utiles car vraiment jusqu'à il y a quelques jours on ___ avant que l'ordinaire. Heureusement on commence à organiser des autos qui de Compiègne nous apportent depuis hier tous les 2 j. quelques provisions. Aussi ne te dérange plus pour m'envoyer de paquets ni Monsieur Corneille. J'ai une nouvelle carte du 308 de Lille; rien de neuf.

Reçois ma chère Simonne l'assurance de toute ma reconnaissance et mon affection ___

Versailles son cousin Claude


À son frère Philippe. Carte postale de correspondance militaire.

Correspondance militaire - Carte postale

Expéditeur : Saint Léger, 4e Escadron, 32e Dragon, P.T. 4

Destinataire : P. Saint Léger, 23 rue Bayard Pau, Basses-Pyrénées

Mon cher Philippe

Nous avons été relevés et je suis de nouveau au cantonnement. Tout s'est fort bien passé ; ne compte pas me voir d'ici quelques semaines en permission ; car nous ne sommes déjà pas trop pour soigner les chevaux : j'en ai 9 aujourd'hui, demain cela ira déjà mieux.

Je t'embrasse tendrement.

Ton frère qui t'aime

Claude


À Simonne, à Versailles.

Ma chère Simonne

Je t'envoie tous mes souhaits de bonne année et de bonne santé. J'espère que pour toi se réalisera en cette nouvelle année 1917 tout ce que tu peux désirer et surtout ton retour à Marquillies.

Je suis revenu ici depuis plusieurs jours et de nouveau on reparle des tranchées que nous reprendrons probablement vers le 8

Janvier; je t'écrirai quand je serai fixé sur ce sujet d'une façon plus sérieuse.

On a dissous le 1/3 des régiments de cavalerie aussi j'ai changé de peloton : 3ème au lieu du 2ème.

On nous réorganise complètement avec beaucoup de fusils mitrailleurs, zigouilleurs etc etc.

Je t'embrasse ma chère Simonne, j'écris à mon oncle et à Mr Corneille.

Ton cousin

Claude.


Lettres non datées


Lettre non datée

À Simonne. (NDLR : la cavalerie est engagée et les pays traversés sont dévastés, ce qui situe la lettre pendant ou après l’offensive de la Somme, sans plus de précision.)

Ma chère Simonne

Tes lettres m'ont appris d'ailleurs avec beaucoup de retard car la correspondance ne marche absolument pas en ce moment, l'arrivée d'Annie. C'est seulement le lendemain que je l'ai su par tante Hélène.

Comme tu dois le savoir la cavalerie est engagée ; tout se passe d'ailleurs fort bien, mais les pays que nous traversons n'existent plus ou sont dévastés, aussi tu serais bien gentille si tu voulais m'envoyer des colis tout comme aux tranchées.

Pour Annie ___ elle est complètement au-dessus de tante Hélène et y sera absolument rien à y voir, cependant je la préviendrai quand tu lui feras le plaisir de la demander.

Je t'envoie toute mon affection et toute ma reconnaissance.

Claude

PS. J'écris pour l'argent


Lettre non datée

À M. Corneille. (NDLR : les cinquante francs demandés ici sont accusés reçus dans la lettre du 29 octobre 1916, qui donne la borne la plus tardive possible.)

Cher Monsieur

Juste un mot pour vous dire que je n'ai pas encore pu vous envoyer mes lunettes.

Nous allons sans doute reprendre les tranchées.

Vous me ferez plaisir en m'envoyant 50 fr.

Je vous remercie de tout ce que vous faites pour moi, j'espère que votre voyage au Mont St Michel vous a intéressé ; a-t-on commencé à démolir la digue.

Recevez cher Monsieur l'assurance de toute mon amitié. Claude Saint Léger


Billet non daté

À sa tante. Billet ajouté à une lettre déjà cachetée.

Ma chère tante

Je redécachete cette lettre pour vous dire qu'on vient de m'annoncer mon départ pour les tranchées demain soir.

Bons baisers

Claude


Carte postale non datée

À M. J. Barrois, à Dinard. (NDLR : la carte est conservée avec les lettres de Claude, mais l’expéditeur y est porté J. Saint Léger, 31e dragons, quand Claude sert au 32e. Identité de l’expéditeur à établir.)

Adresse de l'Expéditeur : J. Saint Léger 31e Dragons 1ère Esc.

M. J. Barrois

Les Ormeaux

Bd de la Mer

Dinard

Île et Vilaine

POUR CIVIL OU MILITAIRE

GLOIRE A NOS ARMÉES ALLIÉES


Sources

Autres années

1916 Lettres a Claude
1917 Lettres