À sa mère, à Pau. Longue lettre au repos : Lille, Wilson, l'éducation de Philippe.
Ma mère chérie,
J'ai reçu deux lettres de vous hier, des 7 et 8 Octobre. Elles m'ont fait plaisir ; j'attends toujours le courrier avec impatience pour avoir de vos nouvelles.
J'ai peur que vous vous fassiez de la bile au sujet de papa, de Lille et de tout.
Vous avez bien tort de vous faire de la bile, d'abord, il n'y a pas de quoi s'en faire. Puis cela ne change absolument rien ; Il faut être fataliste, et surtout vous occuper beaucoup, sans cependant vous fatiguer.
Vous savez que nous avons tous besoin que vous ayez une bonne santé.
Je pense que vous ne regrettez pas d'avoir quitté Lille, en voyant combien vous êtes utile par ici à nous tous ; tandis que de l'autre côté vous auriez miné inutilement votre santé, sans arriver à aucun résultat.
Vous avez très bien fait de vous occuper d'un laissez passer pour Lille, car je compte que certainement nous y serons d'ici un mois
J'espère fort que nous retrouverons Lille à peu près debout.
J'espère que les Allemands laissant ainsi en état la plus grande ville qu'ils ont occupée, voudront prouver par là, que les autres destructions ne sont que le fait de la guerre.
Je compte sur leur : "Vous voyez que nous ne sommes pas des barbares".
J'espérais que Wilson dans sa note mettrait comme première condition (acceptée d'avance car cela n'aurait rien coûté aux Allemands) la cessation de toute destruction dans les pays envahis. Je trouve que c'est une faute.
Il dit : Commencez par nous rendre les pays envahis".
Il manque un adjectif : de leur état actuel, ou intact.
Belle avance si on rend des montagnes de cendres.
J'ai réellement tout de même le ferme espoir de retrouver Lille seulement endommagé.
Figurez vous que l'autre jour, à l'entrée du cimetière de Saint Quentin, il y avait une pancarte : "Défense aux soldats allemands de pénétrer dans le cimetière. Le lieu doit être respecté !" Signé, le major commandant la place : Comte von Bernstorff.
Vous vous souvenez qu'en quittant Lille, il partait pour Saint Quentin.
Il a probablement été gouverneur de la ville.
Je serais curieux de savoir l'impression qu'il a produit sur les habitants.
J'ai reçu le colis de l'oncle Jules avec le tricot. Je lui écris aujourd'hui ; ainsi que vos colis 9. 10. 11. et l'alcool, parfait.
Nous sommes toujours en réserve à T...N...D... Nous n'avons absolument rien à faire. Logés dans des baraquements boches, pas trop mal installés. Les lits en fils de fer avec beaucoup de paille sont très confortables ; aussi nous dormons admirablement, nous n'avions pas eu de paille depuis le 22 Septembre, (2 jours après mon arrivée).
Aussi je fais des nuits de 12 à 14 heures.
J'ai tout le temps de vous écrire, et j'en profite.
Je vais ouvrir tout à l'heure mon livre de Philo.
Annie se promène beaucoup d'après ce que vous me dites ; comme je lui écris tout à l'heure, je vais un peu la semoncer, car ce n'est pas une bonne chose qu'elle traîne tant que cela dans les trains.
Quand c'est pour l'œuvre, c'est parfait, mais à part cela, c'est réellement une mauvaise chose qu'elle traîne ainsi.
Il faut qu'elle ait votre autorisation pour quitter Lyon.
Je lui écris dans ce sens.
Je suis heureux de savoir que Philippe travaille bien. Est-il content de son professeur ? Il semblait n'en être pas très satisfait pendant les vacances.
Tout à l'heure, en feuilletant une vieille Illustration 1901, je voyais 3 grandes pages avec photographies etc. pour une ferme que les Anglais ont fait sauter pendant la guerre du Transvaal ; avec des phrases sur les horreurs de la guerre etc.
Je me rappelais aussi, ce matin, le chagrin que vous aviez eu, quand vous avez appris en Corrèze que Philippe s'était cassé une dent.
Et quand on songe à notre vie d'avant guerre, on voit que tout est à cette échelle.
Excellente école pour les gens trop sensitifs que la guerre.
Je crois même qu'elle fait passer d'un excès dans l'autre.
Tout ceci pour vous dire que je suis absolument de votre avis au sujet de Philippe.
Ce serait peut-être une bonne chose de le mettre en pension. Peut-être !
Je ne me rends pas bien compte de l'influence qu'a eu sur moi l'école des Roches. A) Au point de vue santé ; certainement un bon effet, surtout que si je n'avais pas été en pension, j'aurais été à Lille où le climat n'est pas fameux. Mais à ce point de vue, vous n'êtes pas dans la même situation vis à vis de Philippe, étant donné que vous êtes à Pau, dans un climat excellent, qu'il est nourri comme il faut (grosse question actuellement 1° parceque il a 14 ans, et 2° parceque avec la vie chère et toutes les difficultés de ravitaillement actuel, je ne sais pas comment, dans les pensions, on en sort au point de vue nourriture)
B) Au point de vue moral. Si il avait de bons camarades à Pau. cela vaudrait la pension. avec les dortoirs etc.
Vous pouvez, maintenant qu'il est au point pour ses études, lui faire faire beaucoup de sports, le suivre de près tout en étant peu avec lui. Enfin une éducation genre des Le Blan.
Il lit beaucoup, peut être même trop. C'est une chose que vous pouvez guider et surveiller ; tandis qu'aux Roches, il ne sera peut être pas suivi de très près ; puisque même quand j'y étais j'ai toujours lu, à peu près ce que je voulais.
Il me semble que c'est un des points les plus importants actuellement pour Philippe. Je crois me rendre compte que j'ai été pendant un temps dans un état de sensitivité particulièrement mauvais environ 1 an avant la guerre.
Et les mauvais livres sont non pas les livres sales ; ou beaucoup moins les livres sales, que les livres de sceptiques ou encore plus mauvais les genre Lamartine ; parfois Musset.
Jocelyn par ex. a eu sur moi un effet déplorable.
Au contraire les livres, mémoires d'hommes d'action, récits sont excellents ex. : les explorateurs genre Barratier etc. — Les romans à thèses genre Bourget.
En somme tous les livres qui ne sont pas ces histoires langoureuses et molles.
C) Au point de vue étude, vous savez que les Roches n'ont pas le même programme que les Lycées. aussi c'est ennuyeux Philippe travaillant bien à Pau de bouleverser toutes ses études.
En résumé si Philippe semble se dégourdir à Pau, ne pas traîner à la maison.
Je crois que sa formation peut être aussi bonne sinon meilleure à Pau qu'aux Roches ; à la condition qu'il ne soit pas dans vos jupes et dans celles de Tine toute la journée.
Voilà une bien longue lettre, ma mère chérie, mais en écrivant je me figure presque que je cause avec vous ; et je pense que vous ne serez pas mécontente que je vous donne franchement mon opinion.
Et cela me fait passer cette longue après midi.
Je perds parfois la mémoire de l'orthographe des mots.
Pouvez-vous me signaler ceux qui ont des fautes ?
Je vous embrasse tendrement ma mère chérie ainsi que Philippe et Tine
Votre fils qui vous aime
Claude.
P.S. Parlez moi un peu de vos occupations et des gens que vous voyez à Pau. Madame Diriart ?