Lettres de Claude en 1918

Lettres de Claude en 1918

1918 Lettres de Claude

Pour situer ces lettres

Ces lettres sont les premières que Claude peut écrire librement à ses parents. Depuis son évasion de Lille en août 1915, il vivait de nouvelles indirectes, transmises de loin en loin : ses parents étaient restés en pays envahi, et la correspondance directe était impossible. En 1918, la situation se retourne deux fois. Sa mère, déportée comme otage à Holzminden en janvier, se retrouve à l'automne à Pau, en France non envahie, avec son jeune frère Philippe. Lille est libérée le 17 octobre, et son père, resté sur place, redevient joignable. Le fils peut enfin écrire à sa mère presque chaque jour, et à son père après quatre ans de silence.

Le contexte

Les grandes offensives allemandes du printemps 1918 ont été arrêtées, et depuis juillet les Alliés poussent partout. Claude arrive au front en septembre comme aspirant, chef de peloton de mitrailleuses au 26e Bataillon de Chasseurs à pied, unité de la 166e Division d'Infanterie. Devant lui, la ligne Hindenburg, système fortifié en profondeur, et le canal de Saint-Quentin dont les Allemands ont fait sauter les écluses pour le transformer en marécage. Ses lettres d'octobre racontent cela au ras du sol : les passerelles de deux planches jetées sur deux cents mètres de marais dans une nuit noire, le gaz moutarde, les hommes épuisés qui attendent une relève annoncée chaque jour.

Début novembre, sa division livre la deuxième bataille de Guise, franchit l'Oise et pousse vers le nord. Le 7 au soir, les plénipotentiaires allemands traversent les lignes à Haudroy, devant La Capelle : c'est dans le secteur de sa propre division, la 166e, qu'ils sont reçus. Le 8, Claude écrit de La Capelle qu'il a été témoin en partie de ce qui va amener la paix. Le 11 novembre, il est à Anor : sa compagnie devait monter en ligne le matin même.

Il a vingt et un ans. Il réclame du fromage, du chocolat, des bougies et des chaussettes, passe des heures à rédiger des citations pour ses hommes, conseille sa mère sur l'éducation de son frère. Et dès décembre, cantonné en Belgique, il visite des filatures de lin dont les Allemands ont emporté tout le matériel, et commence à travailler un ouvrage sur la filature. La reconstruction du Nord commence là, avant même la démobilisation.

Dates repères, 1918


À sa tante — destinataire non identifiée avec certitude.

Ma chère tante

J'apprends d'une manière absolument indirecte mais pourtant très sûre que mère est partie comme otage à Holzminden. Je n'ai aucun détail mais j'ai écrit aujourd'hui à Madame Paul Le Blan qui arrive de Lille et qui doit être renseignée.

Je sais que Madame Gaston Le Blan est partie avec mère.

Je suis étonné que personne dans la famille ne le sache encore et d'avoir appris cela d'une façon aussi indirecte ? Je me demande même si l'on n'a pas voulu me le cacher.

Si vous avez des renseignements vous me ferez plaisir en me l'envoyant

Je vous embrasse affectueusement, ma chère tante

Votre neveu
Claude

Ci-joint le bulletin d'Annie


À sa tante.

Ma chère tante

J'ai reçu votre lettre ainsi que la lettre de mère que je vous renvoie.

Je me demande de quelle photo, mère veut parler.

Je regrette que mère base une opinion sur une chose aussi légère, il est vrai qu'ils ont si peu de détails sur nous à Lille que le moindre a une importance considérable.

Pour la première fois depuis bien longtemps je puis vous donner du nouveau à mon sujet.

Je suis désigné pour suivre le cours d'élève aspirant d'Infanterie qui commence à Saint Cyr le 10 Février.

C'est un changement d'existence total. Je ne regrette qu'une chose, c'est le souci que peut faire naître chez père et mère cet évènement.

Je me prépare à bûcher.

Enfin je vous écrirai dans le courant de la semaine prochaine pour vous donner quelques détails sur ma nouvelle existence.

Je vous embrasse affectueusement, ma chère tante,

Votre neveu
Claude.

P.S. Toujours rien de neuf au sujet d'Holzminden.

Le bruit court que les otages n'auraient même pas quitté Lille.

Enfin je vais tâcher d'avoir à Paris quelques renseignements.

Je crois qu'il faut continuer l'envoi de colis à tout hasard.


À sa mère, à Pau. En première ligne devant Saint-Quentin.

Ma mère chérie,

Rien de nouveau pour nous ; nous espérons être relevés de ligne bientôt car cela manque de confort.

Puis nous avons fort besoin de nous nettoyer ; pas une goutte d'eau même pour boire ; aussi on ne peut se laver.

La prochaine fois j'emporterai un peu d'eau de Cologne.

J'ai enlevé un énorme beefsteack à ma culotte en traversant des barbouillés (fils de fer) et il y a un morceau qui pend lamentablement.

Enfin nous sommes tous en plus ou moins mauvais état.

Surtout continuez à m'envoyer des colis ; de la charcuterie si possible ; il ne fait plus bien chaud et elle arrivera sûrement en bon état.

Merci beaucoup pour la culotte je vais écrire pour la faire prendre.

Envoyez-moi du papier à lettre dans vos lettres.

L'officier m'a laissé entendre ce matin, qu'il allait me proposer pour une citation pour l'affaire d'hier.

Si cela pouvait réussir, j'aurais deux jours de permission en plus à passer avec vous.

Mais ce n'est encore qu'une proposition, et beaucoup la méritent.

Enfin ! nous allons voir !

Je vous embrasse tendrement, ma mère chérie, ainsi que Tine et Philippe

Votre fils qui vous aime
Claude

P.S. Il faudrait que vous me trouviez quelque chose de très chaud pour l'hiver.

Autant que possible, se boutonnant par devant ; car je n'aime pas beaucoup les chandails qui s'enfilent par la tête.

Les nuits commencent à être froides.

Bien tendrement à vous
Claude

Il me faudrait aussi des boutons de col assez plats mais larges pour ne pas qu'ils se défassent tout le temps. Genre boutons de col de derrière


À sa mère, 23 rue Bayard à Pau. En réserve dans une tranchée face à Saint-Quentin.

Ma mère chérie.

Je reçois ce soir plusieurs lettres de vous qui me font grand plaisir.

Je ne suis pas étonné que vous vous trouviez un peu isolée au point de vue nouvelles à Pau, surtout revenant de Paris où il court beaucoup de tuyaux, mais qui en somme ne font que devancer de quelques heures ce que racontent les journaux.

Avec le Temps et les Débats, et l'Illustration chaque semaine ; je suis persuadé qu'on se tient parfaitement au courant

La seule différence est en somme qu'on est plus loin de la guerre ce qui fait l'effet de refroidir toutes les nouvelles qui arrivent

J'ai passé ma journée aujourd'hui à attendre, en réserve dans une tranchée face à St Q..., qu'on force un canal en face de nous ; mais je crois qu'on attend d'abord une avance sur notre droite où nous voyons un formidable bombardement.

Enfin le morceau pris hier a été formidable, surtout au point de vue moral et il semble avoir été pris avec le minimum de mal.

Notre artillerie fait des merveilles, et les Boches répondent à peine ; ils doivent être profondément déprimés actuellement.

Le métier de mitrailleur est fort intéressant.

Mon lieutenant a été évacué pour les gaz et je commande un peloton (2 secteurs)

Je suis tenu au courant à peu près de tout et c'est très agréable.

Il est vrai que le peloton est à un effectif réduit

Un lieutenant qui passa à l'instant me dit que nous avons pris pied ce matin dans Moreuil (lecture incertaine : Morcourt ?) de l'autre côté du canal

Il faut espérer que nous allons pouvoir en déboucher et continuer à les repousser.

Encore quelques petites avances comme ces jours-ci, et Lille sera bien près de la libération.

Je vous embrasse tendrement, ma mère chérie, j'espère que vous ne passerez pas tout l'hiver à Pau, et que vous pourrez rentrer à Lille.

Je suis heureux de voir que les Allemands ne déménagent pas encore les maisons là-bas. Peut-être retrouverons-nous tout !

Le 20 Oct. je passe réserviste. espérons que je ne ferai pas trop de rabbe

Tendrement à vous
Claude

Dans vos colis, si vous trouviez de l'alcool solidifié ; puis parfois des confitures dans boîtes en métal. Merci.


Carte-lettre à sa mère, à Pau. Dans la ligne Hindenburg.

Carte-Lettre

Madame H. Saint Léger

23 Rue Bayard, Pau, Basses Pyrénées

Ma mère chérie

Je suis toujours en réserve à peu près à la même place ;

Nous sommes installés dans la fameuse ligne H (NDLR : ligne Hindenburg) pas très confortable d'ailleurs

Je vous accuse de nouveau réception du livre de Philo, et du colis n° I Langue.

La boîte n'était pas mauvaise mais un peu salée.

Vous pourrez m'envoyer souvent du fromage ;

Vos colis me sont très précieux.

car nous n'avons aucun ravitaillement autre que l'ordinaire

Si vous pouviez m'envoyer un peu de cognac très ordinaire ; c'est très agréable ici ; cela réchauffe.

Seulement il faut une bouteille solide. Puis je crains que ce ne soit défendu !

Je vous embrasse tendrement ma mère chérie ainsi que Philippe et Tine

Votre fils qui vous aime
Claude


Carte-lettre à sa mère, à Pau.

Carte-Lettre

Madame Saint Léger, 23 Rue Bayard, Pau, Basses Pyrénées

Ma mère chérie,

Je suis toujours en bonne santé et à la même place ;

Votre fils qui vous aime et vous embrasse tendrement
Claude


Carte-lettre à sa mère, à Pau. En première ligne.

Carte-Lettre

Madame Saint Léger, 23 Rue Bayard, Pau, Basses Pyrénées

Ma mère chérie

Nous sommes fort occupés parceque en 1ère ligne.

Mais nous espérons être relevés ce soir ou demain soir.

Je n'ai toujours reçu que le colis n° 1.

Je me demande où les autres sont en panne.

Peut-être ne me les a-t-on pas monté en ligne, et les trouverai-je en descendant.

Vous pourriez donc ralentir les envoies : tous les 4 ou 5 jour par exemple. Veuillez joindre des bougies au prochain colis.

La guerre que je fais est très intéressante.

Je vous écrirai très longuement dès que je serai relevé et demain, si j'ai le temps

Je vous embrasse tendrement, ma mère chérie ainsi de Tine et Philippe

Votre fils qui vous aime

Claude


À sa mère, à Pau. Sur la rive ouest du canal de Saint-Quentin.

7 Octobre 1918

Ma mère chérie,

Je suis toujours en 1ère ligne ; à peu près au même endroit, cependant nous avons avancé quelque peu et je suis sur le bord Ouest d'un fameux canal (Canal de St Quentin) ; de l'autre côté : Fritz ; et un peu en avant et à gauche le village de M... qui est à nous.

Les Allemands ont fort élargi le canal en faisant sauter les écluses, si bien que ce canal déborde et est très difficile à passer.

Ce que je fais m'intéresse ; et je suis heureux de faire la guerre intelligemment.

J'ai tout le secteur "Fritz" qui se trouve devant nous à battre pendant que l'on attaque.

Devant moi j'ai tout sur la colline de l'autre côté du canal, toutes les tranchées allemandes qui serpentent et je puis tirer dessus à plaisir.

Je ne vois malheureusement pas les résultats.

Mais je prends certains boyaux d'enfilade, et j'espère leur faire beaucoup de tort, du moins je tire fort.

Je suis réellement très libre comme chef de peloton de mitrailleuses.

Plus libre que n'importe quel officier commandant une section d'infanterie

Enfin mon moral serait très bon, s'il n'y avait pas réellement longtemps que nous sommes en ligne.

Moi cela va encore.

Mais, mes hommes sont réellement fatigués et un peu démoralisés de voir que la relève n'arrive toujours pas.

Je crois qu'on ne se rend pas compte à l'arrière du très gros effort qu'on demande aux troupes pour soutenir cette vaste offensive qui réussit évidemment très bien.

Et puis c'est un peu trop toujours les mêmes divisions et régiments qui donnent ; les autres faisant aisément des difficultés.

Mon bataillon est réellement merveilleux.

Attaques et contre attaques nous en avons pris notre bonne part depuis un bon moment.

Et, si la mitraille (NDLR : la compagnie de mitrailleuses) a été plutôt épargnée, les compagnies de fusillers ont été fort touchées

Aussi, les hommes désespèrent de voir arriver la relève qu'on annonce tous les jours, et qui ne se décide pas à arriver.

Les gaz sont fréquents particulièrement l'Ypérite (NDLR : le gaz moutarde) et nous causent pas mal d'ennui.

J'ai reçu tous les colis ; ils m'ont fait grand plaisir, c'était parfait, tout ce que je désirais sauf, quelques bougies qui feraient mon affaire.

Vous me ferez plaisir en continuant les envois. Pas trop de boîtes de conserve, c'est-ce qu'il y a de moins bon, quoique ce soit excellent

Reçu tricot oncle Jules.

J'ai bien peur pour Lille. Enfin les Allemands n'oseront peut-être pas en faire ce qu'ils ont fait de Saint Quentin, Cambrai et Douai

Et cet armistice !

On est bien sceptique sur le résultat.

Cependant encore un hiver ; ce sera dur pour beaucoup.

Je vous embrasse tendrement ainsi que Philippe et je pense bien souvent à vous de ma souricière cagna bétonnée (plus d'un mètre de béton armé) de la ligne H

Tendrement à vous
Votre fils qui vous aime
Claude


Carte-lettre à sa mère, à Pau. Au-delà du canal, après l'assaut du matin.

Carte-Lettre

Mme A. Saint Léger

23 Rue Bayard, Pau, Basses Pyrénées

Le 8 Oct 1918

Ma mère chérie,

On nous a encore fait attaquer ce matin. Cela s'est très bien passé ; une série de hauteurs au delà du canal devant lequel nous étions.

Mon peloton était encore avec la vague d'assaut.

Aussi tous ont hâte d'être relevés.

Vos colis sont excellents

Cependant un peu plus souvent du fromage.

Le Jambonneau : exquis

Je vous embrasse tendrement ainsi que Tine et Phil

Votre fils qui vous aime Claude


À sa mère, à Pau. Au repos après la relève.

Ma mère chérie,

Nous sommes relevés (ce matin) ; le but étant atteint c'est à dire, la ligne H, franchie complètement.

Je pense que nous allons être tranquilles un moment car nous en avons tous un besoin considérable.

Le Bataillon a besoin d'être complètement reformé aussi j'espère près d'un mois de repos.

Je vous écrirai très longuement demain

Reçu les colis.

Langue fumée et Gruyère. C'est le meilleur que vous m'ayez envoyé.

Je préfère bien cela à toutes les boîtes de conserve.

Pourriez vous m'envoyer bougies et chaussettes.

Bien tendrement à vous, (J'ai une envie de dormir terrible et je pense qu'on nous laissera tranquille jusqu'à demain (départ pour le repos).

Je vous embrasse bien tendrement

Votre fils qui vous aime
Claude.


À sa mère, à Pau. Récit détaillé du franchissement du canal dans la nuit du 7 au 8 octobre.

Ma mère chérie,

J'ai reçu hier le colis n° 8 qui est très bien arrivé ; le chocolat était particulièrement bon, et si vous pouvez m'en envoyer encore, vous me ferez plaisir.

Nous sommes toujours au même endroit.

Une fois la percée faite, la dernière tranchée prise, les troupes qui étaient derrière nous sont passées devant, pour la poursuite.

Je crois que c'est un succès très important et qui va avoir de grosses conséquences. Saint Gobain (NDLR : massif de Saint-Gobain), ne pourra plus guère résister maintenant, étant complètement tourné à gauche.

Lille fait maintenant aussi une pointe assez forte dans les lignes allemandes.

Si le temps n'est pas par trop mauvais, nous y serons certainement avant l'hiver

Nous voyons beaucoup de troupes fraîches en excellent état et très reposées, nous passer devant.

Cela remonte le moral, car on avait demandé un effort si soutenu, que je me demandais si nous avions grand chose derrière

Les dernières 48 h. ont été particulièrement pénibles pour mes hommes.

Dans la nuit du 7 au 8, mon peloton est monté en renfort à M... de l'autre côté du canal.

Passage du canal et de tous les marais (150 à 200 m) sur une passerelle formée de 2 planches juxtaposées, sans fil de fer pour se tenir ; les planches, pas toujours à la même hauteur. Une nuit absolument noire, on ne voyant pas ses pieds ; il fallait faire de l'équilibre.

Aussi j'ai attendu mes hommes de l'autre côté du canal, étant passé d'abord ; et j'avais bien peur qu'avec leurs pièces et leurs trépieds il n'y en ait qui tombent à l'eau ;

Errant, pour trouver le passage, notre guide nous avait perdus. Enfin ; une nuit réellement pénible pour mes hommes qui étaient chargés.

Cependant quand nous avons été de l'autre côté, nous avons vu tous les chasseurs qui occupaient l'autre rive, une telle joie, d'avoir avec eux des mitrailleurs !

Il y avait eu en effet de violentes contre-attaques pendant la soirée du 7 qui avaient été bien près de nous vider de M... Et tant qu'ils n'ont pas de mitrailleuses, les fantassins ne sont jamais tranquilles. Ils ont en elles, une confiance extraordinaire.

Nous prenons position au petit jour dans une tranchée au S.E. de M... (le 8 au matin)

Nous y étions depuis 20 minutes quand l'ordre arrive d'attaquer, juste le temps de mettre son chargement et de partir.

L'assaut s'est parfaitement passé, sauf quelques batteries tirant un peu court.

Les Allemands avaient d'ailleurs évacué une bonne partie de la position.

Et nous avons pris pied sans encombre sur la côte 134.

Mais là nous avons passé la journée blottis dans des trous d'obus, dès que quelque chose remuait, il y avait des mitrailleuses Fritz qui nous tiraient dessus dans tous les sens.

En plus un bombardement par 88 (NDLR : canon allemand de 88 mm) à la faveur duquel, nous avons aperçu Fritz qui évacuait toute la région devant nous.

La nuit cela s'est calmé, et au petit jour, nous étions dépassé par des régiments qui commençaient la poursuite.

Les tranchées prises le 8 étaient les dernières de la fameuse ligne H.

La relève a été la bienvenue

Personne de gravement atteint à mon peloton pendant toute la période.

D'ailleurs jamais, pendant toute cette période nous n'avons vu des barrages d'artillerie allemande sérieux.

C'est à croire que maintenant qu'on attaque sur de grands fronts, leur artillerie disséminée partout, n'arrive pas à reboucher les trous faits par les canons pris ou détruits

Nous leur sommes nettement supérieur à ce point de vue.

Au point de vue moral, avant la contre attaque boche du 7, un lieutenant du Bataillon avec 13 hommes a fait une soixantaine de prisonniers.

Je crois qu'ils doivent être très démoralisés.

Il est vrai que nous avons aussi bien besoin de repos, mais le moral après une bonne nuit est absolument indemne.

Je voudrais que vous m'envoyez un porte cartes ; celui que j'ai acheté à Old England est absolument de la camelote, du carton.

Donc un porte cartes pas trop grand mais à 3 faces et en cuir.

Pourriez vous aussi m'envoyer un sachet à éponge. Tine en a peut être encore un à moi. En tout cas, elle sait ce que je désire. Si vous en achetez un, prenez le un peu grand. Ma trousse est trop encombrante pour en ligne. Surtout qu'elle est à peu près inutile puisqu'on trouve rarement de l'eau.

J'ai passé quelques heures hier à faire des citations pour presque tout mon peloton. C'est un véritable devoir de Français.

D'ailleurs je vous en reparlerai dans ma prochaine lettre. Je vous embrasse tendrement ainsi que Tine et Philippe

Votre fils qui vous aime
Claude


À sa mère, à Pau. En réserve dans un village repris aux Allemands.

Samedi 12 Oct. 1918

Ma mère chérie,

Nous sommes toujours en réserve assez près des lignes ; mais nous nous attendons à partir au repos d'un moment à l'autre.

Nous avons même avancé quelque peu, une dizaine de km ; les Boches ayant démarré en partie de la région.

Je me suis bien occupé de la question citations, croix de guerre etc. pour tous les types de mon peloton, qui méritent d'être cités pour cette dernière affaire.

C'est incroyable ce que c'est mal organisé.

On cite, parce que je cite des hommes, les uns au corps d'autres à la division, d'autres à la brigade, et d'autres au Bataillon

Attendu qu'en arrivant à la Division, si on trouve qu'il y a trop de citations, on barre tout simplement quelques noms, et puis, c'est fini, on n'en entend plus parler ; au lieu de descendre l'échelon en dessous, la citation est purement et simplement supprimée.

On considère et supprime le plus aux échelons les plus hauts ; un type qui s'est bien tenu risque beaucoup plus de ne pas avoir de citation, parce qu'il a été proposé très haut : à l'armée ou au corps d'armée ; que celui qui a une petite citation au Bataillon ou à la Brigade.

Or comme on à de toute façon que 2 jours de permission au plus, et que c'est ce qu'il y a de plus intéressant, ceux qui ont été les plus chics n'ont rien du tout ; tandis que les autres, avec une citation au bataillon, ont leur deux jours de permission.

Aussi, sans vouloir faire de réclame, je suis personnellement assez impressionné pour ma citation, mon lieutenant m'ayant dit hier qu'il m'a proposé au corps d'armée.

Les propositions au Corps d'armée sont particulièrement peu fécondes car ma Division est détachée à un autre corps (c'est le 9ème corps auquel nous sommes détachés depuis que je suis là) aussi ils sont moins commodes puis les paperasses se perdent etc.

C'est d'ailleurs je pense, une des raisons pour lesquels nous marchons souvent ; les corps d'armée préférant, je pense, faire marcher des divisions qui leur sont attachées pour un temps plutôt que leurs propres Divisions.

Enfin je pense tout de même que c'est le repos à bref délai. Nous ne remonterions certainement pas en ligne avant.

Plus d'encre dans mon stylo. J'ai même eu beaucoup de mal à écrire l'adresse.

Or la voiture où j'ai ma musette avec mon encre est restée en panne ce matin, je ne l'aurai que ce soir.

Le village de T... N... D... où nous sommes, repris il y a trois jours aux Boches est intact ou à peu près, et il reste même dans certaines maisons meubles pianos etc.

Les civils ont dû le quitter bien peu de temps avant notre arrivée ; les jardins sont encore soignés et cultivés et tout sent le civil. 24 heures avant on en reprenait peut être un bon nombre.

L'église est intacte, sauf les toitures qui ont été enlevées ; enfin, ils n'ont pas eu le temps.

Mais ils mettent toute leur volonté à détruire partout l'eau. et c'est une chose qui manque beaucoup. Se laver est un problème insoluble.

Figurez vous qu'ils ont été jusqu'à installer des W.C. sur les puits.

L'eau pure est cependant une chose dont tout le monde a du respect pour qui est instruit et formé ; et cette violation est une de celles qui a fait le plus d'effet sur les hommes.

J'ai mangé aujourd'hui la boîte de conserve faite par Tine.

Elles sont exquises.

Nous avons touché de l'alcool solidifié aussi c'est maintenant très commode.

Envoyez en moi encore ; Renvoyez en 1 fois sur 2 ou 3 ; mais si possible 2 boîtes à la fois, pour que je puisse en manger avec mes camarades.

Pas de lettre de vous aujourd'hui

Je vous embrasse très tendrement ainsi que Philippe, Tine. Votre fils qui vous aime Claude


À sa mère, à Pau. En marche vers les cantonnements de repos.

Ma mère chérie,

Nous faisons de longues étapes vers le lieu où se passera notre grand repos et nous sommes déjà bien loin des lignes.

Pouvez vous m'envoyer 100 frs

Je vous écrirai longuement dès que j'en aurai le temps ;

Mais nous marchons presque toute la journée.

Le moral est éminemment excellent ;

Je vous embrasse tendrement
Claude


À sa mère, à Pau. Longue lettre au repos : Lille, Wilson, l'éducation de Philippe.

Ma mère chérie,

J'ai reçu deux lettres de vous hier, des 7 et 8 Octobre. Elles m'ont fait plaisir ; j'attends toujours le courrier avec impatience pour avoir de vos nouvelles.

J'ai peur que vous vous fassiez de la bile au sujet de papa, de Lille et de tout.

Vous avez bien tort de vous faire de la bile, d'abord, il n'y a pas de quoi s'en faire. Puis cela ne change absolument rien ; Il faut être fataliste, et surtout vous occuper beaucoup, sans cependant vous fatiguer.

Vous savez que nous avons tous besoin que vous ayez une bonne santé.

Je pense que vous ne regrettez pas d'avoir quitté Lille, en voyant combien vous êtes utile par ici à nous tous ; tandis que de l'autre côté vous auriez miné inutilement votre santé, sans arriver à aucun résultat.

Vous avez très bien fait de vous occuper d'un laissez passer pour Lille, car je compte que certainement nous y serons d'ici un mois

J'espère fort que nous retrouverons Lille à peu près debout.

J'espère que les Allemands laissant ainsi en état la plus grande ville qu'ils ont occupée, voudront prouver par là, que les autres destructions ne sont que le fait de la guerre.

Je compte sur leur : "Vous voyez que nous ne sommes pas des barbares".

J'espérais que Wilson dans sa note mettrait comme première condition (acceptée d'avance car cela n'aurait rien coûté aux Allemands) la cessation de toute destruction dans les pays envahis. Je trouve que c'est une faute.

Il dit : Commencez par nous rendre les pays envahis".

Il manque un adjectif : de leur état actuel, ou intact.

Belle avance si on rend des montagnes de cendres.

J'ai réellement tout de même le ferme espoir de retrouver Lille seulement endommagé.

Figurez vous que l'autre jour, à l'entrée du cimetière de Saint Quentin, il y avait une pancarte : "Défense aux soldats allemands de pénétrer dans le cimetière. Le lieu doit être respecté !" Signé, le major commandant la place : Comte von Bernstorff.

Vous vous souvenez qu'en quittant Lille, il partait pour Saint Quentin.

Il a probablement été gouverneur de la ville.

Je serais curieux de savoir l'impression qu'il a produit sur les habitants.

J'ai reçu le colis de l'oncle Jules avec le tricot. Je lui écris aujourd'hui ; ainsi que vos colis 9. 10. 11. et l'alcool, parfait.

Nous sommes toujours en réserve à T...N...D... Nous n'avons absolument rien à faire. Logés dans des baraquements boches, pas trop mal installés. Les lits en fils de fer avec beaucoup de paille sont très confortables ; aussi nous dormons admirablement, nous n'avions pas eu de paille depuis le 22 Septembre, (2 jours après mon arrivée).

Aussi je fais des nuits de 12 à 14 heures.

J'ai tout le temps de vous écrire, et j'en profite.

Je vais ouvrir tout à l'heure mon livre de Philo.

Annie se promène beaucoup d'après ce que vous me dites ; comme je lui écris tout à l'heure, je vais un peu la semoncer, car ce n'est pas une bonne chose qu'elle traîne tant que cela dans les trains.

Quand c'est pour l'œuvre, c'est parfait, mais à part cela, c'est réellement une mauvaise chose qu'elle traîne ainsi.

Il faut qu'elle ait votre autorisation pour quitter Lyon.

Je lui écris dans ce sens.

Je suis heureux de savoir que Philippe travaille bien. Est-il content de son professeur ? Il semblait n'en être pas très satisfait pendant les vacances.

Tout à l'heure, en feuilletant une vieille Illustration 1901, je voyais 3 grandes pages avec photographies etc. pour une ferme que les Anglais ont fait sauter pendant la guerre du Transvaal ; avec des phrases sur les horreurs de la guerre etc.

Je me rappelais aussi, ce matin, le chagrin que vous aviez eu, quand vous avez appris en Corrèze que Philippe s'était cassé une dent.

Et quand on songe à notre vie d'avant guerre, on voit que tout est à cette échelle.

Excellente école pour les gens trop sensitifs que la guerre.

Je crois même qu'elle fait passer d'un excès dans l'autre.

Tout ceci pour vous dire que je suis absolument de votre avis au sujet de Philippe.

Ce serait peut-être une bonne chose de le mettre en pension. Peut-être !

Je ne me rends pas bien compte de l'influence qu'a eu sur moi l'école des Roches. A) Au point de vue santé ; certainement un bon effet, surtout que si je n'avais pas été en pension, j'aurais été à Lille où le climat n'est pas fameux. Mais à ce point de vue, vous n'êtes pas dans la même situation vis à vis de Philippe, étant donné que vous êtes à Pau, dans un climat excellent, qu'il est nourri comme il faut (grosse question actuellement 1° parceque il a 14 ans, et 2° parceque avec la vie chère et toutes les difficultés de ravitaillement actuel, je ne sais pas comment, dans les pensions, on en sort au point de vue nourriture)

B) Au point de vue moral. Si il avait de bons camarades à Pau. cela vaudrait la pension. avec les dortoirs etc.

Vous pouvez, maintenant qu'il est au point pour ses études, lui faire faire beaucoup de sports, le suivre de près tout en étant peu avec lui. Enfin une éducation genre des Le Blan.

Il lit beaucoup, peut être même trop. C'est une chose que vous pouvez guider et surveiller ; tandis qu'aux Roches, il ne sera peut être pas suivi de très près ; puisque même quand j'y étais j'ai toujours lu, à peu près ce que je voulais.

Il me semble que c'est un des points les plus importants actuellement pour Philippe. Je crois me rendre compte que j'ai été pendant un temps dans un état de sensitivité particulièrement mauvais environ 1 an avant la guerre.

Et les mauvais livres sont non pas les livres sales ; ou beaucoup moins les livres sales, que les livres de sceptiques ou encore plus mauvais les genre Lamartine ; parfois Musset.

Jocelyn par ex. a eu sur moi un effet déplorable.

Au contraire les livres, mémoires d'hommes d'action, récits sont excellents ex. : les explorateurs genre Barratier etc. — Les romans à thèses genre Bourget.

En somme tous les livres qui ne sont pas ces histoires langoureuses et molles.

C) Au point de vue étude, vous savez que les Roches n'ont pas le même programme que les Lycées. aussi c'est ennuyeux Philippe travaillant bien à Pau de bouleverser toutes ses études.

En résumé si Philippe semble se dégourdir à Pau, ne pas traîner à la maison.

Je crois que sa formation peut être aussi bonne sinon meilleure à Pau qu'aux Roches ; à la condition qu'il ne soit pas dans vos jupes et dans celles de Tine toute la journée.

Voilà une bien longue lettre, ma mère chérie, mais en écrivant je me figure presque que je cause avec vous ; et je pense que vous ne serez pas mécontente que je vous donne franchement mon opinion.

Et cela me fait passer cette longue après midi.

Je perds parfois la mémoire de l'orthographe des mots.

Pouvez-vous me signaler ceux qui ont des fautes ?

Je vous embrasse tendrement ma mère chérie ainsi que Philippe et Tine

Votre fils qui vous aime
Claude.

P.S. Parlez moi un peu de vos occupations et des gens que vous voyez à Pau. Madame Diriart ?


À son père, André Saint-Léger, à Lille — première lettre depuis 1915.

Mon cher papa,

Je ne sais pas si vous recevrez cette lettre que j'essaie de nouveau de vous faire parvenir, ayant su que la poste est rétablie par autobus entre Lille et Paris.

J'ai eu bien peur que vous ne soyez emmenés par les Allemands au moment de leur départ, surtout que les journaux affirmaient et affirment encore que les Allemands ont emmené tous les hommes jusqu'à 60 ans.

Aussi j'ai été bien heureux quand j'ai reçu le mot de mère me disant que vous étiez à Lille en bonne santé et que tout était aussi intact que possible.

Mais je suis encore fort impatient de savoir si mon oncle Lucien et Monsieur Gaston De Bleser sont encore à Lille.

Je n'ai pas encore reçu une seule lettre avec quelques détails.

Je suis très impatient de vous revoir, et il doit être bien difficile d'avoir un laisser-passer pour Lille.

Aussi j'espère que vous allez pouvoir aller à Paris, passer quelques jours.

Aussitôt que je vous y saurai, je demanderai une permission de 3 jours pour Paris qui est à ma disposition dès que je la voudrai.

Mère me préviendra d'ailleurs aussitôt que vous arriverez à Paris.

Si jamais vous ne pouviez y venir de suite, écrivez-moi, et je tâcherai d'aller jusqu'à Lille.

Voici mon adresse :

Aspirant de Lavalette
1ère C. M., 26ème B. C. P., S. P. 210

J'ai bien pensé à vous pendant ces 4 années qui ont dû vous paraître si longues.

Mais enfin grâce à cela, mon cher papa, nous allons retrouver la maison ; et nous avons vraiment de la chance, auprès de tous les malheureux qui ne retrouvent rien.

Dites aussi à mon oncle Lucien et à tante Marthe ainsi qu'à bonne-maman, combien j'ai pensé à eux et que je suis très impatient de les revoir.

Certainement cela ne tardera pas.

Car dans environ 1 mois j'aurai droit à une permission de 12 jours, et j'espère qu'alors, je pourrai aller la passer à Lille.

Dites à tante Marthe, que j'ai le plan du cimetière de Puisieux, avec toutes les tombes, et celle de Jacques. D'ailleurs je vais lui ___

Mon oncle Jean est-il avec vous ?

J'espère qu'il n'a pas non plus été emmené.

Embrassez tendrement de ma part Luco et mes cousines ainsi que tous chez tante Marthe. Je vous embrasse tendrement, mon cher papa,

Votre fils qui vous aime, Claude


À sa mère. Écrite de la gare de Saint-Quentin, au retour de permission.

Ma chère petite mère,

Je n'ai pas encore à l'heure actuelle (midi) rejoint le Bataillon qui n'était plus au repos, ou du moins il l'est encore jusqu'à ce soir ; ___ Nous avons un, comme c'est l'habitude (mais un moins grand), 10 h de retard, pour arriver à Saint-Quentin où je suis depuis 8 h du matin, attendant le ravitaillement pour rejoindre le Bataillon qui se trouvera cette nuit un peu au Nord de G... où je le retrouverai.

Donnez-moi de vos nouvelles le plus souvent possible. Mais je crains que les lettres ne mettent bien longtemps.

Je vous écris de la gare de Saint-Quentin qui est fort peu confortable, aussi je n'écris pas encore aujourd'hui à bonne-maman et à Tante Marthe, mais dites-leur que je les embrasse tendrement ainsi que l'oncle Lucien et tous.

J'ai pu continuer à vous écrire très souvent.

Je reviens très satisfait de cette fort agréable permission un peu courte, mais qui va être suivie d'une autre heureusement plus longue.

Il pleut un peu aussi ma lettre va être fort tâchée.

J'espère que vous êtes bien arrivés à Lille, et surtout sans trop vous fatiguer. Vous m'avez promis de vous soigner et d'être raisonnable.

Vous savez que nous avons tous bien besoin de votre santé, et j'exige que vous n'allez pas vous lancer dans des œuvres qui vous donneraient beaucoup de bile et beaucoup de fatigue.

Je vous embrasse tendrement, et je suis très impatient ma mère chérie d'avoir une lettre avec beaucoup de détails.

Votre fils qui vous aime, Claude


À sa mère, à Lille. En réserve au nord de Guise.

Ma chère petite mère,

J'ai rejoint le Bat. hier soir.

Il n'est pas en ligne mais en réserve et il n'est pas question de monter pour le moment.

D'ailleurs, ma compagnie serait la dernière, car nous avons donné les derniers & avec les permissionnaires et tous les absents il ne reste plus à la compagnie que 3 pièces au lieu de 10.

Nous sommes dans un petit patelin pas trop démoli A... où il y avait encore une cinquantaine de civils qu'on a dû évacuer. Aussi il y a encore des meubles & de somptueux fauteuils.

J'attends avec impatience un mot de vous me donnant votre opinion sur Lille.

J'espère d'ailleurs que je ne tarderai pas trop à y aller moi-même.

J'ai attrapé un rhume dans le chemin de fer.

Il y faisait un froid terrible. Et rester la nuit toute entière sans bouger, carreaux qui ferment mal etc. c'est charmant.

Comment s'est passé votre voyage ?

Je vous embrasse tendrement ma mère chérie.

Tout le monde espère que les Allemands vont déménager de cette région Nord de Guise et je pense que nous sommes là pour courir après dans ce cas.

Votre fils qui vous aime, Claude


À sa mère, à Lille.

Ma mère chérie,

Toujours à la même place, mon rhume va mieux.

Les nouvelles d'Autriche et de Turquie sont vraiment excellentes, aussi on espère que ce sera bientôt terminé.

Je voudrais vous savoir à Lille. Et j'attends avec impatience un mot de vous me disant que vous y êtes arrivés en bonne santé.

Il est déjà fort tard, et je n'ai rien d'intéressant à vous dire aujourd'hui, puis il faut que j'écrive encore à tante Marthe.

Je vous embrasse bien tendrement, ma petite mère chérie, papa est-il revenu à Lille ; et Philippe à S. Q. ?

Votre fils qui vous aime, Claude


À sa mère, à Lille.

Ma mère chérie,

Je n'ai toujours pas de nouvelles de vous ; et je voudrais vous savoir en bonne santé à Lille.

Il n'est pas question pour nous de monter en ligne, pour le moment et nous sommes toujours à la même place.

Je ne pense d'ailleurs pas que ma compagnie fasse quelque chose de bien sérieux cette fois-ci, car il y a beaucoup de permissionnaires partis en ce moment, la compagnie étant très en retard pour les permissions et le tour devant être fini le 15 Décembre.

Enfin, j'espère que je ne tarderai pas trop à y aller.

Papa doit être revenu maintenant.

L'embrassez-le bien tendrement de ma part.

Je vous embrasse aussi de tout cœur.

Votre fils qui vous aime, Claude


À sa mère, à Lille. Au lendemain de la prise d'un village au nord de Guise.

Ma petite mère chérie,

Je n'ai toujours rien de vous.

J'espère que vous êtes en bonne santé.

Ma compagnie (la compagnie à laquelle je suis détaché avec ma section) a pris hier La Capelle, Saint Germain, village assez important au Nord de Guise. (Identification du village à vérifier.) J'ai assisté à des scènes fort émouvantes & j'ai eu le plaisir de faire moi-même 5 ou 6 prisonniers qui ne demandaient qu'à se rendre.

Ils étaient dans un état de terreur intense. D'ailleurs, rien que la compagnie à laquelle j'appartiens et qui est cependant assez peu nombreuse a fait près de 150 prisonniers.

J'ai causé pas mal avec certains d'entre eux, et ils sont dans un état de dépression intense. Quand ils se rendent, ils sont surtout dans un état d'affolement extraordinaire, tout leur corps est pris d'un tremblement convulsif, et ils cherchent à faire plaisir à tout le monde, offrent cigares à volonté, etc.

Enfin comme j'en ai pris une fois plusieurs (des allemands) allant seul d'une pièce à l'autre encore cependant très près de mes hommes ; j'ai dû prendre la canne de papa pour le bataillon d'infanterie, car quand on est seul, ils ont beaucoup plus de culot. Mais en réalité ils ont tous été doux comme des moutons.

L'un était terrifié d'avoir encore sur lui son revolver, il me l'a donné et je le ramènerai à la maison.

L'officier qui commandait la compagnie nous a maintenus dans la compagnie absolument isolée pendant plus de la moitié de la nuit et toute la soirée, sans liaison à droite, et en liaison à gauche à 6 à 800 m. en arrière.

Mais la démoralisation des hommes qui étaient devant nous permet tous les culots, d'ailleurs les Allemands s'étant presque tous repliés.

Je vous embrasse bien tendrement ma petite mère chérie ainsi que papa.

Je suis encore un peu grippé et hier c'était très ennuyeux. Enfin aujourd'hui, cela va réellement beaucoup mieux ! Puis je vais pouvoir me soigner mieux, car nous sommes en réserve depuis ce matin.

Je vous embrasse encore.

Votre fils qui vous aime, Claude.

Les bottes sont parfaites.


À sa mère, à Lille. En réserve, dans la poursuite.

Ma petite mère chérie,

Nous sommes toujours en réserve, et nous courrons après Fritz.

Mon rhume est à peu près terminé et ma gorge va beaucoup mieux. Le tout a été remplacé par une extinction de voix.

Je vous envoie deux papiers qui pourront vous intéresser.

Et je pense que vous aurez du plaisir à voir l'en tête du journal que je vous envoie, en allemand.

Puis une proclamation pour le 9ème emprunt (NDLR : le 9e emprunt de guerre allemand) qui n'est pas fière.

J'ai ramassé aussi 2 petits obus boches coupe-tendons puisque vous désirez des souvenirs.

Un carnet de route assez long que je vous enverrai, j'ai beaucoup de mal à le déchiffrer

Je n'ai pas trouvé de journaux allemands plus récents que celui-là.

Enfin je pense que nous sommes arrivés au coup définitif.

Nous ne sommes pas au courant de ce qui se passe, les journaux arrivent très très en retard et jour par jour quand on en a !

Je vous embrasse bien tendrement, ma petite mère,

Les permissions ne marchent pas vite, et je ne sais quand j'irai, j'espère tout de même y être de 15 jours.

Pas un colis de Tine depuis mon arrivée, je lui ai écrit à St Germain et à Pau.

Le ravitaillement est très faible, et a beaucoup de mal à suivre.

Il a plu sans arrêt toute la journée d'hier, aussi partout, boue intense.

Je vous embrasse tendrement, les bottes sont très utiles ; j'embrasse tendrement papa.

Votre fils qui vous aime

Claude


À sa mère, à Lille. Écrite de La Capelle, au lendemain du passage des plénipotentiaires allemands.

Ma petite mère chérie,

Je reçois enfin des lettres de vous, et je suis heureux de vous savoir arrivée à Lille en bonne santé ; et content de ce que vous avez retrouvé à la maison.

Je suis en très bonne santé et depuis hier, assez bien installé dans le petit bourg de La Capelle où nous avons été témoin en partie de ce qui peut-être nous amènera bientôt la paix ou au moins l'armistice. Aussi sommes-nous très anxieux de savoir le résultat.

Je suis heureux de savoir que Simone a retrouvé une aile de sa maison en à peu près bon état.

J'ai reçu deux colis de laine aujourd'hui de Saint Germain.

Les bottes me rendent un service considérable, car il y a une boue fantastique, hier avant hier nous avons fait 4 km en pleine nuit par grande pluie de la boue partout jusqu'au dessus de la cheville, plus, les trous où on enfonçait aisément jusqu'aux genoux.

D'ailleurs c'est partout un peu la même chose.

Grâce aux bottes j'enfonce jusqu'au mollet sans avoir le pied mouillé.

Avez vous reçu mes journaux allemands. La Capitulation de l'Autriche en grand titre a dû vous amuser.

Je voudrais savoir que vous recevez bien mes lettres ; car je n'ai pas encore reçu de réponses.

Je suis assez ennuyé pour ma permission car on ne donne plus qu'une destination. Aussi j'hésite entre demander Lille, où j'aurais beaucoup de mal à avoir toutes mes affaires propres, et où on me m'accordera peut-être pas l'autorisation d'aller terminer ma permission à Paris.

Vous pourriez peut-être vous renseigner à ce sujet. Il faudrait sans doute que je trouve une raison plausible.

2° ou demander Paris, mais là j'aurais pas mal de difficultés à aller à Lille, car il faudra qu'en arrivant à Paris, je fasse une demande de permission au G. Q. G. ce qui est parfois long, pour laquelle il faudra un prétexte plus facile à trouver par ex. : pourquoi vous n'avez pu venir à Paris.

Que pensez vous de tout cela.

Je ne pense pas partir avant une quinzaine de jours. Pourrez vous faire alors le voyage de Paris,

Je crois que papa pourra toujours le faire, mais vous, cela sera peut être plus difficile.

Par conséquent si vous pensez ne pas pouvoir aller à Paris, je n'hésite pas à prendre ma permission pour Lille. Dans ce cas, vous m'écrivez de suite, et vous faites venir de suite toutes mes affaires képi etc. à Lille.

Je vous embrasse, ma petite mère chérie, ainsi que papa ; on m'annonce à l'instant qu'il part ce soir 10 permissionnaires, je pourrais donc fort bien partir d'ici 10 en 12 jours. J'attends votre réponse

Votre fils qui vous aime

Claude


— première lettre

À sa mère, à Lille. Retrouvailles avec l'oncle Émile et la tante Louise, libérés l'avant-veille.

Ma petite mère chérie,

Nous sommes en réserve depuis quelques jours avec toute la Division, mais nous sommes très occupés étant tout le temps avec les civils libérés qui sont très nombreux, et se refusent à nous lâcher.

Dans le pays où je suis actuellement, on a pris plusieurs trains de ravitaillement allemand complets.

Aussi les civils et tous se sont livrés à un pillage en règle.

Il y a des bouteilles de Champagne, gâteaux (comme on n'en voit plus en France depuis longtemps)

Aussi c'est la grande fête.

Maintenant passons à une chose plus intéressante.

Je suis un peu au Nord de M... et j'ai eu le plaisir d'aller voir avant hier soir et hier matin mon oncle Emile.

Quand je l'ai vu la première fois, c'était avant hier soir, il avait été libéré dans la matinée.

Malheureusement René a été emmené, quoique dans ce pays-ci presque tous les jeunes gens soient restés.

Enfin ils n'ont pas l'air de se faire trop de bile pour lui, car il est parti avec de très bons camarades.

J'y suis retourné hier et j'ai rencontré Louis qui arrivait en automobile. André a paraît-il attrapé une sale pneumonie ; il va mieux

Toute la section que je commandais l'autre jour va probablement être citée.

J'ai trouvé Guy en pas trop mauvaise santé, et Tante Louise, absolument pas changée, mais l'oncle Emile est très vieilli ; plus physiquement que moralement

Je vous embrasse bien tendrement ma petite mère, j'attends avec impatience votre réponse, car je pense partir en permission d'ici 4 ou 5 jours. Embrassez papa

Votre fils qui vous aime
Claude


— seconde lettre

À sa mère, à Lille. Le jour de l'armistice.

Ma petite mère chérie,

Je pense que cette fois-ci la guerre est bien finie, et nous pouvons tous nous féliciter d'avoir eu la chance d'en sortir ainsi.

Il n'y a plus qu'une chose que j'attends avec impatience, c'est de quitter l'uniforme et de rentrer à la maison.

J'espère que cela ne tardera pas trop, car la vie militaire, déjà très désagréable en temps de guerre, devient odieuse en temps de paix.

Heureusement que mon vague galon m'exempte de la plupart des corvées ennuyeuses qui nous tombent sur la tête.

Et puis j'ai eu la chance en causant avec le lieutenant qui commande ma compagnie, d'apprendre qu'il est le mari de Thérèse Guérin, amie intime de Cricq et de toute la famille Croix

Il connaît très bien Tante Louise qu'il est allé voir avec moi à cheval, hier.

Aussi cela va, j'espère, me faciliter pas mal de petites choses.

Nous ne savons pas ce que nous allons faire : retourner à Vincennes, ou aller faire un peu d'occupation

Cela m'amuserait particulièrement d'aller me promener à Cologne ou à Kreuznach ou Bingen.

Nous rechercherions les adresses des gens que nous y avons connu et je leur ferais une visite très aimable, en faisant des gaffes qui leur serait très désagréables dans le genre de ce que ne manquait pas de faire un Allemand chez nous.

Un peu d'occupation serait amusant. Mais je ne tiens pas à ce que cela dure trop longtemps.

René n'était pas encore rentré hier, mais je pense qu'il ne tardera pas.

Les courriers marchent mal en ce moment, et je suis très impatient d'avoir votre réponse au sujet de ma permission, car je puis partir d'un moment à l'autre.

Je pense qu'on doit commencer à aller plus facilement à Lille maintenant.

Cette question : bons de ville, s'arrange-t-elle.

Si jamais je partais en permission sans avoir reçu de réponse de vous, j'irais à Paris.

Je vous embrasse tendrement, ma petite mère, ainsi que papa.

Votre fils qui vous aime
Claude


À sa mère, à Lille. Écrite d'Anor, au sud-est de Fourmies.

Ma petite mère chérie,

Les courriers marchent effroyablement mal et je ne reçois qu'aujourd'hui votre lettre du 8 Novembre.

Je suis content de vous savoir bien portante, et heureuse que la guerre soit enfin terminée et bien terminée

Nous serons probablement dispensés d'occupation d'après les derniers renseignements.

Je suis toujours à Anor, village au Sud Est de Fourmies ; nous n'avons pas bougé depuis la fin des hostilités.

Il était d'ailleurs temps que cela finisse, car nous devions monter en ligne le matin même de l'armistice.

Nous avons seulement vu ce matin les conditions de l'armistice. Elles sont vraiment formidables.

Je m'attends à partir très rapidement en permission.

Mais on ne donne malheureusement qu'une destination.

Je crois que si je vais à Paris, je ferais peut-être bien de m'acheter un veston quelconque. Car avec cette démobilisation formidable ; au bout de quelque temps, on ne trouvera plus rien.

Je me demande pour combien de temps j'en ai encore, sous l'uniforme. Pourvu que cela ne se prolonge pas trop.

Mais je crains d'avoir à patienter encore au moins 5 ou 6 mois. Qu'en pensez vous ?

J'ai reçu deux très gentilles lettres de Loulou et de Georgette.

Quelles sont vos occupations à Lille en ce moment ?

Avez vous de la lumière, et du charbon.

Le ravitaillement commence-t-il à arriver régulièrement, et trouvez vous à peu près ce qu'il vous faut comme nourriture.

La ligne Lille Amiens par Arras est-elle rétablie ?

Cela rendrait beaucoup plus facile le voyage de Paris.

Je vous embrasse tendrement ma petite mère chérie, ainsi que papa,

Votre fils qui vous aime
Claude


À sa mère, à Lille. Retour de permission ; cantonnement près de Vichte, en Flandre belge.

Ma chère petite mère,

J'ai rejoint le bataillon sans trop de difficultés, allant en train jusqu'à Roubaix puis rejoignant à pied.

La désorganisation au point de vue courrier est très considérable.

On ne reçoit des lettres que tous les 4 jours environ.

Les colis mettent très longtemps à parvenir ;

Et je n'ai trouvé que les quelques colis de Tine

Ceux de Tante Den ne sont pas encore arrivés.

Tout est hors de prix : Une barre de chocolat 20 sous etc et tout en proportion.

De plus beaucoup de mal à s'expliquer avec tous ces Flamands qui ne parle pas un mot de Français.

Nous sommes tout près de Vichte.

Demain, nous prendrons probablement la direction de Bruxelles.

Je pense au Tabac de papa ; mais il n'y a rien actuellement à la coopérative.

J'ai dîné avec le lieutenant Gyngembre avant hier soir à mon arrivée.

Il a été très aimable ; et je lui ai proposé, quand il partirait en permission, de vous demander l'hospitalité.

Je vous recommande de le soigner ; il apprécie les bons dîners ; et il est vraiment très gentil pour moi ;

J'ai vu au moment de mon départ que vous aviez reçu le prospectus et la réponse de Monsieur Berthier.

Qu'allez vous faire ?

Je trouve que Philippe peut difficilement rester à la maison actuellement.

Nous avons repos toute la journée, et j'ai commencé à travailler un peu le livre sur la filature que m'a prêté Louis Philippe.

Je vous embrasse tendrement ma petite mère chérie ainsi que papa et Philippe

Votre fils qui vous aime
Claude


À sa mère, à Lille. Au repos dans un faubourg de Sotteghem (Zottegem).

Ma petite mère chérie,

Ci-joint une lettre d'Hélène Demolin au sujet de l'école.

Nous sommes au repos dans un petit patelin qui est un faubourg de Sotteghem, petite ville sur la route de Audenarde à Bruxelles, on dit que nous y resterons environ un mois.

Nous sommes très bien logés.

Mais tandis qu'en France, on pouvait tout laisser traîner, ici au contraire, on nous pille autant qu'il est possible, depuis que nous sommes entrés dans l'"héroïque"! et pillarde Belgique !

Une trentaine de bicyclettes volées à la Division depuis 3 jours. 2 pour la nuit d'hier à aujourd'hui pour ma compagnie et etc.

Je vous embrasse tendrement ainsi que papa, Philippe
Claude


À sa mère, à Lille. À Sotteghem.

Ma chère petite mère,

Je reçois aujourd'hui votre première lettre datée du 12.

Nous sommes toujours à Sotteghem.

Fort inoccupé, à part ce matin une revue du Commandant.

J'ai écrit déjà plusieurs fois à Tante Madeleine, mais les lettres mettent un temps considérable.

Si vous en aviez l'occasion, pourrez vous m'envoyer quelques romans mis au rancart, de temps en temps.

Avez vous eu des nouvelles de papa de Paris ; et est-il content de son voyage ?

Tout est ici hors de prix.

La population ne parle à peu près que le Flammand, aussi on a du mal à se faire comprendre.

Je n'ai pas vu un journal français depuis mon départ de Lille.

Nous ne sommes absolument pas au courant de ce qui se passe.

Avez vous encore quelques permissionnaires à Lille.

Je vous embrasse tendrement ma petite mère chérie,

Votre fils qui vous aime
Claude


À sa mère, à Lille. Les filatures de lin de Sotteghem vidées de leur matériel.

Ma mère chérie,

Je vais peut-être aller à Bruxelles, auriez vous l'obligeance de m'envoyer l'adresse de Maurice Le Blan.

Je voudrais aussi celle d'Hélène Demolin qui était dans sa lettre.

Il y a ici à Sotteghem des filatures de lin dont les Allemands ont démonté et emmené tout le matériel en Allemagne ; il ne reste que les 4 murs.

J'ai été étonné de voir que cela s'était pratiqué en Belgique comme en France, au moins en certains endroits.

Je vous embrasse tendrement ainsi que Philippe ;

Votre fils qui vous aime
Claude


À sa mère, à Lille. À Sotteghem.

Ma mère chérie,

Je suis toujours à Sotteghem en très bonne santé.

Nous avons peu de choses à faire ; aussi je fais beaucoup de marches ; Lundi, nous commençons plus sérieusement l'exercice.

Puis un peu de foot-ball, mais le terrain est épouvantable ;

Je reçois les colis de Tante Dan très régulièrement, mais pas un mot d'elle ;

J'espère que papa va revenir satisfait de son séjour à Paris.

Vous me ferez plaisir en me disant à quelle heure et d'où partent les différents trains Lille Paris.

J'avais prévu que l'oncle Jean ne trouverait pas de système pour repasser le Gilette, et j'en ai acheté un en passant à Paris.

Vos lettres me font bien plaisir.

J'ai reçu un mot de Yvonne qui me dit qu'Annie a vu longuement papa à Paris.

Au sujet de Philippe, je crois qu'il serait en effet peut-être mieux à Normandie.

D'ailleurs papa va probablement vous ramener des renseignements de Paris.

Je vous embrasse tendrement ainsi que père et Philippe

Votre fils qui vous aime
Claude


— première lettre

À sa mère, à Lille. Départ pour Bruxelles ; le bataillon reçoit la fourragère.

Ma mère chérie

Brusque départ pour ___ faubourg de Bruxelles où nous devons rester dit-on très longtemps ; le Bataillon étant de garde dans plusieurs gares de Bruxelles (Bruxelles Nord etc)

Nous devons arriver à Bruxelles demain.

Pendant que j'étais en permission, la citation du Bataillon à l'armée pour la prise de Tramelly est revenue.

Il en est revenu une autre il y a 2 jours pour le passage de la Somme à Morcourt et la prise de Chipilly.

Ainsi nous sommes Bataillon fourragère. (Mieux vaut tard que jamais)

Je vous embrasse tendrement ainsi que père et Philippe.

Votre fils qui vous aime
Claude


— seconde lettre

À sa mère, à Lille. Cantonnement à 8 km de Bruxelles ; début de la démobilisation.

Ma petite mère chérie,

Nous cantonnons ce soir à 8 km de Bruxelles, que nous devons traverser demain pour atteindre nos cantonnements définitifs de l'autre côté de Bruxelles.

Nous avons la malchance d'être encore en route demain 25 Décembre.

Enfin nous allons peut-être passer quelques semaines assez agréables dans la région bruxelloise

Je compte aller rendre visite à Monsieur Maurice Le Blan après demain ou le jour suivant.

J'ai son adresse, contrairement à ce que je vous avais écrit.

La démobilisation commence aujourd'hui, et je suis de la dernière classe qui sera démobilisée : 1916 !

Je vous embrasse tendrement ainsi que père et Philippe

Votre fils qui vous aime
Claude


À sa mère, à Lille. Écrite de Bruxelles, chez Maurice Le Blan.

26 Décembre 1918

Ma mère chérie,

Je déjeune aujourd'hui chez Monsieur Maurice Le Blan. qui se charge de vous faire parvenir cette lettre.

Je suis à Bruxelles aujourd'hui, malheureusement nous n'y restons pas et je pars demain à destination de Court-Saint Étienne petit patelin à une trentaine de km de Bruxelles dans la direction de Charleroy.

Nous devons, dit-on y rester un mois ; et d'ailleurs il ne serait pas étonnant que nous y restions longtemps ; car on a disséminé un peu partout tout le Bataillon.

Plusieurs compagnies à Bruxelles même, d'autres à Alost et nous dans ce trou.

Enfin ayant comme tout supérieur le lieutenant Gynguembre, j'espère être fort tranquille et venir de temps à autre jusqu'à Bruxelles.

Avec ce grand désordre les lettres sont plus irrégulières que jamais.

Voici 4 jours qu'il n'est pas arrivé une seule lettre au Bataillon et les compagnies détachées ont des chances de continuer le même régime.

Aussi veuillez en même temps que vous m'écriez au Bataillon m'envoyer de temps à autre un mot chez Monsieur Maurice Le Blan.

Je suis d'ailleurs en excellente santé et n'ai besoin de rien.

Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Philippe

Votre fils qui vous aime
Claude


À sa mère, à Lille. À Court-Saint-Étienne : rembarquement du matériel d'artillerie récupéré.

Ma petite mère chérie,

Court Saint Étienne où nous sommes arrivés avant hier est un petit patelin de 8.000 habitants où nous sommes très bien reçus.

Tous les hommes couchent dans des lits, on se les arrache même.

Ma compagnie relève ici des territoriaux qui vont être libérés ; et notre occupation est de nettoyer et rembarquer des milliers d'obus français que les Allemands nous avaient pris à Fère-en-Tardenois, et qu'ils avaient ramené ici.

Tous ces obus se trouvent dans une immense usine où l'on fabriquait du matériel pour les mines de la région de Charleroy, où les Allemands avaient installé un grand centre de réparation de canons. (Passage reconstitué à partir d'une transcription interrompue : à revoir sur le manuscrit.)

Et ils y ont laissé de 250 à 300 canons de tout calibre.

Je pense aller passer le jour de l'an chez Monsieur Maurice Le Blan à Bruxelles.

Il y a près d'ici une importante filature (2.000 ouvriers) dont les Allemands ont enlevé tous les cuivres comme à la filature.

Les machines au contraire n'ont jamais servi.

Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Philippe

Votre fils qui vous aime
Claude


Sources

Autres années

1917 Lettres de Claude
1919 Lettre de Claude