Claude Saint-Léger (1897-1944) dirige les Établissements Agache, à Pérenchies et à Lille, lorsqu’il reçoit ces deux cartes. Fait prisonnier à Mardyck le 20 juin 1940, interné à l’Oflag VIII-A de Kreuzburg en Silésie, il a été libéré au titre d’ancien combattant et démobilisé à Lille le 21 octobre 1941, puis a repris la direction de ses usines. Les deux titres, imprimés en allemand et en français, l’autorisent à se rendre de Lille à Paris : le premier du 28 août au 1er novembre 1942, le second du 22 octobre 1942 au 22 janvier 1943. Ni l’un ni l’autre ne porte le motif du voyage. Ce sont, avec le sauf-conduit délivré à Marseille le 30 octobre, les dernières pièces de sa vie civile en France : il embarque pour Alger le 31 octobre 1942 et n’en reviendra pas.
Le contexte
Depuis l’été 1940, le Nord et le Pas-de-Calais ne dépendent pas du commandement militaire allemand de Paris, comme le reste de la France occupée, mais de celui de Bruxelles, le Militärbefehlshaber in Belgien und Nordfrankreich. Cette « zone rattachée » est administrée sur place par l’Oberfeldkommandantur 670 de Lille, dirigée jusqu’en novembre 1942 par le général Heinrich Niehoff. Vichy a protesté à plusieurs reprises contre ce découpage, qu’il tenait pour contraire à la convention d’armistice, sans rien obtenir.
La conséquence est visible sur ces deux cartes : pour aller de Lille à Paris, c’est-à-dire d’un département français à un autre, il faut une autorisation allemande, et le formulaire imprimé parle de « frontières » à franchir « par les passages officiels ». Le régime est distinct de celui de la ligne de démarcation, qui séparait plus au sud la zone occupée de la zone libre. Les deux titres sont délivrés par la préfecture, mais c’est la mention imprimée de l’autorité allemande, Der Generalquartiermeister, avec le grade de Hauptmann, qui les valide.
Le motif du déplacement n’est pas écrit, mais il se devine. Claude Saint-Léger est administrateur délégué d’une entreprise dont les usines sont dans la zone rattachée et le siège social, les banques et les tutelles professionnelles à Paris. Il y loue un pied-à-terre au 44 rue de la Boétie depuis avril 1937. Le 17 octobre 1942, quatre jours après la délivrance du second titre, le Journal officiel publie sa nomination au comité consultatif chanvrier. Deux semaines plus tard, il quitte la France.
Dates repères, 1942
28 août : premier laissez-passer, n° 81903, valable jusqu’au 1er novembre (la pièce).
13 octobre : second laissez-passer, n° 206414, valable du 22 octobre au 22 janvier 1943 (la pièce).
17 octobre : nomination au comité consultatif chanvrier, publiée au Journal officiel.
30 octobre : sauf-conduit du préfet des Bouches-du-Rhône, n° 8077, pour Alger, aller et retour.
31 octobre : embarquement à Marseille (cachet du sauf-conduit).
2 novembre : débarquement à Alger (cachet du sauf-conduit).
8 novembre : débarquement allié en Afrique du Nord.
11 novembre : les Allemands occupent la zone sud. La liaison régulière avec Marseille cesse.
Laissez-passer n° 81903, délivré à Lille. Circulation de Lille à Paris, jusqu’au 1er novembre 1942.
Durchlaßschein West Nr 81903 (intitulé imprimé en caractères gothiques)
Laissez-passer ouest n° 81903
Saint-Léger Claude à Lille, est autorisé, en présentant le passeport – la carte d’identité - N° 114.477
Délivré par la préfecture, à partir du 28/08/1942 jusqu’au 01/11/1942, à franchir les frontières par les passages officiels de Lille à Paris.
Lille le 28/08/1942
Der Generalquartiermeister (en caractères gothiques) Hauptmann
Laissez-passer n° 206414, délivré à Lille. Circulation de Lille à Paris, du 22 octobre 1942 au 22 janvier 1943.
Durchlaßschein West Nr 206414 (intitulé imprimé en caractères gothiques)
Laissez-passer ouest n° 206414
Saint-Léger Claude à Lille, est autorisé, en présentant le passeport – la carte d’identité - N° 114.477
Délivré par la préfecture, à partir du 22/10/1942 jusqu’au 22/01/1943, à franchir les frontières par les passages officiels de Lille à Paris.
Lille le 13/10/1942
Der Generalquartiermeister (en caractères gothiques) Hauptmann
Étienne Dejonghe et Yves Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande, 1940-1944, Lille, La Voix du Nord, 2000.
Jean-Marc Berlière, « Zone rattachée au MBB : les départements du Nord et du Pas-de-Calais », dans Polices des temps noirs. France, 1939-1945, Paris, Perrin, 2018, p. 1311-1320.