2025- Biographie de Claude Saint-Leger - Seconde guerre mondiale
2025- Biographie de Claude Saint-Leger - Seconde guerre mondiale
Une vie construite à Lille
Rédigé par Arnaud Saint-Léger en 2026 sur la base des sources indiquées en bas de page.
Pour comprendre ce que la guerre a représenté pour Claude Saint-Léger, il faut d'abord imaginer ce qu'il avait bâti avant elle.
Le 25 juin 1923, Claude épouse Anny Wattinne à Pecq, en Belgique. Ils s'installent au 228, rue Nationale à Lille. Claude prend ses responsabilités chez les Établissements Agache, la grande entreprise textile de Pérenchies, dont son associé Donat Agache est le patron visionnaire. Les usines se multiplient : Pérenchies, la Madeleine, Seclin, une blanchisserie à Pont-de-Nieppe, et une usine près de Côme en Italie. Claude voyage constamment — à Belfast pour les métiers à tisser, en Italie régulièrement.
Trois filles naissent : Thérèse en mai 1924, Nicole en janvier 1926, Francine en juillet 1927. Claude est décoré de la Légion d'honneur à titre militaire, en reconnaissance de ses actions pendant la Grande Guerre, et un grand banquet est donné en son honneur à Pérenchies. Il continue ses périodes militaires et est promu lieutenant en 1927.
Après la mort de Donat Agache en 1929, Claude et René Descamps ont eu une lourde tâche à la tête de l'entreprise. (Anny Wattinne)
Denis naît en 1935.
L'Europe bascule
En 1936, c'est le Front populaire de Léon Blum — les grèves, les occupations d'usines. Dans les journaux, un nom revient de plus en plus : Hitler. En 1938, l'Allemagne nazie envahit l'Autriche puis la Tchécoslovaquie. En septembre 1939, elle attaque la Pologne. La France et l'Angleterre déclarent la guerre à l'Allemagne.
Mais pendant des mois, le front reste silencieux. C'est la « drôle de guerre » : les armées sont en place, les hommes mobilisés, mais aucun combat d'envergure n'éclate. On fortifie, on organise, on attend. La France a construit la ligne Maginot — un gigantesque ensemble de fortifications le long de la frontière allemande — et croit sa défense assurée.
Décembre 1939 : un engagement volontaire
Claude Saint-Léger a 42 ans. En tant que père de famille nombreuse et patron d'une industrie essentielle, il n'est pas mobilisable. La loi le protège, et personne ne lui demande rien.
Il s'engage quand même. Anny rapporte sa conviction profonde :
Claude avait envie de s'engager, mais il ne le fit qu'avec mon accord. Il trouvait que les patrons ne devaient pas rester assis dans leurs fauteuils pendant que les ouvriers se battaient. (Anny Wattinne)
Ce n'est pas la première fois qu'il fait ce choix. En 1915, à 18 ans, il s'était évadé de Lille occupée par les Allemands — traversant à la nage la frontière belgo-hollandaise — et s'était engagé volontairement au 32e Régiment de Dragons. Il avait fait toute la Grande Guerre, été cité plusieurs fois, et reçu la Croix de guerre. C'est le même homme, avec le même caractère.
En décembre 1939, il est affecté à la Défense Anti-aérienne du Territoire de Lille — la DAT — et prend le commandement d'une compagnie de mitrailleuses au Croisé-Laroche. Il commande quarante hommes et gère tout : le logement, la nourriture, les gardes, les consignes de tir. Dans une lettre à sa famille, il décrit sa vie avec une sérénité tranquille :
Je constate une fois de plus qu'il faut vivre très simplement. Et que le secret pour être heureux est de ne pas avoir d'envies qu'on ne réalise que pour en avoir une autre. Tous les jours, je goûte l'ordinaire des hommes ; et je suis très tenté de m'y faire nourrir ; il est d'ailleurs excellent. (Claude Saint-Léger)
Il note aussi avec humour qu'un soir, ayant oublié le mot de passe, il a eu du mal à convaincre sa propre sentinelle de le laisser passer. Et qu'une nuit, dans l'obscurité, un soldat anglais a surgi de l'ombre et lui a présenté les armes avec fracas.
Anny, enceinte de leur cinquième enfant, s'est installée avec les quatre autres à Dinard, en Bretagne.
Mai 1940 : la débâcle
Le 10 mai 1940, tout bascule. L'armée allemande lance son offensive à l'ouest. En quelques jours, les Panzers percent les Ardennes — terrain que les stratèges français avaient jugé infranchissable — et foncent vers la Manche, encerclant les armées alliées dans une immense poche. La ligne Maginot ne sert à rien : les Allemands l'ont simplement contournée par le nord.
Claude doit suivre le mouvement de retraite jusqu'à Dunkerque, cette ville portuaire où des centaines de milliers de soldats alliés se retrouvent encerclés, dos à la mer. L'opération Dynamo tente l'impossible : évacuer un maximum d'hommes vers l'Angleterre sous les bombes. Plus de 330 000 soldats seront sauvés, mais les soldats français sont en grande partie laissés sur place.
Après la reddition de DUNKERQUE, Claude tente de gagner l’Angleterre en passant 10 heures en mer. Il échoue et est fait prisonnier à MARDYCK. Ramené à LILLE, il refuse sa libération qui était conditionnée par l’obligation de remettre ses usines en marche, et après un an en SILESIE, se trouve libéré au titre de père de famille. (Commandant DARNAY)
Chantal, la cinquième enfant, naît le 9 août 1940 à Dinard, pendant qu'Anny est toujours sans nouvelles de Claude.
1940-1941 : prisonnier en Silésie
La France signe l'armistice le 22 juin 1940. Le pays est coupé en deux : une zone occupée au nord et à l'ouest, contrôlée directement par l'armée allemande, et une zone dite « libre » au sud, gouvernée depuis Vichy par le maréchal Pétain dans le cadre d'une collaboration avec l'occupant. Lille, ville industrielle stratégique, est placée dans une « zone interdite » encore plus strictement contrôlée.
Claude est emmené à pied jusqu'à Anvers, puis en train vers l'est, jusqu'en Silésie. Il est interné à l'Oflag VIII-A, camp réservé aux officiers, sous le matricule 25190. Au début, les prisonniers sont à peine nourris. La Croix-Rouge suisse et les familles peuvent envoyer quelques colis. Les lettres sont rares. Claude devient champion d'échecs de son camp.
Les démarches pour le libérer se multiplient. En mars 1941, une lettre part de Paris vers Berlin, suppliant qu'on accélère le traitement de son dossier. Elle argue de sa situation de père de cinq enfants, de son rôle industriel, et surtout de son statut d'ancien combattant de 14-18. C'est finalement ce dernier titre qui joue : le régime de Vichy avait obtenu de Berlin la libération des vétérans de la Grande Guerre. En octobre 1941, la Kommandantur d'Amiens lui remet son document de libération :
Suivant la décision du Führer, sollicité par les demandes de M. Scapini, Ambassadeur de France, concernant les anciens combattants de la guerre mondiale. (Kommandantur d'Amiens)
Il faut noter qu'une libération anticipée lui avait été proposée, conditionnée par l'obligation de remettre ses usines en marche pour l'occupant. Claude avait refusé. C'est seulement au titre d'ancien combattant et de père de famille qu'il accepte de rentrer. Il a passé plus d'un an en captivité.
Une photo de groupe prise à l'Oflag montre qu'il était également président des "Enfants du Nord" — une association regroupant les prisonniers originaires du Nord de la France. Même en captivité, Claude prenait des responsabilités et s'occupait des autres.
1941-1942 : la vie sous l'Occupation
Retrouver Lille en 1941, c'est retrouver une ville transformée. Les soldats allemands patrouillent dans les rues. Le ravitaillement est rationné. Pour circuler de Lille à Paris, il faut un laissez-passer délivré par l'occupant — Claude en possède un, daté d'octobre 1942.
Il reprend la direction des Établissements Agache. C'est une position délicate dans la France occupée. Claude gère, administre, s'occupe des questions sociales et du personnel.
Novembre 1942 : le tournant algérien
En 1942, Claude part en Algérie pour rechercher des matières premières pour les filatures. Il fait peut être plusieurs aller-retours. C'est un voyage d'affaires, pratique et nécessaire.
Le 8 novembre 1942, les forces alliées américaines et britanniques débarquent en Afrique du Nord — c'est l'opération Torch. En quelques jours, l'Algérie bascule du côté des Alliés. Claude se retrouve en territoire libre.
Il ne rentre pas. Il se met immédiatement au service du général de Gaulle.
Ce choix mérite qu'on s'y arrête. Claude a 45 ans, cinq enfants, une femme seule à Lille sous l'Occupation. Rien ne l'oblige. Mais c'est la même logique qui l'avait conduit à traverser une frontière à la nage à 18 ans, et à s'engager volontairement en 1939.
1943 : d'Alger à l'armée
En Algérie, Claude est d'abord nommé chargé de mission du gouvernement général et secrétaire général du comité d'organisation du textile. Mais ce rôle civil ne lui suffit pas. En août 1943, il quitte volontairement cette affectation pour s'engager dans l'armée. Il est officiellement incorporé en novembre 1943, à la caserne d'Orléans d'Alger, auprès des Zouaves.
Entre-temps, la situation en Europe a changé. Les Alliés ont débarqué en Sicile en juillet 1943, puis en Italie. L'armée allemande s'épuise sur le front de l'Est depuis la catastrophe de Stalingrad en février 1943. Le débarquement en France n'est plus qu'une question de mois.
Janvier-juin 1944 : de l'Angleterre à la Normandie
Fin janvier 1944, Claude est envoyé en Angleterre, où il s'initie aux nouvelles méthodes de combat alliées. Il séjourne à Wimbledon.
Le 6 juin 1944, les forces alliées débarquent en Normandie. C'est le plus grand débarquement amphibie de l'histoire. Les combats dans le bocage normand sont d'une violence extrême — ce paysage de haies épaisses et de chemins creux transforme chaque champ en forteresse.
Claude quitte l'Angleterre le 17 juin et débarque en Normandie à Ouistreham, rattaché au 8e Corps Blindé Britannique comme officier de liaison. Il se bat dans le bocage tout l'été. Ses hommes rapporteront plus tard qu'au plus fort des combats, quand les obus tombaient autour d'eux, Claude n'avait pas peur et disait : « Je sais bien que ce n'est pas pour moi. »
La citation signée par le général de Gaulle, publiée après sa mort, décrit ce qu'il accomplit :
A mené à bien l'évacuation des populations civiles dans les conditions les plus difficiles en se portant constamment à l'avant sous le feu de l'ennemi, notamment au cours des combats de Bény-Bocage. Donnant sans cesse aux jeunes officiers placés sous ses ordres l'exemple du sentiment du devoir et du mépris du danger.
Automne 1944 : la Libération et les derniers mois
Paris est libéré le 25 août 1944. Claude passe deux jours avec sa famille, retrouvée à Paris, puis repart. Lille est libérée le 3 septembre.
Après la campagne de Normandie, Claude est nommé chef de la Mission de Liaison Franco-Britannique des Lines of Communication, et s'installe à Amiens. Il choisit Amiens précisément pour éviter Lille, où sa double casquette d'officier et de patron industriel l'expose à des situations impossibles — la Libération s'accompagne d'une épuration où industriels et journalistes ayant travaillé avec l'occupant sont arrêtés et jugés. Claude ne veut pas mêler sa vie militaire à ses intérêts personnels, même de loin.
Il renonce à tout salaire chez Agache à partir du 1er octobre 1944, et rembourse scrupuleusement toutes les sommes perçues en double pendant la période algérienne. Dans ses lettres de novembre, il demande à être muté ailleurs — vers une unité combattante, ou vers une organisation s'occupant des prisonniers de guerre en Allemagne. Il écrit :
Je suis entré dans l'armée volontairement deux fois pendant cette guerre, tellement je trouvais que pour un industriel il n'y avait que dans l'armée qu'on avait une situation nette. (Claude Saint-Léger)
Son associé René Descamps lui avait proposé de prendre la présidence d'Agache à son retour. Claude avait refusé tous les avantages financiers qu'on lui offrait. Il avait l'intention de démissionner de l'armée et de rentrer auprès de sa famille. René avait même commandé un camion de déménagement pour quitter Lille le 15 décembre.
14 décembre 1944 : la nuit du brouillard
Claude avait quitté Amiens vers 22 heures, en service commandé. Il avait avec lui deux lieutenants, assis à l'arrière, et le chauffeur. Claude était assis devant.
Il y avait du brouillard et un peu avant Arras, il a perçuté de face un gros camion anglais qui roulait au milieu de la route.
La voiture s'est encastrée sous le camion, mais Claude fut le seul tué.
Il avait une grosse blessure à la tête, mais son visage était intact.
Le Préfet du Nord est venu nous prévenir vers minuit, et avec la voiture de la Préfecture, je suis partie avec mes trois filles à l'Hopital d'Arras. (Anny Wattinne)
Claude est le seul tué. Il avait 47 ans.
Les obsèques ont lieu le 16 décembre à l'église du Sacré-Cœur de Lille, en présence d'une délégation militaire et d'une garde d'honneur. René Descamps défit ses bagages et resta à Lille.
Épilogue : la Croix de Guerre avec palme
Le 13 mars 1945, le général de Gaulle signe la décision n°504. Claude Saint-Léger est cité à titre posthume et reçoit la Croix de Guerre avec palme, publiée au Journal officiel du 19 avril 1945. La guerre en Europe se terminera le 8 mai.
Il laissait derrière lui cinq enfants : Thérèse, Nicole, Francine, Denis, et Chantal — la petite dernière, qui n'avait pas encore cinq ans.
Anny conclut son témoignage, écrit quarante ans plus tard, avec ces mots :
Claude est mort heureux. Il a fait ce qu'il a cru être son devoir. (Anny Wattinne)