Deux lettres manuscrites reçues par Claude Saint-Léger (1897-1944) à la fin du mois d’août 1944, alors qu’il sert en Normandie comme officier de liaison administrative français auprès des Affaires civiles du 8e Corps britannique. Elles portent en tête la mention HQ Rear II Army, le quartier général arrière de la IIe Armée britannique, où siège la mission française de liaison dont il relève. Le signataire, dont le paraphe est resté illisible, est son supérieur direct : il répartit les officiers de liaison entre les corps d’armée, fait remonter leurs rapports et délivre les ordres de mission. Le ton est celui d’un chef qui écrit à un homme qu’il estime et qu’il ménage. Les deux textes tiennent sur deux pages recto verso conservées dans les papiers de Claude.
Le contexte
Paris est libéré le 25 août 1944, le jour même où est écrite la première de ces deux lettres. Au nord, la IIe Armée britannique franchit la Seine. Ses trois corps d’armée ne sont pas traités de la même façon : le 30e Corps exploite la tête de pont prise par les Américains à Mantes-Gassicourt, le 12e Corps développe la sienne vers Louviers, et le 8e Corps, celui de Claude, est maintenu en réserve d’armée et immobilisé, ses moyens de transport servant à porter le reste de l’armée en avant. C’est exactement ce que dit le signataire des lettres lorsqu’il écrit avoir négligé le corps de Claude parce que les 30e et 12e corps absorbent toutes ses forces, et qu’il espère le voir réengagé bientôt.
Cette immobilisation explique la permission. L’ordre de mission de 48 heures joint à la lettre du 25 août est délivré au moment précis où le corps ne combat pas : la fenêtre est ouverte, elle peut se refermer. Claude en profite pour retrouver sa famille, réfugiée à Paris.
Sur le terrain que Claude quitte pour quelques jours, la relève est en cours. Depuis le 24 août, les autorités françaises ont accepté la charge du ravitaillement des populations de l’arrondissement de Vire, et le 223 Civil Affairs Detachment, installé à Carville, est passé sous le commandement des Lines of Communication. La lettre du 29 août renvoie à un rapport de Claude daté du 28 sur cette zone, transmis plus haut à un colonel dont le nom est lu Gussmann. C’est le fonctionnement ordinaire de la chaîne de liaison : l’officier au contact écrit, le chef de mission arbitre et transmet, et l’administration civile française reprend en mains ce que les militaires ne peuvent pas tenir durablement.
Dates repères, août 1944
15 août 1944 : sa fiche de renseignement MMLA donne comme adresse CA Staff, Main, HQ 8 Corps (pièce officielle).
24 août 1944 : les autorités françaises acceptent la responsabilité du ravitaillement des populations de l’arrondissement de Vire ; le détachement 223 passe sous commandement des Lines of Communication (War Diary du 8e Corps, rapport Le Roy).
25 août 1944 : Paris est libéré. Le même jour, son chef de mission lui adresse son ordre de mission, d’une durée officielle de 48 heures, et lui conseille de partir sans attendre (lettre du 25 août).
25 août 1944 : il doit passer le commandement à un officier nommé Mequet pendant son absence (lettre du 25 août).
27-28 août 1944 : son chef de mission passe vingt-quatre heures à Paris et note que le siège de la M.M.F.A. y est installé au Claridge (lettre du 29 août).
28 août 1944 : Claude écrit à son chef de mission en joignant des journaux, et lui adresse un rapport sur la zone du détachement 223 (lettre du 29 août ; le rapport lui-même ne figure pas dans le fonds).
29 août 1944 : son chef de mission le félicite d’avoir retrouvé sa famille en bonne santé. C’est la première attestation contemporaine de ce séjour, jusque-là connu par le seul récit d’Agnès Wattinne.
6 septembre 1944 : tous les officiers de liaison français quittent le 8e Corps pour des postes statiques (War Diary du 8e Corps).
Du quartier général arrière de la IIe Armée britannique, à Claude Saint-Léger, officier de liaison auprès du 8e Corps britannique. Signature illisible.
Mon cher ami
Voici votre ordre de mission - Il me semble que, sans risque de ne pas commettre d’imprudence, il y a intérêt à ce que vous y alliez le plus tôt possible - car je pense (& espère) que votre corps sera ré-engagé prochainement. -
J’ai mis la durée fatidique de 48h - mais, il est bien entendu que si vous n’arrivez pas à « étaler » en moins de 3 jours, l’oublierai de m’en apercevoir - (lecture incertaine : j’oublierai ?)
Naturellement vous passerez le commandement à Mequet - Qu’il garde le contact avec moi -
Pour Michel, pas question, hélas, de vous le rendre - je suis formellement à court pour 30 & 12 corps avec les avances actuelles - on verra quand votre corps sera engagé de nouveau -
Je vous remercie de me remettre la vôtre - à bientôt, et très amicalement
(Signature : Vumlion ou Vumtion)
Du quartier général arrière de la IIe Armée britannique, à Claude Saint-Léger, de retour de permission. Signature illisible, identique à celle du 25 août.
Mon cher ami
Merci de votre lettre du 28, et des journaux qu’elle contenait. - Je suis bien heureux que vous ayez retrouvé votre famille en excellente santé.
J’ai, moi-même, passé 24 heures à Paris, dimanche après-midi et lundi matin (le siège de la M.M.F.A. y est installé au Claridge) (sigle de lecture incertaine) - J’y ai, comme vous, trouvé l’atmosphère très belle. - Notre capitale n’est encore grandie dans cette semaine mémorable, cela peut avoir une grande importance pour l’avenir - par ce de bonnes nouvelles de mieux, toujours au M’Don. (passage de lecture incertaine)
J’ai, depuis quelque temps, un peu négligé votre corps. - C’est, vous l’avez compris presque, pour l’instant, le départ de l’Eure, où opéreraient les 30 & 12 corps, absorbait toutes mes forces. - Mais l’espoir et croyance fermement que le jour est prochain où j’aurai de nouveau à suivre d’autres Vos détachements, à l’avant. -
J’ai transmis au Colonel Gussmann votre rapport du 28/8 sur la zone du 223 CA Int. (lecture incertaine : 223 C.A. Det ?) - Je me suis d’ailleurs entretenu de cette situation avec nos autorités civiles qui doivent comprendre que leur tâche est de prendre en mains tous les problèmes que nous, officiers de liaison, ne pouvons que dépasser, avec l’action actuelle des opérations. -
Je pars demain pour une tournée de 2, ou 3 jours dans la région Évreux - Louviers - Vernon (et peut être sur la rive droite de la Seine) - à mon retour, j’espère bien pouvoir vous rencontrer
Bien amicalement à vous
(Signature : Vumlion ou Vumtion)
j’ai envoyé par une autre pli l’ordre de mission pour missions
Sources
Deux lettres manuscrites du quartier général arrière de la IIe Armée britannique à Claude Saint-Léger, 25 et 29 août 1944, deux pages recto verso, papiers Claude Saint-Léger, collection familiale.
Directives aux officiers de liaison administrative, note de service du 18 juillet 1944 et transmission du 20 juillet signée par le chef de la mission française de liaison auprès de la IIe Armée : 1944-07 Directives aux officiers de liaison administrative.
War Diary du service des Affaires civiles du 8e Corps britannique, juin-septembre 1944, The National Archives, WO 171/304.
War Diary du 223 Civil Affairs Detachment, The National Archives, WO 171/3587 : 1944 War Diary 223 CA Det.
C. P. Stacey, The Victory Campaign. The Operations in North-West Europe 1944-1945, histoire officielle de l’armée canadienne, chapitre XII, sur la mise en réserve et l’immobilisation du 8e Corps britannique et sur les têtes de pont de Mantes-Gassicourt et de Louviers : texte en ligne.