Filature d'Auchy-lès-Hesdin

Filature d'Auchy-lès-Hesdin

Résumé

184 ans d'histoire industrielle dans les murs d'une abbaye bénédictine du XIe siècle. Trois familles successives aux commandes. Une révolution hydraulique, deux incendies, deux guerres mondiales, et une fermeture en 1989 qui met fin à 130 ans de direction Wattinne-Bossut. Auchy-lès-Hesdin est un cas unique dans l'histoire industrielle du Nord de la France.


L'abbaye — du VIIe siècle à la Révolution

L'histoire d'Auchy commence en 670, avec la fondation d'une abbaye de religieuses bénédictines par le comte Adalscaire. Les invasions normandes la détruisent en 881. Elle reste à l'abandon deux siècles, avant que le comte Enguerrand d'Hesdin ne fasse reconstruire un monastère de bénédictins, consacré en 1079. Jusqu'à la Révolution, pas moins de 48 moines se succèdent à sa tête, dans des bâtiments qui s'étendent et s'enrichissent au fil des siècles, malgré les guerres — la Guerre de Cent Ans, les campagnes de François Ier et de Charles Quint, les destructions de 1553.

En 1790, l'Assemblée constituante supprime les établissements religieux. En avril 1791, l'abbaye avec son parc et son moulin sont vendus 150 000 livres à M. Dupuis de Montreuil, qui les revend six mois plus tard aux financiers parisiens Louis Isaac Grivel et Étienne Delessert. L'église abbatiale est rachetée séparément par Eugène Joseph Dewamin, premier maire d'Auchy, qui la sauve ainsi de la destruction — elle sert encore aujourd'hui d'église paroissiale.


La filature Say-Grivel — 1805–1813

Jean-Baptiste Say (1767–1832) est l'un des économistes les plus influents de son temps — auteur du Traité d'économie politique (1803), disciple d'Adam Smith, et membre du Tribunat (l'assemblée qui élabore les lois sous le Consulat). Mais Napoléon Bonaparte lui demande de réécrire certains chapitres en faveur de l'économie de guerre. Say refuse. Il est révoqué, et interdit de journalisme. Il se tourne alors vers l'industrie.

Après une première tentative dans une abbaye cistercienne à Maubuisson, il visite le site d'Auchy en 1805 et y est séduit : les bâtiments monastiques sont vastes et solides, les terrains permettent des extensions, et surtout la Ternoise y forme une chute d'eau de 4,20 mètres — la plus haute du Pas-de-Calais. Say y voit la source d'énergie hydraulique parfaite pour alimenter ses métiers à filer.

Il s'installe à Auchy dès 1805 avec sa famille. Se faisant lui-même mécanicien, architecte et ingénieur, il adapte les bâtiments abbatiaux pour créer une filature de coton. Un ingénieur hydraulique nommé Alexis Delcassan conçoit un moteur exceptionnel : la machine fait tourner les métiers à 60 ou 90 mètres du point d'eau. Elle tourne pour la première fois en février 1807. La préfecture la décrit comme

« une des plus curieuses qu'il y ait en France », qui « intrigue car elle fait mouvoir la majeure partie des métiers. »

L'historien anglais D. Landes précisera plus tard que c'était à l'époque la première machine hydraulique du nord de la France. Say écrit à ses associés en 1806 :

« Je suis toujours dans l'enfantement de notre grande mécanique. Elle est encore inachevée sans que ce soit la faute de quiconque mais parce que c'est un travail considérable et très particulier qui honore l'ingénieur qui en a dessiné les plans. »

La filature emploie bientôt près de cent personnes et fournit les tissages de Rouen, Paris, Lyon, Troyes et Mulhouse. Say se préoccupe aussi du social : il fait construire vers 1810 les premiers logements ouvriers, instaure la paie du lundi pour éviter que les ouvriers ne dépensent leur salaire dans les cafés le dimanche, et assure des soins médicaux par un médecin d'Hesdin. Le blocus maritime imposé par le conflit avec l'Angleterre entrave les importations de coton et l'oblige finalement à quitter l'affaire en 1812. La filature revient alors à son associé Isaac Louis Grivel.


La filature Grivel — 1813–1859

Isaac Louis Grivel maintient l'affaire seul malgré le blocus. En 1814, les statistiques industrielles du département indiquent 450 ouvriers et une production de 30 à 40 000 kg de coton filé par trimestre. À sa mort en 1820, son fils Georges Grivel lui succède. Il épouse Amélie Dollfus, fille d'une grande famille textile de Mulhouse, et fait bâtir pour elle le Château Blanc vers 1820 — la belle demeure bourgeoise qui deviendra plus tard la résidence des Wattinne.

Dans la nuit du 15 au 16 septembre 1834, un incendie dévastateur détruit l'essentiel des bâtiments, des métiers et des marchandises. L'église abbatiale doit sa conservation à ses voûtes de pierre. Grivel fait reconstruire en 1835–1836, et installe une machine à vapeur alimentée au charbon — décrite comme l'une des plus originales de France. Il étend aussi la filature dans les villages voisins : en 1847, deux retorderies sont créées, en amont à Blingel et en aval à Grigny, sur les chutes d'eau de la Ternoise. Il poursuit les œuvres sociales — logements à Bellevue et rue de Donvest, coron Saint-Antoine en 1855, caisse de prévoyance pour la retraite, secours aux malades. Maire d'Auchy de 1830 à 1859, il fait aussi rénover les voies d'accès au bourg pour faciliter le transport des marchandises.

Une nouvelle crise du coton à partir de 1857 fragilise la filature. En 1859, Georges Grivel décide de vendre.


La filature Wattinne-Bossut — 1859–1989

Le rachat de 1859

Le vaste patrimoine — bâtiments industriels, logements ouvriers, bois, terres et retorderies de Blingel et Grigny — est racheté à parts égales par trois industriels du textile de l'agglomération lilloise : Louis Joseph Wattinne-Bossut, Auguste Droulers et Benoît Prouvost-Charlet. La raison sociale initiale est Prouvost-Charlet & Cie. Dès 1860, Louis Wattinne rachète la part d'Auguste Droulers. En 1870, il reprend celle de Prouvost-Charlet et devient seul propriétaire. La raison sociale devient Wattinne-Bossut.

La présence d'Auguste Droulers parmi les acquéreurs de 1859 n'est pas anodine pour notre famille : les Droulers sont également des ancêtres directs d'Agnès Wattinne, par son grand-père maternel Charles Henri Droulers et sa mère Madeleine Droulers. Deux branches de la même famille se retrouvent ainsi liées à Auchy dès le rachat.

Les agrandissements

Sous la direction Wattinne, la filature connaît plusieurs vagues d'agrandissement. Un incendie en 1880 détruit une partie des bâtiments — l'atelier jouxtant le Château Blanc est rebâti et considérablement agrandi en 1881, dans un style de brique imposant avec tours crénelées, baies cintrées et les initiales W en fonte sur les tirants de façade. L'ancien atelier de Jean-Baptiste Say est démoli en 1885. La forge est construite en 1902. Un grand atelier dit « Nouvelle Usine » est achevé en 1930, époque où la filature emploie le plus d'ouvriers sur ses trois sites.

La production se multiplie par cent sur 185 ans : de 100 grammes à 10 kilogrammes de fil par jour et par travailleur. Au plus fort de ses effectifs, la filature compte de 550 à 600 personnes. Le coton arrive par bateaux au Havre ou à Dunkerque sous forme de balles compressées, acheminé ensuite jusqu'à la gare d'Auchy — construite en 1879 sur la ligne Lille-Arras — puis par une voie ferrée de type Decauville jusqu'aux ateliers.

Une cité ouvrière modèle

La direction Wattinne transforme progressivement Auchy en une véritable cité industrielle paternaliste. Les équipements sociaux s'accumulent au fil des décennies :

En 1865, Louis Wattinne offre à la commune une mairie et une école. En 1874, la société fait construire la grande bâtisse de la poste, angle de la rue de la Place, qui leur appartient encore en 1880. En 1882, l'Ouvroir — une école ménagère pour les jeunes filles des ouvriers, enseignant couture et travaux domestiques, dans un bâtiment d'inspiration balnéaire. En 1888, la rénovation de l'église abbatiale grâce à l'aide financière de la famille. En 1896, l'hospice Saint-Albert, fondé par la veuve d'Albert Wattinne — mort d'une chute de cheval entre Blingel et Auchy cette même année — offrant des soins gratuits et le logement aux vieux ouvriers ayant travaillé trente ans à la filature, géré par des sœurs augustines. S'y ajoutent une salle de gymnastique, une fanfare, un comptoir d'alimentation avec remises de 12 %.

Dans les années 1970, sur les 650 logements d'Auchy-lès-Hesdin, près de 500 appartiennent à la filature. Des cahiers d'archives attestent de l'ampleur de l'entretien de cette micro-cité. Devenus trop coûteux, ces logements sont proposés au rachat par les ouvriers dans les années 1980.

Les deux résidences patronales

Deux maisons de maître dominent le parc de 6 hectares traversé par la Ternoise. Le Château Blanc, bâti vers 1820 par Georges Grivel, est une construction bourgeoise sobre de trois niveaux en brique enduite, typique de l'après-Révolution. Il est occupé par la branche Georges Wattinne, dont le dernier représentant à Auchy est Georgey Wattinne (1916–2011). Sa toiture a été refaite en 1951 après les dommages de la Seconde Guerre. Il existe toujours.

La Smalah, élégant manoir à l'anglaise de 80 ouvertures, est construite en bordure du parc en 1875 par Gustave Wattinne, et agrandie en 1883–1884. Son nom évocateur — celui d'un campement de cavalerie arabe — dit tout de l'atmosphère qui régnait en été, quand la nombreuse famille Wattinne y séjournait avec tous les membres du personnel. Elle comprend au sous-sol salle de déjeuner, cuisines et garde-manger, au rez-de-chaussée un hall avec grand escalier, salle de billard et bureau. Elle subit des dégâts en 1944 et ses façades sont restaurées en 1951. Restée en indivision entre les descendants, elle est malheureusement détruite en 1996.

Les deux guerres

La Grande Guerre mobilise les ouvriers mais la filature continue de fonctionner. En 1917, une nouvelle turbine est installée. La guerre laisse peu de traces directes à Auchy, mais une bombe isolée tombe en 1918 rue de la Besace, tuant des civils.

La Seconde Guerre mondiale est autrement plus violente. Lors de la débâcle de 1940, la commune de 1700 habitants accueille tant de réfugiés qu'elle atteint 6 000 âmes. Des officiers allemands cantonnent au Château Blanc et à la Smalah, les soldats chez l'habitant. L'usine est réquisitionnée. En 1943 et 1944, des escadrilles de bombardiers alliés survolent Auchy de jour et de nuit, cibles de la DCA allemande. Des bombes larguées par un avion en difficulté tuent des civils rue de la Besace. De juin à août 1944, des V1 sifflent au-dessus du bourg — deux tombent, causant des dégâts matériels. Les Allemands ont creusé cinq tunnels de stockage non loin de la rue de Wamin. La Libération en septembre 1944 donne lieu à des combats sur la Ternoise : ponts détruits, échanges d'artillerie, deux tanks alliés mis hors de combat, un canon antichar allemand détruit dans la cour du Château Blanc.

La fermeture — 1989

Après la guerre, la modernisation des installations permet d'augmenter la production tout en réduisant les effectifs. En 1954, la retorderie de Blingel ferme ; celle de Grigny suit quelques années plus tard. La société devient Filauchy puis est intégrée au groupe Le Blan de Lille en 1985. Le groupe dépose son bilan en 1989. La filature d'Auchy cesse définitivement son activité, mettant 290 employés au chômage.

C'est la fin de 130 ans de direction Wattinne-Bossut sur ce site — et de 184 ans d'histoire industrielle ininterrompue dans les murs de l'ancienne abbaye.


Le lien familial

Louis Joseph Wattinne (1810–1867), acquéreur du site en 1859, est l'arrière-arrière-grand-père d'Agnès Wattinne. La filature traverse toute l'histoire de la branche : son fils Eugène Henri (1849–1876) s'y installe pour la diriger et y meurt d'un accident de cheval à vingt-sept ans. Son fils Gustave Louis Paul (1838–1896) y passe ses étés à la Smalah. Son petit-fils Eugène Joseph Gustave (1875–1927), père d'Agnès, en est écarté malgré lui. Quand Agnès épouse Claude Saint-Léger en 1923, la filature tourne depuis 64 ans sous le nom Wattinne — et elle tournera encore 66 ans.


Sources

Sophie Léger — Auchy-lès-Hesdin au temps de la filature (1805–1989), Comité d'Histoire du Haut-Pays, 2018
FranceArchives — Fonds Filauchy
Généalogie familiale (2025-2026)
Thierry Prouvost — Généalogie Bossut

Recits

La filature Wattinne-Bossut