La filature d'Auchy-lès-Hesdin (1805–1989)

La filature d'Auchy-lès-Hesdin (1805–1989)

Lieu : Auchy-lès-Hesdin, Pas-de-Calais
Activité : Filature et retorderie de coton
Durée d'existence : 184 ans
Direction Wattinne-Bossut : 1859–1989 (130 ans)
Raisons sociales successives : Say-Grivel (1805-1813), Grivel (1813-1859), Pruvost-Charlet et Cie (1859-1860), Wattinne-Bossut et Fils (1860-v.1900), Société Anonyme des Filatures d'Auchy-lès-Hesdin (v.1900-v.1975), Filauchy (v.1975-1989)

Le site d'Auchy-lès-Hesdin est l'un des rares endroits où l'on peut toucher du doigt la superposition de deux mondes. Le village doit son nom d'origine — Auchy-aux-Moines — à une abbaye bénédictine fondée en 670 par le comte Adalscaire, avec l'aide de l'abbaye Saint-Bertin. Détruite par les Normands en 881, rebâtie en 1072 par le comte Enguerrand d'Hesdin, l'abbaye connaît plus de sept siècles de vie monastique, avec pas moins de 48 abbés qui se succèdent jusqu'à la Révolution. En 1346, elle souffre du passage des troupes lors de la bataille de Crécy ; en 1415, on y inhume des chevaliers tombés à Azincourt ; elle est ravagée par les guerres entre François Ier et Charles Quint.

En 1790, la Révolution supprime les ordres religieux. Les bâtiments de l'abbaye — hors l'église abbatiale, rachetée par le premier maire d'Auchy, Eugène-Joseph Dewamin, qui la sauve ainsi de la destruction — sont vendus comme biens nationaux en avril 1791 pour 150 000 livres à un négociant de Montreuil, qui les revend six mois plus tard à deux financiers parisiens : Louis Isaac Grivel et Étienne Delessert.

Pendant treize ans, les bâtiments monastiques restent inutilisés. Puis les propriétaires font appel à un homme singulier : Jean-Baptiste Say (1767-1832), l'économiste qui vient de publier son Traité d'Économie Politique (1803) et que Napoléon vient d'écarter du Tribunat pour avoir refusé de réécrire ses chapitres en faveur de l'économie de guerre. Se tournant vers une carrière d'industriel, Say visite le site d'Auchy en décembre 1804. La grande chute d'eau de la Ternoise — 4,20 mètres, la plus haute du Pas-de-Calais — et les vastes bâtiments conventuels le séduisent immédiatement. Dès 1805, il s'installe à Auchy avec sa famille et adapte le site pour créer une filature de coton sur le modèle des industries anglaises.

L'établissement fait tourner des dizaines de métiers à filer « Mule-Jenny » et emploie bientôt près de cent personnes. La machine hydraulique, conçue par un ingénieur nommé Alexis Delcassan, est décrite par les rapports de la préfecture comme « une des plus curieuses qu'il y ait en France ».

« Je suis toujours dans l'enfantement de notre grande mécanique. [...] Elle est encore inachevée sans que ce soit la faute de quiconque mais parce que c'est un travail considérable et très particulier qui honore l'ingénieur qui en a dessiné les plans et qui est à présent avec nous pour en superviser l'exécution. »
— Jean-Baptiste Say, 1806

Say construit un premier lot de maisons ouvrières de l'autre côté de la Ternoise, probablement avec les pierres de l'ancienne abbaye, fait rénover le pont sur la Ternoise et tente de faire déplacer le cimetière qui avoisine l'usine. Mais le blocus maritime dû au conflit avec l'Angleterre asphyxie l'importation du coton. En 1812, Say quitte Auchy pour Paris.

La filature revient à l'associé Isaac Louis Grivel. En 1814, malgré le blocus, l'usine emploie 450 ouvriers et produit 30 à 40 000 kg de coton filé par trimestre. À la mort d'Isaac Louis en 1820, son fils Georges Grivel lui succède. Il sera maire d'Auchy de 1830 à 1859. C'est lui qui fait construire le Château Blanc vers 1820 — une belle bâtisse bourgeoise enduite de ciment de Portland lui donnant l'apparence de la pierre — et qui fait bâtir 43 maisons ouvrières dans le bois de la Falise entre 1835 et 1839. Il crée en 1847 deux retorderies à Blingel et à Grigny, et installe une machine à vapeur parmi les plus originales de France.

Dans la nuit du 15 au 16 septembre 1834, un violent incendie détruit les bâtiments anciens et nouveaux, les métiers et les marchandises. L'église abbatiale ne doit sa survie qu'à ses voûtes de pierre. Grivel reconstruit immédiatement à plus grande échelle. Mais en 1857, une nouvelle crise cotonnière met en difficulté la filature, et Grivel décide de vendre l'ensemble en 1859 : bâtiments usiniers, logements, matériels, terrains à Auchy, Blingel et Grigny.

Ce vaste patrimoine est racheté à parts égales par trois riches industriels du textile de l'agglomération lilloise : Louis Joseph Wattinne-Bossut, Auguste Droulers, et Benoît Prouvost-Charlet, sous la raison sociale Pruvost-Charlet et Cie.

Louis Joseph Wattinne-Bossut (1810-1867) est notre ancêtre direct. Né à Tourcoing, il a épousé en 1837 Pauline Bossut, fille de Jean-Baptiste Bossut, maire de Roubaix. Par ce mariage, il est devenu le beau-frère de Louis Motte-Bossut, avec lequel il s'était associé en 1843 pour fonder la Filature Monstre de Roubaix. Fondateur de la Société de négoce de laines Wattinne-Bossut et Fils, il habite alors au 20 rue du Château à Roubaix. Son portrait peint, qui demeurera longtemps au Château Blanc d'Auchy, sera racheté en 2008 par un de ses arrière-arrière-petits-neveux, Alain Wattinne-Ferrant.

Après un an d'exploitation commune, la part d'Auguste Droulers est rachetée par Louis Wattinne en 1860. Le rachat de la part du troisième associé aboutit en 1870 à la filature Wattinne-Bossut, sous direction familiale exclusive. Au plus fort de ses effectifs, la filature compte de 550 à 600 personnes, et en 185 ans sa production se multiplie par cent, passant de 100 g à 10 kg par jour et par travailleur.

Sous la direction des Wattinne, Auchy ne se contente pas de produire du coton. Le village entier se transforme en une cité ouvrière modèle, reflet du paternalisme catholique nordiste qui caractérise les grandes dynasties de l'époque. Les agrandissements de l'usine se succèdent en 1881, 1902 et 1930. En 1881, l'atelier jouxtant le Château Blanc est rebâti et agrandi — sa façade, ornée du W des Wattinne dans les ancres en fer forgé et millésimée 1881, est toujours debout. En 1902, la forge est construite. En 1930, un nouvel atelier en béton armé est achevé.

Gustave Wattinne (1869-1933) se fait construire en 1875 un élégant manoir à l'anglaise en bordure du parc : la Smalah, dotée de 80 ouvertures, d'une salle de billard, d'un grand escalier et de deux étages de chambres. La demeure, restée en indivision entre les descendants de Gustave, sera malheureusement détruite en 1996.

Le parc constitue la moitié du site avec 6 hectares sur les 12 de la propriété. Pendant les années prospères, il comprend une piscine, un terrain de tennis, un golf, une hutte de chasse, un étang de pêche, une passerelle et une île. Il est ouvert au public aujourd'hui.

Les œuvres sociales

Les œuvres sociales sont nombreuses et concrètes. Louis Wattinne donne à la commune en 1865 deux parcelles sur lesquelles sont bâties la mairie et l'école. Il construit les corons Wattinne en 1878-1880 et le quartier Trunet en 1861-1874. Après la mort accidentelle de son mari Albert — tué d'une chute de cheval entre Blingel et Auchy en octobre 1894 — la veuve d'Albert Wattinne crée en 1896 l'Hospice Saint-Albert, où trente pensionnaires vivent aux soins de sœurs augustines, prodiguant soins gratuits et pension aux vieux ouvriers ayant travaillé trente ans au moins à la filature. Gustave Wattinne crée en 1904 une société de gymnastique et fait bâtir une salle inaugurée en octobre 1905. L'usine possède sa propre fanfare. En 1919, un comptoir est fondé rue d'Hesdin, comprenant boucherie et épicerie, offrant aux ouvriers des remises allant jusqu'à 12 % de leurs achats.

« Les Wattinne-Bossut, alliés aux Motte-Bossut, ces magnats mondiaux du textile, sont ainsi devenus les maîtres d'œuvre de la petite ville d'Auchy, et leur campagne de logement y est exemplaire. »
— Sophie Léger, Auchy-lès-Hesdin au temps de la filature, 2018

Dans les années 1970, sur 650 habitants à Auchy-lès-Hesdin, on estime à près de 500 ceux appartenant à la filature.

Durant la Grande Guerre, la mobilisation des ouvriers n'empêche pas la filature de fonctionner. En 1917, une nouvelle turbine remplace l'ancienne roue hydraulique de Say-Delcassan.

Durant la Seconde Guerre, la commune de 1 700 habitants accueille tant de réfugiés qu'elle atteint une population de 6 000 âmes. Des officiers allemands cantonnent dans les demeures des Wattinne, au Château Blanc et à la Smalah. L'usine est réquisitionnée. En 1943 et 1944, des escadrilles de bombardiers alliés survolent Auchy ; des bombes tombent rue de la Besace, tuant des civils. Des V1 sifflent au-dessus de la commune. Lors de la Libération en septembre 1944, des affrontements ont lieu sur la Ternoise, les ponts sont détruits, un tank allié est mis hors de combat et un canon anti-char allemand est abandonné dans la cour du Château Blanc.

Après la guerre, la modernisation des installations permet d'augmenter la production tout en réduisant les effectifs. En 1954, la retorderie de Blingel ferme, suivie quelques années plus tard par celle de Grigny.

En 1985, Filauchy est absorbée par les Filatures Le Blan et Cie de Lille. Le Blan dépose son bilan en 1989. L'usine d'Auchy cesse son activité en 1989, mettant ses 290 employés au chômage. Cent quatre-vingt-quatre ans d'épopée du coton dans la vallée de la Ternoise, dont cent trente sous le nom Wattinne.

Le dernier patron Wattinne à Auchy, logé au Château Blanc, est Georgey Wattinne (1916-2011), époux de Mme Ségard.

Le parc de 12 hectares est ouvert au public toute l'année. L'église abbatiale Saint-Georges, largement restaurée à partir du XVIIe siècle grâce à l'aide financière de la famille Wattinne, se dresse toujours avec ses deux tours de style byzantin. La cheminée de brique de 42 mètres, bâtie vers 1850 et restaurée récemment avec le concours de l'Établissement Public Foncier, domine l'ensemble. Les bâtiments de 1881, 1902 et 1930 ont été restaurés. Le colombier octogonal en pierre blanche de l'ancienne abbaye a traversé les siècles sans dommage.

La filature d'Auchy est le symbole le plus concret et le plus durable de la puissance industrielle des Wattinne-Bossut dans notre arbre. Louis Joseph Wattinne (1810-1867), acquéreur de la filature en 1859-1860, est l'arrière-arrière-grand-père d'Agnès Wattinne. Son fils Eugène Henri Wattinne (1849-1876), mort prématurément à 27 ans le jour même de son anniversaire, lui succède brièvement. Son petit-fils Gustave Louis Paul Wattinne (1838-1896), puis ses arrière-petits-fils continuent la direction. Eugène Joseph Gustave Wattinne (1875-1927), père d'Agnès Wattinne, en hérite à son tour.

Quand Agnès Wattinne épouse Claude Saint-Léger en 1922, la filature d'Auchy tourne depuis 63 ans sous direction Wattinne — et elle tournera encore 67 ans.

La présence d'Auguste Droulers parmi les trois acquéreurs de 1859 renforce encore le lien familial : les Droulers, par Florentin et Charles Henri, sont également des ancêtres directs d'Agnès. La filature d'Auchy est ainsi, au moment de son rachat, une affaire de famille au sens presque littéral.

Sources : Sophie Léger, Auchy-lès-Hesdin au temps de la filature (1805-1989), Comité d'Histoire du Haut-Pays, 2018 ; FranceArchives / Archives nationales du monde du travail (fonds Filauchy) ; thierryprouvost.com/Bossut.html ; données familiales.

Références

Auchy-lès-Hesdin au temps de la filature : histoirehautpays.com
FILAUCHY (Filature d'Auchy) : thiriez.org