Seize lettres écrites entre le 1er janvier et le 26 février 1919 par Claude Adolphe Georges Saint-Léger (1897-1944), aspirant à la 1re compagnie de mitrailleuses du 26e bataillon de chasseurs à pied, alors cantonné en Belgique avec les troupes d’occupation. Une est adressée à son père, André Saint-Léger (1870-1952), les quinze autres à sa mère, Marguerite Delemer (1876-1953), rentrée à Lille après sa déportation à Holzminden. La guerre est finie depuis sept semaines, mais rien n’est réglé : ni la date de sa démobilisation, ni son avenir, ni le sort des usines de la famille. Ces lettres sont celles de l’attente, et elles disent au jour le jour comment un garçon de vingt et un ans quitte l’armée pour l’industrie.
Le contexte
L’armistice du 11 novembre 1918 n’a pas dissous les armées. Les unités françaises stationnent en Belgique et relèvent par roulement celles qui occupent la rive gauche du Rhin, tandis que la conférence de la paix, ouverte à Paris le 18 janvier 1919, discute d’une armée d’observation dont Claude redoute de faire partie. La démobilisation se fait par classes, lentement, et les classes de la réserve de l’armée active passent les dernières. Le 26e bataillon tient garnison à Court-Saint-Étienne, en Brabant wallon, puis gagne Audenarde le 23 février pour y armer un centre de démobilisation. La division est annoncée dissoute et versée à la 28e division d’infanterie.
Pour en sortir plus vite, une seule voie : le sursis d’appel accordé aux hommes nécessaires à la reconstitution industrielle. Une demande a été déposée dès la fin de 1918 par l’employeur. Elle exige un état civil complet, et Claude est encore inscrit partout sous le nom de Lavalette, pris après son évasion de Lille en 1915. Il l’envoie le 20 janvier, avec une filiation, un lieu de naissance et un bureau de recrutement qui ne sont pas les siens. Le sursis viendra le 19 mars, au titre de directeur de la Société anonyme de Pérenchies à La Madeleine.
Autour de lui, le Nord se relève. Sa mère se rend chaque jour à Pérenchies, son frère Philippe entre en pension, la famille Le Blan l’héberge à Bruxelles tous les dimanches. Et Claude, qui a visité la filature de Court-Saint-Étienne intacte, écrit déjà qu’il faudra faire venir les métiers d’Amérique plutôt que d’Angleterre.
Dates repères, 1919
Pièces officielles : sursis d’appel accordé le 19 mars, jusqu’au 30 juin, au titre de directeur de la Société anonyme de Pérenchies à La Madeleine.
Pièces officielles : prolongation du sursis le 23 juin, puis jusqu’au 15 octobre.
Pièces officielles : congé illimité le 13 septembre, dépôt de démobilisation du 43e régiment d’infanterie à Lille, retraite au 107 rue Royale.
Pièces officielles : remise du paquetage à la 1re compagnie de mitrailleuses du 26e bataillon le 6 novembre.
Ce que les lettres ajoutent : 6 et 7 janvier, rassemblement de la division annoncé vers Tirlemont entre le 15 et le 20 janvier, direction l’Allemagne, secteur Aix-la-Chapelle Düsseldorf.
Ce que les lettres ajoutent : vers le 16 janvier, sa mère vient passer quelques jours à Bruxelles.
Ce que les lettres ajoutent : 20 janvier, envoi de l’état civil complet sous le nom de Lavalette, matricule de recrutement Saint-Omer 2871.
Ce que les lettres ajoutent : 24 janvier, visite de la filature de coton de Court-Saint-Étienne, intacte et prête à tourner.
Ce que les lettres ajoutent : 13 et 14 février, trois demandes de sursis remplies sous la mention d’étudiant industriel, départ de sa proposition au grade de sous-lieutenant.
Ce que les lettres ajoutent : 23 février, départ pour Audenarde et le centre de démobilisation.
Ce que les lettres ajoutent : 26 février, dissolution annoncée de la division et passage à la 28e division d’infanterie, permission attendue vers le 6 mars.
À son père, André Saint-Léger, à Lille. Depuis les cantonnements de Belgique.
Mon cher papa,
Je vous souhaite une bonne année 1919 et une bonne santé.
Je suis plein de confiance dans cette année où au lieu de voir démolir, nous allons voir remonter peu à peu tout ce qui a été détruit.
Évidemment, cela va être lent, mais il n'est pas étonnant, qu'il faille du temps à se remonter d'un choc pareil.
D'ailleurs quand on voit le terrible nombre de morts qu'il y a eu pendant la guerre, et qu'on en sort avec sa tête et ses 4 membres bien d'aplomb, on peut être sûr en travaillant de se tirer toujours d'affaire.
Il y a des jours où mère et vous, vous regrettez de ne pas avoir été en France libre.
Eh bien ! non. Si vous aviez été en France libre : 1° Vous n'auriez pas été à votre place. 2° Vous auriez gagné beaucoup d'argent.
Par conséquent, vous auriez été comme beaucoup de gens que nous connaissons, un profiteur de la guerre. Il vaut mieux sortir de la guerre comme nous en sortons, que sortir avec cette triste épithète : avoir gagné de l'argent sur la mort d'un million et demi d'individus.
D'ailleurs nous ne savons ce que l'avenir nous réserve à tous.
Et tous les soldats sont bien montés contre cette catégorie de gens.
Enfin, mon cher papa ne vous faites pas de bile de la lenteur de tout.
Il vaut mieux que d'usine marche 3 ou 6 mois plus tard et que vous conserviez votre bonne santé.
Je vous embrasse tendrement
Votre fils qui vous aime Claude
P. S. Ne pourriez-vous envoyer mère quelques jours à Bruxelles, cela lui ferait le plus grand bien moralement et physiquement, car rester si longtemps à Lille sans bouger est fort débilitant, surtout quand vous êtes à Paris.
À sa mère, Marguerite Delemer, à Lille. Écrite à Bruxelles, chez Maurice Le Blan.
Ma mère chérie,
J'attendais une occasion sûre pour vous souhaiter une bonne et heureuse année ainsi qu'à papa ; et une bonne santé pendant toute l'année 1919.
J'espère que vous vous soignez et que vous ne vous faites pas de bile ; mais Lille quand on y reste si longtemps est réellement très débilitant.
Vous devriez vous distraire en venant passer quelques jours à Bruxelles, on y mène une vie très tranquille.
Monsieur Le Blan chez lequel je passe 48 heures me dit qu'il vous a trouvé mauvaise mine à son passage à Lille, et qu'il serait très heureux de vous avoir pendant quelques jours à Bruxelles.
Je viendrais passer tous les Dimanches avec vous ; et je pourrais même venir passer quelques journées dans le courant de la semaine.
Cela vous enlèverait tous ces petits tracas domestiques, qui ne valent pas qu'on s'en fasse de la bile.
Je serai heureuse de vous revoir, et de vous voir changer un peu d'air.
Vous pourriez venir si cela vous ennuie de laisser père, pendant son prochain voyage à Paris.
Mais plus vite vous viendrez et plus vous aurez de chance de me retrouver ; quoique on dise que nous sommes encore ici pour un mois.
Soumettez ma lettre à papa, qui j'en suis persuadé, sera tout à fait de mon avis.
Monsieur et Madame Maurice Le Blan sont très gentils pour moi, et ils ont pour vous beaucoup d'affection.
Quand conduisez-vous Philippe à l'école de Normandie ?
Je vous embrasse tendrement ma petite mère chérie, ainsi que papa,
Votre fils qui vs aime Claude
P.S. Pouvez-vous m'envoyer à Bruxelles quelques lames gillette (une douzaine).
À sa mère, à Lille. Écrite à Bruxelles, chez Maurice Le Blan, avant de repartir le soir même.
Lundi 6 Janvier 1919
Ma chère petite mère,
Je suis venu passer le Dimanche chez Monsieur Maurice Le Blan, et je repars ce soir.
J'ai reçu des mains de mon oncle Lucien Crépy la lettre que vous lui aviez remise pour moi.
Je regrette que Philippe soit tombé malade ; mais j'espère que ce n'est rien de grave, et que vous allez tout de même pouvoir l'envoyer à l'école de Normandie.
On dit que ma division qui est un peu disséminée par toute la Belgique, doit se rassembler dans les environs de Tirlemont entre 15 et 20 Janvier pour prendre la direction de l'Allemagne, ce n'est pas officiel, car officiellement on ne sait jamais rien ; mais cela semble sérieux.
Surtout que le moment est venu que les troupes qui sont en Allemagne soit remplacées par d'autres.
Le secteur de notre armée est environ autour de la ligne Aix-la-Chapelle – Düsseldorf.
J'ai besoin, (ce n'est pas très pressé, mais les courriers marchent si mal qu'il faut s'y prendre d'avance) (NDLR : la phrase reste inachevée dans l’original, le complément manque)
Monsieur Le Blan, auquel je dis que je vais lui faire envoyer par vous 100 frs, me dit que vous êtes en compte avec lui, et qu'il est inutile que vous les lui envoyez ; il les inscrit sur votre compte et me les avance.
Je préfère avoir un peu d'argent d'avance, si nous nous lançons de nouveau sur les grandes routes.
Madame Le Blan est excessivement gentille pour moi, elle me donne tout ce dont j'ai besoin.
Je vous embrasse tendrement, ma petite mère chérie ainsi que papa et Philippe.
Votre fils qui vous aime Claude
P.S. Je ne pensais pas avoir besoin d'argent, car je comptais sur quelques étrennes, mais malgré les souhaits de bonne année que j'y ai envoyé à tous mes oncles et tantes, je me sers une large ceinture.
Bon à savoir pour l'année prochaine !
À sa mère, à Lille. De retour de Bruxelles, à Court-Saint-Étienne.
Ma mère chérie,
Voici quelques jours que je suis sans nouvelles de vous ; cependant les courriers marchent actuellement beaucoup mieux.
Je suis arrivé ici hier soir de Bruxelles où j'avais passé 24 h.
Je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles.
Je suis fort impatient d'avoir des nouvelles de Philippe.
Vous savez qu'il ne sert à rien de se faire de la bile et tout finit par s'arranger.
(NDLR : passage obscur, lecture à vérifier sur l’original) Toutes ce que vous ferez pour moi au sujet de l'école de commerce importante, peut-être un bon point. Surtout que je suis inscrit par les registres comme étudiant.
Vous m'envoyez toutes les indications précises sur ce que vous avez fait pour moi.
Je pense retourner à Bruxelles Dimanche prochain.
Car ici où nous sommes dans un vrai trou.
Il est toujours question de départ vers le 15 ou 20 direction l'Allemagne, dit-on.
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Philippe !
Votre fils qui vous aime Claude
P. S. Comment avez-vous trouvé Bob ?
À sa mère, à Lille. Écrite à Bruxelles, la veille du retour à Court-Saint-Étienne.
Ma mère chérie,
Je suis très heureux que vous veniez jusqu'à Bruxelles.
Nous devons d'après des derniers tuyaux quitter la région bruxelloise vers le 20 ; mais cela n'a rien de certain, je pense donc que je vous verrai avant ce départ qui d'ailleurs n'a rien de certain.
Je passe encore ce Dimanche chez Monsieur Le Blan.
Je retourne demain à Court-Saint-Étienne.
Si vous pouviez arriver le Jeudi ce serait parfait en tout cas je m'arrangerai pour venir à Bruxelles soit le Jeudi, soit le Vendredi.
Je suis très libre et quand vous serez là j'espère venir à peu près tous les jours.
Pouvez-vous m'apporter une douzaine de une gilette et ma paire de botte.
J'espère que vous avez de bonnes nouvelles de Philippe.
S'habitue-t-il bien ?
Je pense avoir du tabac à vous donner pour papa, car j'en ai commandé et il doit arriver aujourd'hui.
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et je vous attends, très impatient de vous revoir.
Votre fils qui vous aime
Claude
À sa mère, à Lille. Accompagnée des indications d’état civil demandées pour la demande de sursis.
Le 20-1-19
Ma petite mère chérie
Ci-joint les indications que vous me demandez. J'espère qu'elles me porteront chance.
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa
Votre fils qui vous aime Claude
P.S. Puis-je indiquer ; qu'étant de la classe 1917 je marche comme engagé avec la classe 1915
de Lavalette Claude Adolphe
Né le 24 Mars 1897 à Saint Félicien (Ardèche)
Résidant à Versailles (S et O)
Profession étudiant
Fils de Joseph de Lavalette et de Hélène Delemer
Domicilié à Saint Omer (Pas de Calais)
Engagé volontaire durée guerre le 20 Octobre 1915 à Versailles (S et O)
Numéros Matricule du Recrutement : St Omer 2871.
Engagé pour la durée de la guerre
Le 20 Octobre 1915 au 32ème Rgt de Dragons (Versailles)
Passé le 8 Avril 1918 au 26ème Bat. de Chasseurs (Vincennes)
Adresse
Aspirant de Lavalette
1ère C.M.
26ème B.C.P.
S.P. 210
À sa mère, à Lille. De Court-Saint-Étienne, après le séjour de sa mère à Bruxelles.
Ma mère chérie,
Je n'ai encore rien de vous depuis que je vous ai vue à Bruxelles.
La femme de chambre de Le Blan a dû mettre par erreur une cravate blanche sale à moi dans vos bagages, vous me rendriez service en me l'envoyant.
Je compte partir passer mon Dimanche à Bruxelles mais il est vaguement question de départ ; on ne sait pas pour où ; on parle de la région de Lille ou de Merle (?) ou de l'Allemagne.
Enfin nous ne resterons très probablement plus long temps ici.
Si nous partions du côté de Lille ce serait parfait.
Avez-vous de bonnes nouvelles de Philippe ?
Aimée (lecture incertaine : Annie ?) doit être arrivée à Lille maintenant ?
La vie reprend-elle un peu !
Ici, on travaille assez fort, pour tâcher de vider tous les munitions avant notre départ.
J'ai pu visiter la filature de coton qu'il y a à Court-Saint-Étienne, elle est en très bon état, et pourrait fonctionner d'un jour à l'autre.
Ils attendent du coton et pensent en recevoir un peu d'ici 2 mois.
Je vous embrasse ainsi que papa.
Votre fils qui vs aime
Claude
À sa mère, à Lille. Écrite chez Madame Le Blan.
Ma mère chérie,
Je n'ai toujours rien de vous depuis que vous avez quitté Bruxelles. J'espère que vous avez atteint Lille sans trop de difficultés.
Philippe est-il content en pension, et recevez-vous souvent de ses nouvelles ?
Aimée doit être arrivée maintenant à Lille. A quoi s'occupe-t-elle.
Chimay compte, paraît-il, s'installer bientôt à Marquillies.
Madame Le Blan me charge de vous faire toutes ses amitiés.
Je suis chez elle au d'hui.
Georges part au 4ème régiment d'Infanterie de Ligne le 3 Février ; c'est un peu loin : près de Limoges.
D'après tous les tuyaux, on va être fort long à démobiliser les classes de la réserve de l'armée active, et je crains d'être dans l'armée d'observation dont parle la conférence de la paix.
M'avez-vous envoyé des mouchoirs et la cravate blanche que la femme de chambre de Madame Le Blan a mis par mégarde dans votre sac de voyage.
Je pense partir en permission d'ici environ 1 mois.
Les Belges ont l'air tous très montés contre leur gouvernement et je crois que si les troupes alliées quittent la Belgique, il va y avoir du grabuge. C'est d'ailleurs l'opinion générale.
A Bruxelles, il n'y a plus de tramways et comme c'était le seul mode de locomotion, c'est réellement fort gênant.
Je vous embrasse tendrement, ma petite mère chérie, ainsi que papa et Aimée.
Votre fils qui vous aime
Claude
P.S. N'avez-vous pas m'abonner au "Temps" ?
À sa mère, à Lille. De Court-Saint-Étienne.
Ma mère chérie,
Je suis sans aucune nouvelle de vous depuis 13 jours.
Vous me feriez plaisir en m'envoyant de temps à autre de vos nouvelles ; les courriers marchent très mal, mais la moyenne des lettres met en général 5 jours pour parvenir ici.
Nous sommes toujours encore à Court-Saint-Étienne et il n'est pas question de départ avant une dizaine de jours.
Je serais curieux d'avoir quelques nouvelles de Philippe, et de sa façon de prendre la vie de pension.
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Aimée.
Votre fils qui vs aime
Claude
À sa mère, à Lille. De Court-Saint-Étienne.
Ma mère chérie,
J'ai enfin reçu de vos nouvelles, datées du 28 Janvier ; je pense que les lettres que vous m'avez écrites du 18 au 28 Janvier ont dû se perdre.
Je n'ai pas entendu parler de grève des cheminots anglais ; j'espère qu'elle n'a eu lieu.
Je suis très content que vous alliez à Pérenchies tous les jours, car cela doit vous occuper d'une manière très intéressante. Ne vous fatiguez cependant pas trop.
Soignez bien cet Américain, je serai enchanté d'aller passer 5 ou 6 mois en Amérique.
Après la guerre nos rapports avec les Américains vont certainement s'accentuer au détriment des Anglais.
Et rien ne dit qu'on n'aura pas tout intérêt à faire venir beaucoup de métiers d'Amérique plutôt que d'Angleterre.
Je préférerais d'ailleurs de beaucoup partir 6 mois dans une filature américaine plutôt que dans une filature anglaise.
Je crois qu'à tout point de vue l'alliance américaine est la seule chose qui peut nous tirer d'affaire.
Les Anglais, excessivement égoïstes, ne pensent qu'à nous rouler, tandis que l'Amérique a tout avantage à monter aux portes de l'Angleterre une concurrence aussi énergique que possible.
Je n'ai pas reçu encore de "Temps".
Mais je vous remercie de m'y avoir abonné ; Quelle triste affaire que celle de Briey.
Je compte partir en permission vers le début de Mars. Les journées seront déjà plus longues ; et tout beaucoup plus près de la mise en route, aussi je ne suis pas pressé de partir.
On évacue peu à peu la Belgique. Et nous allons nous diriger probablement bientôt (10 js.) vers des pays dévastés, pour la reconstruction ; peut être la région d'Armentières !!!
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Aimée. Votre fils qui vous aime. Claude.
À sa mère, à Lille. De Court-Saint-Étienne, au lendemain de la séance donnée par la compagnie.
Ma chère petite mère,
J'ai reçu votre mot; je compte aller à Bruxelles après-demain et je vous ferais envoyer de suite les papiers avec les indications voulues.
J'ai été très occupé cette semaine-ci par une séance qu'a donné la compagnie ici et dont toute l'organisation et toutes les répétitions me sont tombées sur le dos.
Le résultat a d'ailleurs été excellent. Salle archi-comble. Tous les chanteurs ont eu un succès fou; les braves Belges n'ayant rien vu depuis 5 ans.
La recette permettra à toute la compagnie de faire des extras.
Les places étaient d'un franc et ils en ont eu pour leur argent : 3 heures de séance (concert) de 6 à 9, et Bal de 9 h à 1 h. Puis dîner des artistes; Total : coucher à 4 h 1/2 ce matin.
Je vais aller patiner cette après-midi. Nous sommes réellement très bien dans ce patelin, et les voyages à Bruxelles ne m'enthousiasment plus du tout.
J'en n'y ai pas mis les pieds depuis 15 jours !
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
Claude
À sa mère, à Lille. De Court-Saint-Étienne, la veille d’un départ pour Bruxelles.
P.S. Pourriez vous m'envoyer ma paire de gants en cuir jaune.
Ma mère chérie,
Je pars demain à Bruxelles d'où je vous renverrai les 3 feuilles de demandes de sursis. Je ne puis me faire inscrire comme ouvrier mécanicien, étant inscrit partout comme étudiant (f. livret matricule) etc.
J'en ai parlé à des types au courant, et il est impossible de se faire inscrire pour une profession différente de celle qui est inscrite; aussi j'ajouterai à la mention d'étudiant -celle d'étudiant industriel, titre, qui est celui de tous les élèves qui travaillent dans les grandes écoles industrielles de Paris.
Je reçois le "Temps" très régulièrement et je vous en remercie vivement car cela m'est très agréable.
Je pensais partir vers le 4 Mars, mais si vous devez être à Paris à cette époque, je ferai peut-être bien de retarder ma permission de qqs. jours.
Vous avez dû voir dans les journaux que les aspirants d'Infanterie devaient être au bout de 6 mois ou proposés pour le grade de Sous-Lieutenant ou si ils étaient refusés remis au grade de sergent.
Ma proposition est partie ces jours derniers. Mes notes sont aussi bonnes que possible aussi je pense que quoique j'ai affirmé mon intention de ne pas rester dans l'armée, je vais passer sous lieutenant; de ce métier militaire il ne faut s'étonner de rien; aussi j'attends pour savoir quel sera mon sort.
Il faut que cela aille jusqu'au ministère de la guerre, aussi ce sera sans doute assez long. (1 mois)
Voici la note de mon comd.t de C.nie qui est la seule que j'ai vue :
« Excellent grade à tous les points de vue, apte à faire un très bon officier de peloton. »
Enfin ns allons voir !
Ma nomination aurait beaucoup d'avantages et beaucoup d'inconvénients futurs.
Je vous embrasse tous deux bien tendrement ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
Claude
À sa mère, à Lille. Accompagnée des trois demandes de sursis remplies et signées.
Ma mère chérie,
Je vous envoie ci-joint les 3 demandes de sursis remplies et signées.
Je me suis inscrit comme étudiant industriel : car je suis inscrit partout comme étudiant et il faut que cela corresponde avec mes livrets.
D'ailleurs, c'est, paraît-il le titre qu'on donne aux élèves des grandes écoles industrielles de Paris.
Je reçois toujours un nombre fort restreint de nouvelles de vous.
Nous ne pensons plus rester très longtemps à Court-Saint-Etienne; cependant il est peu probable que nous quitterons pour le moment la région bruxelloise.
Je reçois un mot de l'oncle Jules, qui voudrait avoir mes citations.
Or je ne les possède pas; pouver-vous les lui envoyer.
Madame Le Blan est assez gravement malade. Toujours de la grippe. Le doit être infectieux.
Quelques nouvelles de Georges qui ne semble pas trop malheureux. Il semble même satisfait de son sort.
J'ai patiné pendant le début de cette semaine mais aujourd'hui le dégel commence.
Je retarderai si possible ma permission jusqu'au 8, comme vous me le demandez.
Je vous embrasse tendrement ma petite mère ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
M. Le Blan se charge de vous renvoyer ma paire de bottes que vous serez bien gentille de me faire ressemeler à Paris.
À sa mère, à Lille, en réponse à une lettre reçue de Paris.
Ma mère chérie,
Je reçois vos nouvelles beaucoup plus régulièrement.
J'ai eu une lettre de vous de Paris. Vous me paraissez bien pessimiste. Est-ce l'influence de mon oncle Léon? Évidemment on ne semble pas retirer de cette heureuse fin de guerre, ce qu'on pouvait en attendre.
Il est bien évident, que tous ces gens qui ont gagné des fortunes formidables sur le dos de ceux qui se battaient, sont des gens infectes, qui étalent leur nouvelle fortune et font beaucoup de mécontents, à juste titre.
Mais tout cela n'a pas grande importance pour nous. Et nous sommes sortis de la guerre dans des conditions fort acceptables; et du moment que l'esprit et le corps sont intacts on est sûr de se tirer d'affaire d'une façon ou d'une autre, ici ou ailleurs.
Je pense partir en permission vers le début de Mars.
J'écris à Patrick.
Quand pensez-vous que ma demande de sursis aura peut-être un résultat?
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
Claude
À sa mère, à Lille. La veille du départ pour Audenarde.
Ma mère chérie,
Je vous remercie de vos bonnes nouvelles qui me font toujours le plus grand plaisir.
Je suis toujours en très bonne santé.
Nous quittons Looz Saint Etienne (lecture incertaine : Court-Saint-Étienne ?) demain pour Audenarde où nous serons chargés de la démobilisation. Malheureusement nous y serons en caserne même les officiers. Aussi, ce séjour ne sera peut être pas très agréable. En tout cas je crains que nous ne nous trouvions jamais dans un petit patelin aussi agréable que celui-ci.
D'Audenarde j'aurai peut être quelques facilités pour aller à Lille.
Avez-vous des nouvelles de ma demande de sursis?
Je vous embrasse tendrement ainsi que père et Annie.
Votre fils qui vous aime
Claude
À sa mère, à Lille. D’Audenarde, au centre de démobilisation.
Ma mère chérie,
Ce que vous m'écrivez au sujet de mon sursis, me fait le plus grand plaisir. J'espère que ce dernier bureau sera favorable à ma demande.
Nous sommes à Audenarde dans un centre de démobilisation et nous avons beaucoup de travail; l'organisation est particulièrement difficile mais une fois que c'est organisé cela marche à peu près seul.
Je compte partir vers le 6.
Cependant, il est officieux, qu'à la date du 6, nous partons pour Metz car nous sommes dissous (la division) et nous passons à la 28ème Division d'Infanterie.
Je vous embrasse tendrement ainsi que papa et Annie.
Votre fils qui vous aime
Claude
Sources
Fonds familial Saint-Léger, seize lettres autographes de janvier et février 1919, transcription intégrale.
Notice du 26e bataillon de chasseurs à pied, rattachement à la 166e division d’infanterie de 1915 à la fin de la guerre, Wikipédia.
Historique du 26e bataillon de chasseurs à pied, 1914-1918, Gallica, BnF.
Débats de la Chambre des députés sur la question de Briey, 31 janvier et 14 février 1919, cités dans La Valeur minière et industrielle de l’Alsace-Lorraine, Wikisource.